Feuilleton de l’été RL : Le Retraité (épisode 5)

Pour ce mois d’août, Riposte Laïque vous propose un roman inédit de Marcus Graven: Le Retraité.
Vern Faulques occupe ses premières semaines de retraité à revisiter les dossiers dont il a été responsable à l’Institut français des études comportementales (Ifec), un institut qui a contribué à créer le désastre actuel et la mise à mort possible du pays dans les mois qui viennent.

Rhuys m’avait demandé de mettre fin à cette liaison avant mon incorporation à l’Ifec.
Je m’étais débarrassé de Michèle à mon retour de Paris en la poussant dans les bras d’un vague copain, Jo (Joseph ? José ?), un chevelu qui chantait du Cohen et du Brassens sur une guitare décorée de décalcomanies engagées : « La boule à zéro, la bombe à gogo, non merci ! ». Un crétin empli de vide dont la France a toujours été prodigue.
J’avais élaboré le scénario de ma dernière nuit avec la minutie d’un apprenti de l’Ifec. Invitation à Jo à venir nous voir, repas, fumette, proposition au guitariste de dormir sur la banquette, puis rejoindre Michèle dans le lit derrière le paravent et lui murmurer que mon copain était amoureux d’elle, que j’avais remarqué qu’elle rougissait en le voyant. Elle avait nié. Je lui suggérai de le rejoindre. Il fallait satisfaire nos désirs. Baiser avec un autre nous rendrait plus forts. « Tu crois ? » chuchota-t-elle avec une simplicité enfantine.
Dans la pénombre, je devinai son sourire quand elle quitta notre couche pour s’allonger près de Jo. Je les avais écoutés un moment faire frotti-frotta. Au petit matin, elle était revenue près de moi et nous avions fait l’amour une dernière fois. Je les avais quittés en affichant une grimace bienveillante. En descendant de la Croix-Rousse vers les quais de Saône, j’étais léger. Michelle et Jo n’étaient que des pantins, des corps oscillant entre deux ou trois avenirs possibles, un couple de gamins immatures et naïfs découvrant qu’il faudrait grandir alors que je me voyais comme une conscience en expansion continue, traversant l’instant avec une lucidité divine.

Que me restait-il de cette séparation ? Rien de sentimental, pas de regret, pas de nostalgie. Une inquiétude superficielle comme si je m’observais à des années-lumière de moi-même.

Je revoyais Rhuys refermant son dossier, posant dessus ses deux mains à plat.
Il se lança dans l’histoire de l’Institut.
« Il a été créé après mai 68. Les partis politiques ne voulaient plus être surpris par les réactions de la populace. Tous les partis étaient d’accord. Tous leurs dirigeants sont sortis du même moule, tous se connaissent et couchent avec les mêmes femmes quand ils ne couchent pas entre eux. Ils ne sont ni de droite ni de gauche. Vous verrez, il y aura bientôt un socialiste au pouvoir et il n’y aura des différences avec un gaulliste ou un giscardien qu’à la marge. Tous veulent éviter que des jeunes cons, des travailleurs analphabètes, des immigrés de nos anciennes colonies africaines, des psychopathes à croix gammée tatouée sur le front ne prennent le pouvoir. Alors ils ont chargé l’Ifec d’étudier comment réagiront les dominés, « le gros populas » comme disait La Boétie. »
Sans jouer avec Gurvitch et Max Weber, je n’avais aucune difficulté à imaginer ce que Rhuys entendait par cette expression : le peuple, le vulgum pecus, les ouvriers, les paysans, les vieux, les anciens serfs. Tous les esclaves modernes qui ne devinaient pas qu’ils en étaient.
« Nos dirigeants veulent savoir comment ces gens-là vont réagir quand le miracle économique prendra fin, quand la Sécurité Sociale disparaîtra, quand les caisses de retraite n’auront plus un franc, quand le chômage sera pire que celui des années 30. Pour cela, il faut faire des expériences, des tests, des évaluations.
— C’est la mission de l’Ifec ?
— Exactement. Et notre laboratoire, c’est le pays tout entier.
— Je ne perçois pas de quelle manière nous intervenons. »

J’avais pris soin d’insérer ce « nous » en douceur. Ne pas trop en faire, mais déjà marquer l’appartenance.
« L’Institut analyse les comportements en situations réelles. Pour un individu : perte de sa famille, de son travail, de son logement, de ses amis. Il faut que nous sachions comment un père de famille réagit si une loi ou une crise économique le dépouille de son boulot ou de son épargne. Se taira-t-il en courbant l’échine, en se sentant coupable de sa situation, entrera-t-il en résistance passive ou violente ? Évidemment cela dépend du caractère de chacun, de son environnement, de son passé. Mais il y a des grandes lignes. Une de nos interrogations fondamentales, pourquoi des individus ne se laissent pas submerger par la domination, ne se résignent pas à se taire, à baisser les bras ? Pourquoi se révoltent-ils même quand leur situation est désespérée ? Pourquoi des foules qui semblaient ne pas percevoir et même se plaire dans « la servitude volontaire », se dressent-elles soudain face à un gouvernement, à une armée ? L’Ifec essaie de répondre à ces questions. Et nos réponses aident nos dirigeants à ne pas aller trop loin trop vite, à mieux doser les changements, à davantage les expliquer, c’est-à-dire à mieux mentir et à manipuler plus finement. Au cours de nos études, nous avons confirmé que certains individus sont très difficiles à détruire. Quasiment indestructibles mentalement. Seule la mort les fait taire. Et encore ! Ceux-là, il faut pouvoir les reconnaître, les isoler, les affaiblir.
— Et que pensent les journalistes et les intellectuels du rôle de l’Institut ?
— Ils sont comme nos cobayes, ils ne savent rien. Et quand ils enquêtent sur un cas, ils croient à une idiotie de l’administration qui leur promet de très vite corriger la situation, ou ils mettent la faute sur le dos d’un petit chef psychorigide. »
Rhuys me donna mon dossier en me demandant de le lire, d’y ajouter tous les éléments qui me sembleraient importants.
« Une sorte d’autocritique, vous serez votre propre commissaire du peuple. »
Il se leva, me donna une carte de visite, y figurait l’adresse d’un hôtel.
« Une chambre y a été retenue à votre nom. Tous les frais sont à notre charge. »

En marchant sur les trottoirs de la capitale, je me persuadai d’avoir un avenir à ma mesure. Je me dirigeais vers une existence bien plus intéressante que celle qui m’attendait après Sciences Po. L’Ifec me permettrait de ne pas chuter sans fin dans l’insignifiance que je coudoyais tous les jours. Je ne voulais pas être uniquement un crâne traversé par des désirs, des projets, des rancunes, des rêves médiocres dont tout le monde se foutrait, dont nul ne se souviendrait car les minuscules ambitions n’intéressent personne.

(à suivre)

Tous les êtres, les lieux et les choses apparaissant dans ce roman, y compris les réels, sont purement imaginaires.

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