Feuilleton de l’été RL : Le Retraité (épisode 7)

Publié le 12 août 2019 - par - 408 vues
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Pour ce mois d’août, Riposte Laïque vous propose un roman inédit de Marcus Graven : Le Retraité.
Vern Faulques occupe ses premières semaines de retraité à revisiter les dossiers dont il a été responsable à l’Institut français des études comportementales (Ifec), un institut qui a contribué à créer le désastre actuel et la mise à mort possible du pays dans les mois qui viennent.

Boutros était mon instructeur. Les femmes parlaient de ce quinquagénaire comme d’un bel homme. Un visage carré, un regard clair, une chevelure argentée, un buste de centaure, des cuisses solides, des doigts massifs, larges, aux ongles soignés – « des doigts érotiques », me confia une secrétaire de l’Ifec. Il méprisait massivement les autres et était immensément satisfait de lui-même.
Il avait, pour moi, le physique caricatural du patron qui couche avec sa secrétaire, du chirurgien qui baise avec ses infirmières, du prof de fac qui côche ses étudiantes les plus mignonnes.
Rhuys nous présenta.
« Monsieur Boutros veillera sur vous, sourit-il. Il vous empêchera de commettre de grosses conneries, et vous laissera en faire de petites… au nom de la pédagogie de l’échec. »
Le lendemain, nous roulions vers la demeure de Janine Le Méné. Boutros pilotait en portant des gants en cuir d’agneau marron.
« Il doit être clair pour vous que les opérations que nous menons sont purement scientifiques », dit Boutros alors que nous nous installions dans l’automobile.
Nous n’échangeâmes pas dix mots durant le trajet. Encore moins dans le petit restaurant où nous prîmes un déjeuner.

La maison de Janine Le Méné était située sur la rive droite d’un large estuaire sableux au milieu duquel coulait un cours d’eau sans envergure que La Manche engloutissait à chaque marée. Un chemin de terre carrossable menait à l’habitation cachée derrière des rochers plantés là depuis des millénaires.

Le dossier de Janine Le Méné débutait par un commentaire de Clément Boutros : « Le cerveau humain est ainsi fait que 80 % des individus pensent que leur situation va s’améliorer même quand, pour tout observateur objectif, elle semble désespérée. Les scientifiques ont montré que ce sont les régions cérébrales des émotions et de la motivation qui créent cet optimisme. Janine Le Méné, du fait de son faible niveau d’études, est un cas particulièrement intéressant. »

Elle n’avait jamais officiellement travaillé. Ses deux enfants, deux garçons, étaient morts jeunes, l’un dans un accident de la route – son corps disloqué avait été découvert dans le fossé à quelques mètres de sa petite motocyclette -, l’autre noyé dans les eaux du port après une nuit de beuverie.
Elle avait fait des ménages dans le village, aidé son mari à cultiver leurs quelques hectares de terre, à s’occuper des lapins et du poulailler. Elle travaillait aussi à la journée dans les fermes voisines, ramassage des choux, des échalotes, des endives. Au décès de son homme, emporté par un cancer de l’œsophage, elle avait vendu le matériel agricole et leur 403 Peugeot. Elle n’avait pas le permis, la voiture ne lui servait à rien.
Elle se rendait au village dont on apercevait le clocher dentelé à bicyclette ou à pied pour y dépenser sa maigrelette pension de réversion dans l’unique épicerie.
Sur la photo jointe au dossier, un portrait en noir et blanc, Janine Le Méné avait le visage d’une vieillarde du XIXe siècle. Des yeux grands ouverts dans lesquels on ne pouvait imaginer des rires de petite fille, des amours naïves, irrésolues. Seulement la dureté de la vie quotidienne et la certitude qu’il faut lutter, tous les jours, toutes les heures.

Le facteur s’arrêtait plusieurs fois par semaine chez elle pour boire un café, une bolée de cidre, une goutte de gnôle.
Ils ne se doutaient ni l’un ni l’autre que le lointain successeur du facteur serait accompagné par un inspecteur qui le chronométrerait lors d’une de ses tournées. Qu’il lui signalerait lors du débriefing que les dépassements horaires ne seraient pas comptés en heures supplémentaires et qu’un préposé n’était pas là pour tenir compagnie aux vieilles paysannes esseulées mais pour distribuer le courrier le plus rapidement possible. Qu’en Ardèche, un hiver, un couple de vieillards de plus de 90 ans serait abandonné, plus de colis, plus de courrier. Plus de téléphone. L’homme mourrait en premier. Sa femme quelques jours après sans que nul ne s’inquiète de leur sort avant le printemps.

Une fin de mois, le facteur annonça à Janine Le Méné qu’il n’y avait pas de mandat pour elle. Il but un café et jamais plus elle ne reçut un franc.
Clément Boutros, s’appuyant sur la merveilleuse inertie et la splendide inhumanité de l’administration, avait supprimé la faible pension de Janine Le Méné.
Quelques documents officiels – l’Ifec y avait facilement accès – avait permis de rayer administrativement Janine Le Méné du domaine du vivant.
Avec le reliquat du dernier versement, elle avait acheté, à l’épicerie du village, un paquet de nouilles, une boîte de pilchards, des allumettes, une demi-livre de beurre salé.
Alors elle avait commencé à retourner la terre à côté de sa maison pour avoir un potager. Elle avait bêché, arraché les racines de lierre qui veinaient le sol, taillé les ronces, mendié des semis, planté des poireaux, des salades. Elle s’était attelée à grillager un coin du terrain pour élever des poules qui lui fournissaient des œufs qu’elle vendait parfois.

Jusqu’à notre visite, Boutros n’avait jamais rencontré la vieille femme. Quand ce serait mon tour de destructurer une vie, je me réjouirais, comme Clément Broutros, de bâtir mon projet seul, sans contact physique avec la cible.
Rhuys avait validé les différentes opérations qui avaient chamboulé l’existence de Janine Le Méné.
« Elle réussit à s’en sortir, avais-je faussement compati.
— Elle a trouvé des solutions, répondit Boutros. Si elle avait été plus jeune, elle aurait cherché un autre époux.
— Ou se serait prostituée.
— N’exagérez pas. On n’est pas au Bois de Boulogne mais au bout du monde. »
Je haussai ostensiblement les épaules.

Boutros m’avait demandé d’improviser pour entrer chez la vieillarde. J’avais choisi de nous présenter comme des agents immobiliers cherchant à acheter, pour les Parisiens, des baraques sur la côte. C’est dans ces années-là qu’ils ont commencé à arriver en Bretagne et à se déguiser en ce qu’ils croyaient être l’uniforme des autochtones : vareuse, marinière, ciré Cotten, bottes de caoutchouc, épuisettes.
Elle nous invita à entrer dans une grande pièce à la lumière sale et déglinguée. Un âtre éteint avec des bûches carbonisées, une cuisinière à bois, des casseroles et des poêles suspendues par des pointes à une poutre, un buffet, une souillarde, un sol en carrelage de couleur brique, une ampoule avec un abat-jour en verre. Son visage était presque celui en noir et blanc de la photographie du dossier. J’y cherchais une angoisse de l’existence démantelée qui était maintenant la sienne, l’ombre de l’insécurité que l’Ifec avait installé dans son quotidien. Je n’y vis qu’une soumission au temps et à la fatalité.
Elle nous offrit un café, en réalité une mauvaise chicorée. La pièce puait. Un mélange d’algues en décomposition, d’odeurs corporelles, de savon de Marseille. La salle pourrait aujourd’hui être reproduite dans un musée ethnographique de la paysannerie et des arts populaires. Sans les odeurs.
Il y n’avait que trois photographies sur le buffet : celle du mariage de Janine Le Méné et une de chacun de ses garçons.

Cette première visite fut un étonnement. Nous pouvions entrer dans la vie d’inconnus et modifier leurs paramètres d’existence sans risque. C’était impressionnant. Enthousiasmant. Un mélange divin de sentiment de toute-puissance qui permet de saborder des destins, de les malaxer, de les façonner, de les examiner comme le chercheur examine des bactéries au microscope et la jubilation du joueur, la beauté du déplacement des pions sur l’échiquier.

(à suivre)

Tous les êtres, les lieux et les choses apparaissant dans ce roman, y compris les réels, sont purement imaginaires.

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