Feuilleton de l’été RL : Le Retraité (épisode 8)

Publié le 13 août 2019 - par - 1 commentaire - 389 vues
Share

Pour ce mois d’août, Riposte Laïque vous propose un roman inédit de Marcus Graven : Le Retraité.
Vern Faulques occupe ses premières semaines de retraité à revisiter les dossiers dont il a été responsable à l’Institut français des études comportementales (Ifec), un institut qui a contribué à créer le désastre actuel et la mise à mort possible du pays dans les mois qui viennent.

En retournant à la R16 en compagnie de Clément Boutros, j’étais convaincu qu’être employé par l’Ifec était honorable. Nous étions dans un interminable couloir. Nous y ouvrions des portes, créions des chambres, y observions les individus plantés dans le décor. Pas d’empathie, pas de compassion, pas d’émotion. Rien de cette mollesse mentale que j’abhorrais.
Nous étions des guerriers de l’ombre engagés dans un combat silencieux. Je me voyais prendre la suite de Boutros, faire détruire le poulailler après un arrêté municipal, couper l’eau et l’électricité à Janine Le Méné pour factures impayées ou par sabotage de ses compteurs. Comment réussirait-elle à contrecarrer mes initiatives ?

Une semaine après notre retour, Rhuys m’avait convoqué dans son bureau.
« Boutros m’a parlé de vous. Il émet des doutes sur vos capacités à travailler à l’Ifec.
— Des doutes ?
— Ce qui le dérange, c’est, je crois, votre jeunesse. Un certain manque de maturité. Il vous croit capable de tuer un de nos cobayes pour avoir une histoire à vous raconter. »
Derrière ses lunettes, Rhuys avait guetté ma réaction. Je tentai de demeurer impassible.
« Comment envisageriez-vous la suite de l’opération Le Méné si vous deviez la diriger ?
— Ce qu’a effectué Clément Boutros suffit. Ce qui compte c’est étudier le comportement de madame Le Méné dans la situation qui est actuellement la sienne. Pas autre chose. Aller plus loin, serait une idiotie. »
Sans rien ajouter, Rhuys me présenta ma deuxième intervention. Toujours en compagnie de Clément Boutros.

J’avais rapidement compris la portée de l’expérimentation sur Janine Le Méné.
Elle était de ces vieilles gens existant au jour le jour. Peu représentés dans les partis politiques et les syndicats, ne manifestant pas, ne prenant pas d’assaut des bâtiments publics quand ils étaient mécontents, ne lançant pas de cocktails Molotov sur les gendarmes. Ces retraités pauvres seraient les premiers à subir des ponctions sur leurs revenus (au nom du sauvetage de l’euro, de la mondialisation de l’économie et de réorganisation des finances). Ils ne réagiraient pas beaucoup. Et comment le feraient-ils ? Ils partiraient quémander des fruits blets et des légumes pourris à la fin des marchés ou crèveraient de faim, de maladie, de désespoir, de solitude. Sans un mot.

Tant d’années plus tard, le paysage n’avait guère changé. Les dunes herbeuses mamelonnaient toujours le rivage qui, après plusieurs jours d’une pluie fine et entêtante sous un ciel gris moisi, reprenait quelques couleurs. Le soleil s’imposait peu à peu, chassant la brume vers l’intérieur des terres.
L’habitation de Janine Le Méné était toujours là. Rénovée, elle avait perdu son air de casemate bretonne stoïque, sans grâce et sans douceur, construite pour résister aux tempêtes. Les huisseries, les portes, les fenêtres et leurs volets en bois avaient été remplacés par du PVC, du double-vitrage, les ardoises du toit étaient neuves, les murs recouverts d’un crépi clair. Une résidence anonyme à la pelouse fraîchement tondue. Un hangar désaffecté au toit d’Everite en arrière-plan, une barcasse rougeâtre couchée sur le flanc, bouffée par le lierre, des hortensias cramés par l’air salin et l’automne, complétaient le décor.
Je m’approchai de la demeure par le chemin sablonneux que nous avions emprunté tant d’années plus tôt, Boutros et moi. En Bretagne, il y a rarement des portails pour barrer la route aux importuns. On avance sans obstacle jusqu’à la porte d’entrée. Je sonnai. Une jeune femme ouvrit, elle était en jean et en ballerines, portait un pull grenat à larges mailles et tenait dans ses bras une gamine qui suçait son pouce. Un chat gris et blanc en profita pour filer dehors. Les cheveux noirs de la jeune femme étaient rassemblés au-dessus de sa tête en un chignon tenu par une aiguille en bois, de fines mèches encadraient son visage. Elle avait de grands yeux rieurs et interrogateurs.
Je lui expliquai que j’étais venu dans cette maison au début de ma carrière.
« Une sorte de pèlerinage. Une vieille dame habitait-là : Janine Le Méné. Elle a certainement disparu depuis longtemps.
— Je ne l’ai pas connue, mais Janine était célèbre au village. Mes parents pourraient vous en parler bien mieux que moi.
— Je voulais seulement revoir l’endroit. Je ne veux déranger personne. »
Elle m’invita à entrer.
« Voulez-vous boire un café ? »
J’acceptai. La cafetière était prête.
« J’en bois toute la journée » dit la jeune femme en déposant sa fille sur un canapé. La gamine s’allongea et se recouvrit d’une couverture polaire jaune.
« Pourquoi aviez-vous rendu visite à Janine ? »
Elle sortit deux mugs d’un placard de la cuisine aménagée. L’intérieur du salon était lumineux. Des baies vitrées donnaient sur la campagne. La réalité du présent effaça définitivement en moi le souvenir de l’antre plongé dans une quasi obscurité que j’avais jusqu’ici en mémoire.
« J’étais dans l’immobilier. J’avais fait une offre d’achat à madame Le Méné. Elle aurait pu être ma première cliente. J’ai été surpris par son refus car elle semblait extrêmement démunie.
— Elle l’était. »
Nous nous installâmes sur les tabourets disposés le long du bar américain séparant la cuisine du salon.
« Elle vivait à l’ancienne. Un peu d’élevage, les légumes de son jardin. Les voisins l’aidaient. Elle est devenue notre centenaire. Il y a eu des articles sur elle dans Le Télégramme et Ouest-France. Elle est restée chez elle jusqu’à la fin. La mairie parle de donner son nom à la maison de retraite qui est en projet.
— Elle est enterrée au cimetière du village ?
— Près du mur, derrière l’église. »
Je la remerciai pour le café. La fillette avait tourné son visage du côté du dossier du canapé. Elle dormait.
« Elle est malade, dit la jeune femme.
— Rien de grave ?
— Non. »
Je n’avais pas demandé le prénom de la gamine. Elle resterait aussi longtemps que je me souviendrais d’elle, une enfant endormie sur un canapé de cuir crème. Une vie enveloppée dans l’étoffe fragile du présent.

Je me dirigeai vers l’église dont le clocher s’étirait vers un ciel fripé. Je découvris facilement la tombe de Janine Le Méné. 1891-1992 : des années d’autres siècles. Un bouquet de fleurs fanées avait été déposé sur la dalle bon marché.
Je me refusai de murmurer à la vieille dame que je faisais partie de l’équipe qui l’avait transformée en proie, de lui avouer que sa vie merdique n’avait rien eu à voir avec le destin ou une punition divine, seulement avec une toile d’araignée que moi et d’autres avions tissée et sur laquelle nous l’avions exposée pour la dévorer. J’aurais eu honte de cette sentimentalité imbécile.

Je repris le volant et, quelques kilomètres plus loin, stationnai sur un parking de terre. Un sentier entre des dunes recouvertes d’oyats m’amena à la plage, un grand croissant avec des amas d’algues brunes, des flocons d’écume, un ressac doux. Des goélands volaient au ras de l’eau. J’enlevai mes chaussures et marchai pieds nus sur le sable en direction de rochers qui, de loin, ressemblaient à trois statues de l’Île de Pâques, mais qui, plus je m’approchais d’elles, apparaissaient pour ce qu’elles étaient, des blocs de granit usés par les flots.
Au retour, la mer avait gommé l’empreinte de mes pas laissée à l’aller.
Je m’éprouvai péniblement temporaire.

Je revins lentement à ma voiture, récupérai le dossier de Janine Le Méné et le déchirai en petits morceaux. Je laissai quelques confettis au vent et jetai le reste dans une poubelle.

(à suivre)

Tous les êtres, les lieux et les choses apparaissant dans ce roman, y compris les réels, sont purement imaginaires.

Print Friendly, PDF & Email
Share
Notifiez de
Patrick Granville

Tres belle allusion Marcus avec ce clin d’oeil à nos amis les gilets jaunes. A la rentrée cette fiction pourrait bien devenir réalité.