Feuilleton de l’été RL : Le Retraité (épisode 9)

Pour ce mois d’août, Riposte Laïque vous propose un roman inédit de Marcus Graven : Le Retraité.
Vern Faulques occupe ses premières semaines de retraité à revisiter les dossiers dont il a été responsable à l’Institut français des études comportementales (Ifec), un institut qui a contribué à créer le désastre actuel et la mise à mort possible du pays dans les mois qui viennent.

J’avais retenu une chambre dans un hôtel de Brest.
Rue de Siam, dans la grande librairie de la ville, le libraire n’avait pas Des rats et des labyrinthes. J’avais envie de relire quelques pages du bouquin d’Angus.
Il me le commanda pour le lendemain.

Chapitre sept

Il me fallut une bonne partie de la journée pour parcourir les cinq cents kilomètres séparant Brest du village du Perche où vivait Clélia Chardin.

Cent mètres après le panneau de la sortie du village, sur la droite, une étroite route goudronnée descendait entre deux rangées de chênes. Un virage à angle droit, un lac où des canards dérivaient, une courte montée entre des talus, un bref plateau sur lequel les champs attendaient les semences d’hiver, et au bout du chemin, une cour de ferme : La Borelère.
Les bâtiments étaient emmaillotés de lierre sauf l’habitation avec ses briques marquant le contour des fenêtres, ses tuiles ocres, sa façade restaurée à l’ancienne.
Je coupai le contact et allai frapper à la porte de Clélia Chardin. Personne n’ouvrit. Rien d’étonnant. Si Clélia avait été là, j’aurais vu son véhicule.
Le jour s’éclipsait. L’obscurité gommait les bâtisses. La scène fut bientôt uniquement éclairée par la clarté jaunâtre des lumières d’une ville proche réfléchies par les nuages.

J’avais une excellente connaissance du dossier « Chardin » puisque je l’avais dirigé du début à sa conclusion, si on pouvait nommer le moment où je l’avais clos, une conclusion.
Paul Chardin, aide-soignant à l’hôpital d’une ville du centre de la France, et sa femme, Hélène, avaient trois enfants. Ils vivaient dans un logement situé sous les toits d’un vieil immeuble dans une rue qui portait le nom d’une destination relativement éloignée : Limoges.
Deux fenêtres au ras du plancher, un poêle à charbon en guise d’appareil de chauffage, un robinet d’eau froide dans le couloir, pas de salle de bains (une lessiveuse pour baignoire), pas de toilettes (un seau hygiénique trimballé tous les matins vers les WC à la turque cachés dans un coin d’une minuscule cour deux étages plus bas).
J’avais rédigé, à la place des Chardin, une demande pour qu’ils obtiennent un appartement dans une des barres HLM construites sur un terrain vague à quelques centaines de mètres de l’hôpital. Hélène attendait un quatrième enfant.
Ils avaient emménagé au neuvième étage.
Émerveillement chez les Chardin : une cuisine avec un évier équipé d’un robinet eau froide/eau chaude, des radiateurs dans chaque pièce, des toilettes avec cuvette et chasse d’eau, trois chambres, un salon, une salle de bains, des placards, des volets roulants aux fenêtres. Un vide-ordures sur le palier. Et un monte-charge pompeusement appelé ascenseur.
Un gardien veillait à la propreté des trois halls de l’immeuble, et à ce que personne ne marche sur les pelouses.
Un autre monde.

La famille ne possédait pas d’automobile. Paul n’avait jamais tenté l’examen du permis de peur de l’échec et Hélène avait échoué deux fois avant de renoncer définitivement. Le père se déplaçait à bicyclette. Puis il acheta un cyclomoteur. Quand les Chardin voyageaient, c’était en car ou en train.
Les voisins illustraient la France de cette époque. Sur le même palier que les Chardin, le couple Desthiers. Madame, petite femme maigre et neurasthénique, une voix rêche, et son époux, bonhomme court sur pattes, le visage écarlate, le crâne dégarni, représentant de commerce qui changeait souvent de boîte. Au 10e, l’appartement au-dessus de celui des Chardin était loué aux Linares, famille d’origine espagnole. Deux filles délurées. Une ou deux fois, quand leur père entra ivre, le bruit des meubles renversés par la fuite de la femme fit trembler l’appartement des Chardin. Au 8e, les Salvatori. En été, ils partaient un mois en Italie, à La Spezia où ils avaient des parents. Très discrets.
En une année, Paul Chardin ensemença deux fois Hélène. Clélia naquit onze mois après sa sœur. En grandissant, elle se démarqua physiquement de la progéniture Chardin. Une gamine boulotte au milieu d’échalas nerveux.
Les Chardin se plaisaient dans ce logement qui leur paraissait luxueux par rapport à leur grenier du faubourg de Limoges.

Dérogeant à la règle de ne pas contacter les sujets d’expérience, je m’étais introduit dans les différents appartements en me présentant comme un fonctionnaire chargé d’une enquête sur la vie dans les HLM, sur les équipements ménagers (réfrigérateur, poste de télévision, machine à laver), sur le confort, les voisins.

Des coups sur la vitre de ma portière.
Une lumière hésitante avait rampé jusqu’à moi. Des watts minables s’échappaient d’une ampoule au-dessus de la porte d’entrée. Puis je vis Clélia. Malgré les années écoulées, je la reconnus sans difficulté.
« Monsieur ? »
Je tournai la clé de contact et fit descendre la vitre.
Jusqu’à ses quinze ans, Clélia était une adolescente souriante, au visage attrayant, qui, sans être jolie, laissait un souvenir agréable à ses interlocuteurs.
« Vous m’avez fait peur, j’ai pensé un instant que vous étiez mort.
— Bonsoir, Vern Faulques, dis-je en lui tendant la main. J’ai frappé à votre porte, et comme vous n’étiez pas là, j’ai décidé de vous attendre et… je me suis endormi.
— J’arrive du collège. Une réunion. Pourquoi voulez-vous me voir ? »
Une Clio bleu nuit était stationnée devant le corps principal de la ferme. Persuadé d’avoir l’oreille fine, de pouvoir me réveiller au moindre bruit, j’étais décontenancé de n’avoir rien entendu.
Clélia tout en noir, pantalon, veste de cuir et cartable, avait un regard las. Son corps avait forci. De la mauvaise graisse. Des cheveux courts. Des bracelets en argent à chaque poignet.
« Vous ne vous souvenez certainement pas de moi mademoiselle Chardin. Il y a très longtemps, je suis passé chez vos parents pour des enquêtes statistiques, vous savez, dimensions du logement, présence de sanitaires, de baignoire, de douche ou pas, chauffage central ou individuel, combien de personnes par chambre, ce genre de choses… »
Elle eut une moue dubitative.
Je jetai un coup d’œil à ma montre.
« Il est tard. Je vais chercher un hôtel. Je reviendrai demain vous expliquez cela, si vous voulez bien me recevoir.
— Entrez un moment. Je ne travaille pas demain matin. Je peux donc vous accorder une partie de ma soirée. Je suis curieuse d’entendre votre histoire. »
J’étais engourdi de mauvais sommeil. Elle passa devant moi. En franchissant la porte, je m’essuyai les pieds sur un paillasson qui avertissait : « Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate »
« Plus original que « Bienvenue » ou « La maison du bonheur », dis-je.
— Et plus réaliste. N’est-ce pas l’espérance qui est en nous qui fausse tout ? Et à cause d’elle notre vie n’est-elle pas condamnée à devenir un enfer ? »
Je ne relevai pas.

(à suivre)

Tous les êtres, les lieux et les choses apparaissant dans ce roman, y compris les réels, sont purement imaginaires.

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1 Commentaire

  1. Bonjour !
    Déjà j’adore….Le livre est en cours d’édition ???
    Si oui…j’achète de suite !
    Dur de ne lire qu’une page par jour !
    Bonne journée.

Les commentaires sont fermés.