Forces et faiblesses de la révolution égyptienne

Chaque jour passant me fait me poser avec plus de force chaque fois cette question inquiète : qu’est-ce qu’il se passe en Egypte ? C’est quoi cette « révolution égyptienne » ? En quoi consiste-t-elle ? où va-t-elle, qui l’influence ?

La prise de parole du principal prédicateur des Frères musulmans, devant deux millions d’égyptiens, rassemblés au Caire, place Tahrir, m’avait déjà fait m’interroger sur la nature profonde du mouvement populaire ayant renversé Moubarak.

Depuis, la poursuite des pogromes anti coptes m’inclinaient à ne pas voir, dans le mouvement « révolutionnaire » en Egypte, une révolution, au sens de 1789-1792, de 1830, de 1848, de 1871 en France, de 1848 en Allemagne et en Italie, de 1905-1917 en Russie, de 1918 en Allemagne et en Autriche- Hongrie, de 1911 au Mexique, de 1952 en Bolivie, des années 1911-1927 en Chine, de 1936 en Espagne, de 1956 en Hongrie…

Un ami m’objecta alors que la révolution de 1848 en France avait bien vu éclater un pogrome contre les Juifs d’Alsace, ce qui ne l’avait pas empêchée de proclamer une seconde république se voulant « sociale », et cherché concrètement à résoudre la question sociale. Il rajoutera, pour lever mes doutes, que les révolutions russes de 1905 et 1917-1921 avaient vu se produire de sanglants et importants pogromes qui provoquèrent le massacre de milliers de Juifs des stettl, les bourgades juives d’Ukraine. L’Egypte n’échapperait pas à ce type de phénomènes. En cela, elle ne serait pas différente de la France de 1848 et de la Russie de 1905 et 1917-1921. Sauf que les pogromes s’en prennent ici à des autochtones chrétiens, pas à des hébreux en exil.

A cet ami, j’ai répondu qu’il oubliait ceci qui change tout : que le peuple russe, son prolétariat, sa paysannerie, et même les cosaques volontiers pogromistes par habitude, avaient élus leurs soviets, et que les soviets locaux et leurs congrès condamnaient les violences contre les Juifs. Je lui ai rappelé, que les soviets s’étaient aussi dotés d’organes armés qui devinrent l’armée rouge et que la chasse armée fut donnée aux pogromistes qui furent fusillés pour cela. Je lui rappelais aussi qu’en Ukraine, le bastion de la haine des « iévreï » (les hébreux, parce qu’en russe on ne dit pas juif mais hébreu/iévreï), le gouvernement des soviets d’ouvriers et de paysans s’opposa clairement à l’antisémitisme et prit pour commissaire à la culture un Juif mystique, peintre de son état, je veux parler de Marc Chagall.

Dans toutes les révolutions authentiques, les pogromistes ont été combattus par la révolution. Celles-ci ne sont jamais restée inertes, encore moins se sont-elles senties en phases avec les slogans appelant à tuer les « incroyants » ou les croyants d’autres religions, et encore moins en accord avec les mots appelant à ramener la société, les femmes en particulier, entre les murs d’une dictature morale religieuse.

Jusqu’à présent, toutes les révolutions, sur tous les continents, ont affranchi les femmes et les opprimés.

En Europe, la révolution démocratique à ses débuts a emprunté le sentier de la crise du christianisme pour se dresser contre l’absolutisme et les privilèges nobiliaires. La Bohème, avec le mouvement initié par Jan HUS, l’Angleterre avec les « têtes rondes », puis les niveleurs de l’armée des Puritains de Cromwell, ont illustré cela.

L’argument qui sert d’excuse, de manière à continuer à pouvoir parler de révolution égyptienne, au sens de mouvement émancipateur de la société, est un argument qui ne tient pas une seconde.

Nulle part, dans aucune révolution, la population en mouvement n’a laissé, sans réagir vigoureusement, une populace fanatisée s’en prendre à une partie pacifique du peuple pour des raisons d’appartenance religieuse ou ethnique.

On a vu, que les foules « révolutionnaires » arabes, en Egypte, en Tunisie, en Libye, ont affublé leur dictateur renversé ou en voie de l’être, d’une commune nature détestée. Leurs dictateurs déchus ou en voie de l’être ne seraient pas Arabes, mais… Juifs.

En d’autres termes, la haine du Juif jaillie partout, dans ces « révolutions », sous la haine du dictateur contesté ou renversé. Sentiment révolutionnaire ? Sentiment démocratique ? Le conflit Israélo-arabe n’explique rien, ni ne justifie rien.

Ou en est-on de ces pogromes ?

Après le sac de l’église d’une bourgade du sud du Caire, une autre église vient d’être attaquée et incendiée.

Après la ruée de 4000 fanatiques contre 12000 Coptes, déclarés tous coupables des amours interdites entre un Copte chrétien et une « arabe » musulmane, après l’assassinat du cousin du « coupable » et l’enlèvement ou le meurtre d’un prêtre et de ses trois diacres, les Coptes viennent d’être de nouveau  l’objet de bouffées de violences meurtrières.

Dans un quartier du Caire, un endroit parmi les plus pauvres, un lieu où vivent des Coptes le plus souvent éboueurs, en d’autres termes dans un quartier hébergeant la fraction la plus pauvre et la plus opprimée du prolétariat égyptien, des violences ont été déchaînées. Le prétexte cette fois : les Coptes avaient l’impudence de descendre dans la rue, pour autre chose que ramasser les ordures. On n’était pas en Alabama, avant le triomphe des lois civiques, mais au Caire, parait-il en « révolution ». Ce n’était pas le KKK (le Ku Klux Klan), mais des foules musulmanes qui se sont déchainées contre les Coptes, des inférieurs, des impies…

Les Coptes éboueurs ont été attaqués, alors qu’ils protestaient contre l’incendie d’une église de la banlieue sud du Caire. Six d’entre eux ont été tués et quarante cinq blessés. Depuis le début de la « révolution égyptienne », on en est à cent dix Coptes assassinés, parce que Coptes.

La « révolution égyptienne » est une révolution, peut-être, mais si elle est une révolution, c’est une révolution sans tête, sans organe d’auto gouvernement de la partie de la masse en action qui veut le progrès et la justice. Aucune autorité n’a condamné ces meurtres, ni mis à la raison leurs auteurs.

Je souhaite me tromper, mais ces odieuses violences montrent une tendance forte à l’ayatollisation de la « révolution égyptienne ». Certes, rien n’est joué.

Rien n’est joué, pas parce que les deux révolutions en cours, et celle qui peut sortir de la chute de Kadhafi, possèdent présentement les forces internes permettant qu’elles empruntent les voies du progrès social et politique, mais parce qu’en Iran, la contre-révolution, celle qui a broyé la révolution de 1979 entre les mâchoires de la « révolution islamique », ne dispose plus que d’une dentition très ébréchée et pourrie. Le peuple iranien est entré en mouvement en juin 2009.

L’hiver 2010-2011 a vu la classe ouvrière d’Iran défier la tyrannie en se dressant un peu partout dans le pays, pour son propre compte, pour ses  droits à l’organisation libre et pour ses revendications par des grèves de masses.

Sur la liste des tyrans, dont a sonné l’heure de l’éviction, par l’action des masses elles mêmes, on trouve ainsi les noms d’Ahmadinejad et de son « comité central » d’Ayatollahs cacochymes de Qom.

Pour dire les choses autrement, c’est en bonne partie à Téhéran et à Qom que se joue le destin des « révolutions » tunisienne et égyptienne*.

Alain Rubin

  • Juppé, L’ancien premier ministre reconverti en ministre des affaires étrangères, s’est rendu au Caire. De quelle manière notre homme compte-t-il peser « français » sur la situation égyptienne ? En réclamant des droits intangibles, des Droits démocratiques organiques pour les Coptes qui, du point de vue de la Démocratie, n’ont pas moins de légitimité à disposer de Droits que les descendants des conquérants Arabes d’Egypte et que les Egyptiens arabisés et islamisés ?

Or, Juppé n’a pas eu un mot pour dénoncer les tueries à répétition dont sont victimes les Coptes. A l’inverse, l’ancien premier ministre s’est déclaré enchanté, par les Frères Musulmans qu’il a rencontrés. Ces derniers seraient méconnus. C’est pour cela que l’on aurait des préventions à leur égard.

L’ancien premier ministre est devenu un parfait diplomate du Quai d’Orsay : Mentir, mentir, et encore mentir, travestir la réalité et nous servir de la langue de bois à chaque repas, voilà lui convient parfaitement. Il ne voit même plus lorsque son nez s’allonge.

Rappelons à notre nouveau ministre de la diplomatie quelques principes régissant l’action de ces hommes qu’il a trouvés si chevaleresques et parfaitement fréquentables.

Dans un livre écrit par Moustafa Mashour, qui dirigea l’organisation des Frères musulmans de 1996 à 2002, -livre qu’il pourra aisément se procurer-, Juppé pourra lire les principes de cette confrérie aspirant à l’instauration de la domination mondiale du système totalitaire soumettant  toute l’humanité à la dictature de la charia.

Ce qui constitue le socle de l’action de cette organisation, c’est : le Djihad, le djihad, encore le djihad et toujours le djihad.

Pour que les choses soient claires, même pour un cerveau embrumé, comme celui des énarques, Mashour écrit : « le djihad est la voie…le djihad d’Allah ne se limite pas à une région spécifique des pays d’islam (…) le djihad est un devoir religieux… le djihad est notre voie, et mourir pour Allah est notre vœu le plus cher ».

Mais peut-être que Juppé reste sous le charme des arguments de son enchanteur et un peu précieux voisin bordelais, l’imam Obrou membre des « frères musulmans », et qu’il croie encore, notre candide, que le « djihad »,  ce n’est pas bien méchant, que ce n’est qu’un pur effort intellectuel personnel, et que « mourir pour Allah » ça n’a rien à voir avec ces hommes et ces femmes, voire ces adolescents ou ces enfants que l’on envoie se faire exploser au milieu de policiers irakiens, de chalands Afghans faisant leurs emplettes, au milieu de pèlerins chiites irakiens, -de « mauvais musulmans » quasi hérétiques-, dans un bus ou dans le métro londonien ou madrilène pour tuer un maximum d’impies…

Peut-être que notre ministre croit que « mourir pour Allah », c’est s’évanouir, c’est parfois perdre la vie à force d’avoir tourné sur soi, comme les Soufis derviches tourneurs ottomans.

L’ouvrage de Mashour présente aussi l’intérêt d’expliquer qu’il faut savoir frapper, sans pitié, mais seulement lorsque l’on a les moyens de le faire avec une efficacité maximale, sans quoi, il faut savoir attendre, il faut savoir faire des risettes, il faut faire du Tarik Ramadan qui est capable de manifester, -bras dessus-bras dessous-, avec une jeune et jolie militante NPA même en minijupe et la main dans la main avec sa conjointe non moins avenante…

En d’autres termes, si les Frères musulmans ne sont pas présentement derrière les pogromes anti coptes, c’est parce qu’ils les considèrent prématurés, c’est parce qu’ils pensent qu’ils risquent de susciter des réactions fortes de sympathies envers les Coptes, ces aborigènes égyptiens opprimés et objets depuis trop longtemps de violences meurtrières qui s’aggravent en cette période de « révolution égyptienne ».

Au lieu de favoriser le djihad décisif, le djihad prématuré des pogromes anti coptes peut favoriser les réactions de défense des victimes et les amener à dresser un efficace barrage repoussant bien loin dans un avenir aléatoire les ambitions totalitaires des « Frères ».

Ce sont ces calculs tactiques, fondés sur une stratégie de violence destinée à obtenir une domination mondiale, qui ont séduits notre chef diplomate. Réveille-toi Voltaire, Pangloss est de retour.

Piètre ministre et piètre gouvernement qu’un ministre et un gouvernement acceptant de se laisser ainsi abuser ?

 

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