Guilène Raoulx, responsable FCPE, êtes-vous fière d'avoir contribué à l'exclusion de M. Santamaria ?

Madame,

Vous voilà désormais auréolée d’une victoire acquise aux dépens de Jean-Baptiste Santamaria, professeur de  philosophie vierge de tout préjudice à votre endroit, mais dont vous avez cependant obtenu la radiation du corps des enseignants. Et pourquoi donc ? Parce que sa constante réflexion sur le politique l’a progressivement éloigné des partis ou associations se réclamant du monde ouvrier (au sein duquel il a milité pendant 20 ans), pour le diriger vers des mouvements d’extrême-droite  ce qui, à vos yeux, le rend susceptible de politiser ses cours, même s’il a pris aujourd’hui ses distances avec lesdits mouvements (1).

Diable ! Avez-vous conscience qu’en agissant ainsi vous venez d’entrer dans un puits sans fond ? Que faites-vous, par exemple, de François Mitterrand et de son passé vichyste ? Que faites-vous d’Alain Madelin, de Patrick Devedjian et de Gérard Longuet, qui ont milité dans leur jeunesse au mouvement Occident ? Que faites-vous de Jean Mermoz, qui a adhéré aux Croix de feu ? Que faites-vous de Céline et de son antisémitisme virulent ? Bref, que faites-vous d’un engagement politique vécu comme une démarche citoyenne par celui qui considère la défense des valeurs auxquelles il croit comme un devoir relevant de sa responsabilité ? Ne vous êtes-vous pas vous-même engagée sur la liste socialiste lors des dernières élections municipales de Marsillargues, près de Lunel ?

En outre, qui vous dit que Jean-Baptiste Santamaria exprimait ses convictions politiques en classe ? Si c’est effectivement le cas, pourquoi parlez-vous de «risque» de politisation du cours de philosophie et non de «politisation» pure et simple du cours de philosophie ?

Savez-vous au moins ce qu’est un cours de philosophie ? Connaissez-vous les notions inscrites au programme des différentes séries des classes terminales ? «L’Etat», «la Justice», «la Liberté», «le Droit» et, a fortiori, «la Politique» sont-elles des notions rigoureusement apolitiques ? Qui peut affirmer qu’une notion apolitique garantit de toute dérive politique ? Suffit-il d’enseigner les vertus de la démocratie pour faire de nos élèves des démocrates ? Suffit-il de vanter la paix pour éradiquer la guerre ? Si oui, n’hésitons plus : interdisons Héraclite, qui affirme que «le combat est père et roi de tout» au point de rendre «les uns esclaves et les autres libres» ! Bannissons Machiavel, Hobbes et Weber, qui justifient le recours à la violence étatique ! Excluons Marx et Engels pour leur appel à la révolte prolétarienne armée ! Supprimons Kant, qui ose voir en la guerre un facteur de civilisation, et surtout Nietzsche, qui la juge indispensable ! Défaisons-nous de Joseph de Maistre, qui la «divinise», puisque «c’est une loi du monde» ! Défaisons-nous également de Proudhon, qui le suit en ce domaine, et, partant, de tout auteur susceptible d’écorner nos certitudes ! Mais alors, qui va-t-on conserver ?

Un cours de philosophie qui ne permet pas le feu d’artifice des idées et leur confrontation dans le ciel de l’intelligible n’est qu’une nuit sans étoiles ! Certes, tout n’est pas lumineux en philosophie, car l’homme est obscur à lui-même, et tout n’y est pas beau non plus, parce que la philosophie ne saurait faire l’économie du réel, qui charrie le meilleur comme le pire. Un professeur de philosophie n’a donc nullement besoin d’exprimer ses idées politiques en classe, serait-ce les plus détestables, car les grandes doctrines politiques qu’il est amené à exposer les contiennent déjà ! Bossuet est absolutiste ; Hegel l’est davantage, sa théorie de l’Etat «rationnel en soi et pour soi» étant celle de tous les fascistes ; Bakounine, Jean Grave et Stirner sont anarchistes…

Or, il n’y a pas que cela. Derrière chaque auteur, il y a l’homme : Malebranche jette l’anathème sur Spinoza, tandis que Leibniz réclame qu’on le mette en prison et qu’on brûle ses œuvres ; Voltaire et Rousseau soutiennent la peine capitale ; Heidegger fut membre du parti nazi de 1933 à 1945 : faut-il tous les radier de notre enseignement ?

En obtenant l’exclusion de Jean-Baptiste Santamaria du monde scolaire, vous avez commis un crime de lèse-culture. Plus grave : vous avez fauté contre l’esprit !

Pour tout vous dire, vous n’avez pédagogiquement rien compris, car ce n’est pas ainsi que l’on protège les jeunes de tel maître-penseur ou de tel dérapage professoral. Les protéger sur ce point, ce n’est pas les maintenir à l’arrière des erreurs et des fureurs théoriques : c’est les mettre en première ligne sitôt qu’il s’agit d’explorer les chemins de la culture et de l’esprit, afin qu’ils sachent que les erreurs et les fureurs peuvent aussi venir de la culture et de l’esprit ! Toute culture tronquée est une contre-culture ; tout esprit bienpensant est de même acabit.

Pourtant, il aurait suffi que le parcours politique de Jean-Baptiste Santamaria fût uniquement de gauche pour que rien ne se passât, quand bien même il aurait transformé sa chaire d’enseignant en tribune socialiste ! Etrange tout de même pour des gens qui en appellent sans cesse au pluralisme politique et à la liberté d’expression ! Etrange surtout qu’on puisse, en France, sanctionner un enseignant de philosophie pour d’hypothétiques idées qui, qu’on le veuille ou non, n’appartiennent qu’au monde des idées (ce qui autorise toujours l’idée contraire), alors que des appels unilatéraux à la guerre et au meurtre sont quotidiennement proférés sur notre sol sans qu’aucune voix autorisée daigne les dénoncer !

Respectueusement,

Maurice Vidal

(1) A l’heure où j’écris ces lignes, Jean-Baptiste Santamaria se situe sur une ligne qualifiée d’«anti-totalitaire», Cornelius Castoriadis, Hannah Arendt, Julien Freund, puis Marcel Gauchet, Pierre Manent, Alain Finkielkraut, Jean-François Mattéi et Renaud Camus étant ses principales références. 

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