Guy Sitbon, un journaliste tendance canapé

Publié le 8 novembre 2010 - par

Monsieur Sitbon est un esthète, catégorie aristocratie vieillissante. Son regard blasé parcourt le terrain boueux qui s’étale sous lui et il trouve ça vaguement beau.

Monsieur Sitbon est un humaniste tendance canapé. L’affrontement des contraires lui fait horreur. À ce vacarme pour médiocres, il préfère les longues méditations sur l’inéluctable naissance de l’homme nouveau et il trouve ça assez intéressant, encore qu’une certaine fatigue puisse le faire bailler à l’idée même de devoir être le témoin de cet accouchement au forceps.

Monsieur Sitbon, journaliste, a les mains fines et, sous les troisièmes phalanges, les petites callosités du forçat de l’Olivetti (années 60) devenu surfeur sur le reste du monde (années 90). On ne se souvient pas de l’avoir vu courir sous les balles Rouges en Afghanistan, ou chercher un abri derrière des sacs de sables dans un quelconque quartier de Beyrouth. Peut-être a-t-il rôdé autour d’un camp de réfugiés khmers ; on vérifiera. Pour le reste, Monsieur Sitbon a passé le plus clair de son temps à juger sans se commettre, ce qui, avouons-le, réclame autant de virtuosité que d’estime de soi. Monsieur Sitbon est un funambule toujours propre sur lui.

Monsieur Sitbon ressemble à ces matadors déclinants, à ces astres de l’arène sortis du néant et que l’accumulation des contrats, la routine et l’embourgeoisement poussent peu à peu à laisser la plus grande partie du travail à leurs « peones ». Et sur la plaza « France », Monsieur Sitbon a trouvé pour cela le terrain idéal..

Monsieur Sitbon a, semaine après semaine, année après année, « fatigué », comme on dit, le toro français. Il l’a travaillé à la cape, histoire de le faire venir à lui, puis il l’a piqué pour le « châtier », avant de lui planter dans les flancs les quelques paires de banderilles susceptibles de lui faire relever la tête. Lorsque l’animal, enfin conscient de sa soumission à l’Homme, s’est figé, le souffle court, pissant sous lui, Monsieur Sitbon lui a caressé le front et, bombant le torse, a trouvé ça jouissif.

Pour d’obscures raisons dont seul son analyste posséde la clé, Monsieur Sitbon hait en vérité les « toros bravos ». Il les hait au point que l’idée lui est venue qu’ils pouvaient tous se fondre, mêlés à d’autres, dans une sorte de troupeau mondialisé et se disperser au gré du vent, à travers les grandes prairies de l’Histoire. Ainsi n’est-il même plus besoin d’une mise à mort grand-guignolesque, d’un coup d’épée aléatoire, voire d’une prise de risque. Monsieur Sitbon a constaté que le processus est déjà bien engagé. Il s’est regardé dans la glace et s’est trouvé intelligent. Monsieur Sitbon est un visionnaire d’une grande prudence.

Monsieur Sitbon va demeurer au centre de l’arène. Seul, car telle est la destinée des génies reconnus de leur vivant. Loin des autres et de leurs clameurs, il écoutera le vide autour de lui, avec son silence, son terrible silence de nécropole et il trouvera ça d’une rare grandeur. Ensuite, il rentrera chez lui mais avant de quitter son habit de lumière, il n’omettra pas de fermer sa porte à triple tour, des fois qu’une vieille carne gauloise oubliée en haut de l’escalier de service lui mette au passage un coup de corne dans les fesses.

Monsieur Sitbon est un citoyen courageux.

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