Hier rebelles, Cohn Bendit et Le Nouvel Obs défendent aujourd’hui l’ordre musulman

C’est à ce genre d’indice qu’on peut mesurer l’islamisation progressive des esprits en France. Selon un sondage Ifop pour Sud-Ouest Dimanche (1), seulement 51 % des personnes interrogées considèrent que Charlie Hebdo pouvait publier ses caricatures. Et 47 % des Français, adoptant déjà une attitude de toutou servile, jugent que cette publication n’aurait pas dû avoir lieu, risquant de provoquer de nouvelles tensions dans le contexte actuel.

Ainsi la moitié des Français sont prêts à renoncer à leur tradition du persiflage, de la caricature à l’égard des représentants des institutions politiques ou religieuses, à leur esprit d’irrévérence, moteur de quelques révolutions politiques ou culturelles, dont la dernière en mai 68, s’est faite en très grande partie par la dérision, à l’image d’un Cohn-Bendit, plein de morgue moqueuse envers les CRS l’entourant, ou apostrophant injustement le ministre Missoffe à la piscine de Nanterre en l’assimilant à un formateur des Jeunesses hitlériennes (2).

Cohn-Bendit qui n’avait jamais de mots assez durs vis-à-vis des beaufs franchouillards est maintenant plein de sollicitude et de sensibilité à l’égard de la beauferie islamique. Les pauvres ont eu si mal avec les caricatures. Lui qui rêvait d’une internationale communiste-libertaire en est donc réduit aujourd’hui à se faire l’agent de l’internationale islamique. Cohn-Bendit est-il dorénavant atteint de daltonisme ? En effet Dany le rouge semble être devenu Dany le vert.

Il juge les dirigeants de Charlie Hebdo « cons » et « masos » pour avoir publié les caricatures du barbu médiéval (3). Il endosse même le double discours d’un Moussaoui, président du CFCM, en faveur de la liberté de publier les caricatures, mais enfin quoi !, « il ne faut pas me dire qu’il n’y pas de limite dans la provocation, ce n’est pas vrai ». Bref il faudrait en plus que Charlie s’autocensure. Le libertarisme n’avait sans doute jamais été envisagé sous cet angle si peu libertaire. Pauvre Dany qui avait entamé ses tribulations  comme un clown gai et qui est en train de les finir comme un clown triste.

Cohn-Bendit est le meilleur symbole de ce revirement en cours dans la société française. L’emblème du mouvement soixante-huitard, qui envisageait la jouissance sans entraves, en est réduit à s’interroger sur la possibilité d’entraver la liberté d’expression. Et avec lui, 47 % des Français sont pétrifiés à l’idée d’émettre une provocation envers les sectateurs d’Allah, avançant des motivations diverses peu pertinentes. Certains, prompts à railler habituellement le christianisme, s’interdisent d’ailleurs toute critique de l’islam.

Rares tout de même sont ceux, non musulmans, qui parlent de remettre en cause la liberté d’expression. Pourtant l’infâme a été commis par un sociologue, Philippe Braud, qui n’hésite pas à remettre en cause la liberté de blasphémer, arguant du fait que « la liberté d’expression peut faire très mal »(4).

Au lieu de voir dans les caricatures l’expression d’une déconstruction d’une idéologie, ce monsieur n’y voit qu’arrogance, puérilité et ignorance de l’Autre. Autre avec un « A » majuscule s’il vous plaît. Il y voit « les jouissances un peu glauques de [la] transgression des tabous ». En écrivant cela, sans s’en rendre compte, il assimile l’islam à un tabou, et il illustre bien que l’idéologie islamique est devenue sacrée en France et que la critiquer revient à effectuer un acte sacrilège.

Pas bien la liberté d’expression, pas gentil, vilain, nous dit ce penseur. Ben oui, elle fait mal. Alors il ne faut pas de liberté d’expression. Na ! La puérilité ne se niche pas là où il le croit. Son raisonnement enfantin ne lui fait pas prendre conscience qu’en raisonnant ainsi, tout débat politique devra se passer de dessin humoristique, car après tout le rire se fait souvent aux dépens d’autrui. Fini les guignols, les imitateurs, les chansonniers. C’est vrai quoi, ils ne se rendent pas compte du mal qu’ils font à un Sarkozy ou à un Hollande, et à leurs partisans qui, en partie, s’identifient à eux.

Dans le registre des analogies inadéquates, il nous fait, croyant se rendre subtil, une variante du « on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde » de Pierre Desproges. Avec ce sociologue cela devient « on peut rire de tout, mais pas n’importe où ». On peut donc « rire de la mort, mais pas devant des parents accablés par la mort d’un enfant ; rire des mésaventures de DSK mais pas devant Anne Sinclair ; rire de la religion mais pas pendant le déroulement d’une cérémonie à Notre Dame de Paris. »

Soit. Mais cela n’a aucun rapport avec les caricatures de Charlie Hebdo. En effet celles-ci n’avaient pas vocation à être distribuées dans des mosquées, à être plantées de force sous les yeux d’un musulman. Elles sont avant tout destinées à être lues par les lecteurs de Charlie Hebdo. Et aucun musulman n’est obligé de lire cet hebdomadaire. Si les hurluberlus islamistes n’avaient pas fait le buzz pour les condamner, aucun autre média ne les aurait évoquées.

Ces caricatures ne sont donc en aucun cas une provocation imposée aux musulmans. Rien à voir avec la visibilité quotidienne de ces centaines de milliers de foulards étendards de l’islam imposés au regard de tous les passants de France. C’est chaque jour que les citoyennes et citoyens de France sont provoqués par la présence de ce symbole, d’avilissement de la femme la réduisant à un rôle de séductrice tentatrice, et de dégradation de l’homme assimilé à un violeur potentiel incapable de réfréner ses pulsions en présence d’une femme. Là se niche le manque de respect de l’humanité et la vraie provocation.

Le confus sociologisant n’en est pas à un bafouillage mal argumenté prêt. Déjà quelque peu islamisé, vu son intention d’interdire le blasphème, il raisonne à la manière de ces musulmans et de ces super-machos qu’on avait encore nombreux en France il y a une cinquantaine d’années qui attribuaient en priorité la cause d’un viol à la femme violée (qui l’avait forcément bien cherché) et non au violeur.

Aspirant donc à régresser toujours plus, le socio pas logue du tout estime que les méchants qui se moquent de l’islam sont les responsables des agressions qu’ils pourraient subir. Ils « rejoignent le camp de ces fanatiques [islamistes] » ; « les uns et les autres, sans le savoir pour certains, appellent au meurtre. »

Le plus consternant de tout cela n’est pas qu’un individu ait pu écrire cela. Toutes les époques ont toujours secrété des esprits hagards, et la nôtre n’y échappe pas. Non le plus consternant est que des esprits confus, empreints de relativisme et de la culpabilité de l’occidental avide qui exploiterait le monde, puissent y accorder crédit.

Le plus consternant est qu’un journal comme le Nouvel Observateur, dont on pouvait espérer qu’il reste le tenant d’une rigueur intellectuelle, puisse offrir une tribune à une telle thèse. Qu’est devenu l’hebdomadaire de Jean Daniel, journal à la pointe du combat, pour l’émancipation de la femme avec le « manifeste des 343 salopes » en 1971, journal agissant en faveur de la libération des mœurs, journal publiant en 1966 la lettre de Jean-Luc Godard au «ministre de la Kultur», André Malraux, dans laquelle la censure est évoquée comme la « Gestapo de l’esprit ».

Lors de cette dernière affaire où il s’agissait de protester contre la censure du film de Jacques Rivette « Suzanne Simonin, la religieuse de Diderot », le producteur du film réunit la signature de 1789 intellectuels et artistes pour protester contre  cette atteinte à la liberté d’expression (5). Tous les journaux de gauche firent alors front pour soutenir cette protestation.

Trouverions-nous aujourd’hui près de 2000 intellectuels prêts à lutter en faveur de notre liberté d’expression chérie. Rien n’est moins certain quand on voit l’attitude actuelle du Nouvel Observateur qui confie une tribune à un ennemi de la liberté.

Imagine-t-on le Nouvel Obs de 1966 prêter ses colonnes à Alain Peyrefitte, secrétaire d’Etat à l’Information, à l’origine de la censure ? Imagine-t-on Sœur Ste Elisabeth, présidente de l’Union des Supérieures majeures de France (USMF) en 1966, expliquer dans les mêmes colonnes, l’humiliation ressentie par les sœurs, à l’idée de l’amalgame risquant de se produire dans la tête des Français qui pourraient associer toutes les religieuses à celles représentées dans le film ? En effet on voyait dans celui-ci une jeune religieuse subir humiliations et tortures pour avoir osé dire qu’elle n’avait pas la vocation. Puis dans un autre couvent, elle subissait les avances d’une supérieure. Imagine-t-on un intellectuel venir au secours des religieuses pour souligner leur détresse et leur souffrance, et au nom de celles-ci réclamer alors une interdiction de ce film blasphématoire ?

Impensable, car le peuple de gauche avait alors des valeurs républicaines et laïques solidement réfléchies, et partagées d’ailleurs par une grande partie de la droite. Le relativisme et la dilution du corps social dans l’individualisme ou le communautarisme n’avaient pas encore gangrené les esprits.

Cette désertion, cette lâcheté du Nouvel Observateur, comme si l’expression liberticide d’une demande de l’interdiction du blasphème avait droit à équité d’expression face aux défenseurs de la liberté d’expression (qui ont tout de même eu droit à une tribune) est finalement le reflet du flottement de la gauche dans ce combat en faveur de nos valeurs. Le fait que la droite en est à peu près au même niveau, n’est guère plus réjouissant.

Cette regrettable initiative du Nouvel Observateur est le symptôme d’un mal profond frappant les Français. En arriver à se demander s’il est légitime de caricaturer, comme l’ont exprimé leurs ministres Ayrault et Fabius, souligne l’incapacité profonde d’une grande part des Français à réagir face à la menace qui se précise, et à affirmer leur confiance en leurs valeurs. S’auto-censurer en attendant demain d’accepter une éventuelle loi interdisant le blasphème, c’est se menotter les mains et s’empêcher de se défendre.

C’est désintégrer le concept voltairien de la tolérance. Le « je ne suis pas d’accord avec vos idées [religieuses], mais je me battrai pour que vous puissiez les exprimer » va devenir « je ne dis rien de peur de vous faire mal ou de vous provoquer, et je vous laisse exprimer vos idées ». D’ailleurs cela a déjà d’une certaine façon bien commencé. N’entend-on pas souvent « l’islam, ce n’est pas l’islamisme ; c’est une religion d’amour et bla bla bla ». Par contre combien de fois entend-on exposer la réalité islamique ?

Jean Pavée

(1)    http://www.liberation.fr/depeches/2012/09/22/les-francais-tres-partages-sur-la-publications-des-caricatures-selon-un-sondage_848126

(2)    http://www.histoire-politique.fr/documents/04/dossier/pdf/HP4-LaurentBesse-PDF.pdf

(3)    http://www.20minutes.fr/ledirect/1007061/caricatures-daniel-cohn-bendit-trouve-dirigeants-charlie-hebdo-cons-masos

(4)    http://leplus.nouvelobs.com/contribution/630220-charlie-hebdo-le-droit-au-blaspheme-un-nouveau-droit-de-l-homme.html

(5)    http://cerri.revues.org/1101

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