Hillary Clinton a bien fait de reconnaître les Frères Musulmans

Cet article a été proposé pour publication au quotidien Le Monde. Il n’a pas été retenu, malgré l’inhabituelle bienveillance et modération dont il fait preuve. 

Contrairement à certains démocrates, réservés sur la question, je suis pour la reconnaissance de l’organisation des Frères Musulmans égyptiens et des partis, dits islamistes, par les diplomaties occidentales. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il faut prendre le risque d’être démocrate…jusqu’à la folie. Je considère que la démocratie est un système où, à chaque élection, nous prenons le risque d’un changement radical. Il va de soi que ces risques doivent être calculés afin de prendre les mesures et les garanties qui s’imposent face à des partis et des organisations qui ne font pas mystère de leur farouche opposition à l’Occident et à nos valeurs.

Mais les démocrates ne peuvent refuser aux peuples arabes, berbères, turcs, kurdes et musulmans de choisir le ou les partis que leur Histoire propre a secrétés pour leur confier le pouvoir ; quitte à ce que ces peuples le regrettent amèrement. Et s’ils ne sont pas contents de leur pain ancestral, ils n’auront qu’à suivre les conseils de Marie-Antoinette pour confectionner des brioches, faire leur propre vraie révolution, changer leurs idéologies et institutions et puis modifier les clauses de leurs constitutions !

Je pense qu’il faudra en finir avec cette mentalité coloniale qui voudrait tendre une feuille de route à différents peuples de la Méditerranée. Notre système libéral a, lui aussi, démontré ses limites et ses méprises, accompagnées des fois d’un certain mépris des peuples (UE par exemple). L’Inde et la Chine ont chacune choisi la voie du progrès économique et social qui lui convient. Avoir un faible pour la voie démocratique de l’Inde, n’empêche pas d’admettre que les Chinois pourront un jour y parvenir en empruntant leurs propres chemins, difficiles et tortueux. Loin de moi tout relativisme : les droits de l’Homme ne sont pas négociables. Mais souffrons que les peuples puissent sacrifier par eux-mêmes pour explorer les chemins qui mènent à la liberté et à la démocratie.

Admettre que les Frères Musulmans puissent parvenir au pouvoir n’est que justice puisque la société égyptienne a secrété ce mouvement-là. De tout temps, elle s’est nourrie d’Hiéroglyphes, d’Ecritures sacrées. Ses régimes, soi-disant progressistes, n’ont fait que renforcer cette idéologie, à coup d’accommodements dans la vie pratique, de reprise à leur compte du discours religieux, tout en jouant de la trique, de l’emprisonnement, de pendaisons et d’exils au lieu de faire une place à leurs propres Frères. N’oublions pas que les régimes arabes et persan, soi-disant libéraux, nous ont engendré des exilés comme Khomeiny, un télé-islamiste comme al-Qardawi et un dangereux idéologue comme Ayman al-Zawahiri, numéro deux d’al-Qaida.

Mettre les Frères Musulmans (ou autres partis se réclamant de l’islam) à l’épreuve du pouvoir, de l’économie et de la gestion sociale réelle, voilà qui est à même de vérifier s’ils ont des idées ! Tant mieux s’ils s’avèrent plus efficaces et plus vertueux que l’ancien régime autoritaire sous lequel, rappelons-le, l’islamisme étouffait de toute façon la société égyptienne. N’oublions pas que partout ailleurs, les islamistes surveillent leurs sociétés en gardant la mainmise sur les femmes et les filles, moitié de l’humanité qui reproduit l’humanité tout entière.

Le nouveau régime égyptien ne doit surtout pas copier notre répartition des pouvoirs. Il devrait plutôt s’inspirer d’Atatürk : l’armée reste en réserve, échappe au pouvoir de l’exécutif et elle devrait être inscrite, dans la constitution, comme garante de l’alternance démocratique, afin que le pouvoir ne soit pas accaparé par des Nasser, des Moubarak ou des Frères Musulmans. C’est cela que l’Etat-FLN n’a jamais voulu mettre en place avant de tenter une première expérience démocratique. Il a préféré plonger le pays dans un bain de sang ; ce qui a offert une certaine jouvence à sa gérontocratie, au mépris du peuple algérien et de la démocratie. Les Algériens méritaient mieux que cette terrible épreuve qui s’est ajoutée à celle de la décolonisation.

Et voici d’autres arguments qui militent en faveur des Frères Musulmans. S’ils bénéficient de la bienveillance et, pourquoi pas, du soutien des Etats-Unis, de la France et de l’Union Européenne, je crois qu’ils pourront difficilement nous vouer aux gémonies comme ils l’ont fait jusqu’ici. Ce seront les autres partis qui les traiteront de vendus à l’Occident et à son allié israélien ! Ceux qui craignent un regain de tension avec Israël oublient que cette tension a toujours été présente et que Tsahal ainsi que les GI ont plusieurs fois démontré qu’ils disposaient de quoi calmer les ardeurs des têtes brûlées et semer la pagaille au Moyen-Orient, avec ou sans raison valable. Il se peut bien que les faucons israéliens et les Horus islamistes signent, ensemble, une paix un peu plus durable.

Alors voir les Frères Musulmans au pouvoir pourra enfin nous démontrer s’ils sont différents du régime qui les combattait et s’ils ont réellement une orientation sociale, démocratique et respectueuse de la liberté d’expression de leurs concitoyens égyptiens, toutes confessions ou convictions confondues ! Ils voulaient le pouvoir, ils n’ont donc qu’à en assumer les responsabilités et accepter le jeu démocratique ! Sinon, place Tahrir (de la Libération) le leur rappellera. Acceptons donc les décisions des peuples, même si elles ne nous conviennent pas.

Pascal Hilout, né Mohamed

 

 

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