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Hommage à Jeanne


En des temps comme aujourd’hui, d’invasion, de trahison, et de désespérance, Jeanne, une adolescente inconnue, ignorante, illettrée, sortie du peuple, étend les mains sur un cadavre de Nation, et celle-ci se relève, prête à la suivre.

Au printemps 1429, les trompettes de la Pucelle sonnent le glas des ambitions anglaises en France. Elle mènera l’ost de France de victoire en victoire, inversera seule le cours de la guerre de Cent Ans, et portera un coup mortel à l’omnipotence anglaise sur la France.

Lors de son envol, le pays n’est qu’une province anglaise. Quand il s’achève treize mois plus tard, ce pays est devenu la France, jusqu’à nos jours. Elle est la Libératrice, blessée trois fois, chargeant l’ennemi à la tête des armées de France.

Son ascendant naturel s’impose aux puissants, Charles VII d’abord, les princes de sang, les barons de guerre et les plus valeureux capitaines du pays ensuite, tous rabattent leur arrogance et la suivent. Depuis que l’Histoire nous est contée, Jeanne d’Arc reste l’unique personne, de l’un et l’autre sexe, à avoir commandé les forces armées d’une nation à l’âge de dix-sept ans, l’unique personnalité immaculée,
parfaitement désintéressée.

À son actif, six exploits prodigieux : l’allégeance du roi et des barons, la libération d’Orléans, l’immense victoire de Patay, la réconciliation avec Richemont et la Bretagne, la marche triomphale en pays ennemi, le sacre de Reims.

Lors du sacre du roi, à Reims, elle est debout près de lui dans son armure blanche, et son étendard seul est déployé dans la cathédrale. Il a été à la peine, dira-t-elle, c’est bien raison qu’il fût à l’honneur.

Lors du dernier assaut pour tenter de prendre Paris, Jeanne, grièvement blessée, est entraînée contre son gré hors du champ de bataille. Peu d’années après la mort de Jeanne, en 1435, le terrible Bedford, oncle du roi d’Angleterre, est contraint d’abandonner Paris, et le puissant Philippe, duc de Bourgogne, obéit enfin aux injonctions de la petite paysanne qu’il avait vendue aux Anglais, et fait sa soumission à Charles VII.

Par sa dimension cosmique, féminine, nationale, Jeanne est unique dans l’histoire du monde. Tous les grands génies ont mûri dans un environnement propice. Or la grandeur de Jeanne s’est manifestée totale et d’emblée, sans le moindre enseignement, sans la moindre expérience, sans la moindre formation. Une énigme absolue, insoluble.

« Le caractère de Jeanne échappe à toutes les règles, à toutes les époques. Quels que soient les critères choisis, il demeure sans tâche, il reste parfait, occupe la place la plus haute à laquelle un être humain puisse aspirer, la plus élevée jamais atteinte par un autre mortel ». (J-F Halden)

Pour l’américain Mark Twain, Jeanne incarne la pureté absolue. « Une fragile jeune fille, dans sa prime jeunesse, la main serrant l’épée qui tranchera les liens retenant son pays sous le joug de la servitude, détient seule le droit de symboliser, jusqu’à la fin des temps, la Patrie, l’amour de la Patrie, la Nation France ».
« Souviens-toi toujours, Français, que la patrie est née du cœur d’une femme » dira Michelet.

Les minutes de sa première audition à Poitiers, à seize ans, celles de ses deux procès, condamnation et réhabilitation, démontrent ses qualités morales et intellectuelles, sa sagesse profonde et innée. Sa personnalité est belle, simple, aimable.

Quand elle est menacée pour désobéissance à l’Église, elle répond « Je prends mes ordres de Dieu, pas de l’Église ». Mais l’Église a tué Jeanne deux fois.
Une première fois lorsque des dizaines de prélats catholiques français, esclaves mitrés de l’Angleterre, se saisissent de la noble enfant, la plus innocente, la plus belle, la plus adorable que les âges aient jamais conçue, pour la brûler vive à dix-neuf ans sur un bûcher.

Une seconde fois en la canonisant, en s’accaparant cette figure nationale, humaine et féminine, pour la réduire à un emblème religieux. On aurait bien besoin de cette plus juste représentation aujourd’hui.

Louis Lefant