Hommage à l’amiral Pierre Lacoste

Publié le 2 mai 2021 - par - 9 commentaires - 1 062 vues
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HOMMAGE À L’AMIRAL PIERRE LACOSTE

J’ai eu l’honneur de servir sous les ordres du capitaine de vaisseau chef de division Pierre Lacoste pendant mon service militaire, en 1971-1972, sur l’escorteur d’escadre Maillé-Brézé 1.

Basé à Brest, ce bâtiment formait avec le Vauquelin et le Casabianca la 8e division d’escorteurs d’escadre de l’Escadre de l’Atlantique. L’ennemi d’alors était la puissante et omniprésente marine soviétique, et le Maillé-Brézé raccompagna plusieurs fois des sous-marins indésirables en dehors de nos eaux territoriales.

Nous rencontrions peu souvent le commandant, la relation hiérarchique avec l’équipage étant déléguée au commandant en second et plus couramment au capitaine d’armes et aux chefs de service. Le commandant était un homme réservé à la parole directe et tranquille, dont il n’avait pas besoin de forcer le ton pour affirmer son autorité. Je me souviens d’un jour où il nous surprit, quelques autres et moi, à discuter à proximité du lance-torpilles bâbord alors même que nous venions de terminer un travail. Il nous dit que c’était bien de se détendre un peu mais qu’il ne fallait pas délaisser nos missions. Nous lui expliquâmes ce que nous venions de faire ensemble et il s’en dit satisfait, nous encouragea à continuer ainsi, puis s’éloigna. Le commandant ne se déchargeait pas de ses responsabilités sur ses subordonnés. Je l’ai vu et entendu dire « ils m’ont eu ! » parlant bien à la première personne, lorsqu’au cours d’un exercice aéronaval, les avions « ennemis » coulèrent fictivement le Maillé-Brézé. Il répéta cette formule lorsque les deux Crusader survolèrent notre bâtiment à basse altitude pour souligner leur victoire. Je ne savais pas alors qu’il était l’un des héros qui, alors il avait notre âge en 1943, avait rejoint les Forces navales françaises libres.

À présent je vais laisser là mes souvenirs personnels et aborder la présentation de l’un de ses livres :

Un amiral au secret 2.

Le début du texte introduit le lecteur dans les considérations personnelles de l’amiral, bien résumées dans cet extrait : « … en démocratie, les citoyens sont en droit d’attendre la transparence dans la conduite des affaires publiques. La libre circulation des informations va de pair avec le principe du respect des personnes et des opinions comme avec celui de la souveraineté populaire. » Un bel exemple de haute moralité que nos dirigeants actuels bafouent chaque jour. Ceci étant, l’amiral ne confond pas transparence et indiscrétions lorsque plus loin il s’interroge à propos de la « République des fuites » où plus rien n’est sacré. Sa préférence déclarée pour le centre droit paraît bien servir sa position de militaire devant garder une neutralité politique.

Dans les pages suivantes, l’amiral parle de sa jeunesse, de son engagement dans les Forces navales françaises libres, de sa progression d’officier avec de nombreuses formations… Un homme accompli que l’on surprend cependant au détour d’une (seule) page à comparer les discours d’Adolf Hitler avec ceux de Jean-Marie Le Pen. Un propos déconcertant venant d’un homme de cette culture et de cette expérience, mais une idée encore bien ancrée à la fin du siècle dernier. Sauf votre respect, Amiral, si on avait écouté Jean-Marie Le Pen, la France ne serait pas dans cet état d’aujourd’hui. Pourtant, à quelques pages de là, l’amiral écrit que certains mots deviennent ringards, notamment le mot patriotisme. Précisons que ce livre est paru en 1997.

L’auteur nous parle de ses années de guerre, la Seconde Guerre mondiale et l’Indochine où il servit donc par deux fois au combat. Il n’a pas participé au conflit algérien mais rappelle que, en 1952, lors d’une visite à l’amiral commandant la Marine en Algérie, celui-ci lui exposa ouvertement que de nombreux « consuls » américains se livraient à des activités de moins en moins discrètes, finançant et armant les milieux d’opposition arabes, lesquels passèrent à l’action que l’on sait deux ans plus tard. Qui prétendrait encore qu’il s’agissait d’une surprise ? Parmi les navires qu’il a commandés, l’amiral cite le Maillé-Brézé et le Jauréguiberry3. Il expose de façon détaillée sa conception du dialogue hiérarchique, de la façon d’obéir aux ordres et aussi d’assumer ses responsabilités. Il aborde la guerre froide, l’OTAN… Une période d’Histoire s’écrit en ces pages. Quelques jours avant sa mort tragique et jamais clarifiée, une confidence de François de Grossouvre à l’auteur en dit long sur sa désillusion… Parlant de François Mitterrand, il confie : « quand je pense que j’ai donné trente-cinq ans de ma vie à cet homme ! »

En 1981, commandant l’Escadre de la Méditerranée, l’amiral Lacoste est pressenti pour une responsabilité navale encore plus grande, Inspecteur général de la Marine, lorsqu’il est sollicité à deux reprises pour prendre la direction de la DGSE. L’amiral n’est pas un spécialiste du renseignement, il préférerait couronner sa carrière au sein de la Marine. Il n’aime guère le nouveau Président et ne partage pas ses idées. Après avoir objectivement évalué l’ensemble des éléments, il se trouve plus de raisons de refuser que d’accepter. Mais devant l’insistance de l’Élysée, il honore un rendez-vous avec François Mitterrand. Celui-ci le reçoit dans sa propriété de Latche. En fait, l’amiral a déjà décidé d’accepter la proposition qu’il justifie en ces termes : « Mais je ne voulais pas donner l’impression de me dégonfler. » On ne sait à qui il ne voulait pas donner cette impression. À lui-même ? À son entourage proche ? Aux officiers de la Marine ? Toujours est-il que l’amiral donne son accord au Président. Celui-ci, qui a parlé pendant les deux tiers de la conversation, n’écoute guère le détail des grandes lignes des projets de l’amiral, considérant que l’essentiel a été dit : il a accepté de diriger la DGSE.

L’amiral s’oppose aux souhaits du Président et de son ministre de la Défense, Charles Hernu, de saboter le bateau des écologistes protestant contre les essais nucléaires français à Mururoa, le Rainbow Warrior. Mais la demande d’intervention a été formulée bien trop tard pour organiser une opération planifiée et tout en douceur. Il ne reste que l’action musclée à efficacité immédiate. Malheureusement, celle-ci conduit à la mort d’un homme, qui n’était pas prévue. Rappelons que ce photographe de Greenpeace, Fernando Pereira s’est attardé à bord après la première explosion sans savoir qu’il y avait une seconde charge encore en attente. C’est dans les pages suivantes que l’on retrouve ce mépris des meilleurs serviteurs de la Patrie tel que j’en ai déjà parlé dans un article précédent4 . Le pouvoir en place va se défausser des conséquences de ses décisions. Le comble du cynisme vient de certains collaborateurs de Charles Hernu félicitant l’amiral pour la « réussite » de l’opération. Pierre Lacoste, lui, est bien plus affecté par la mort d’un innocent que ceux-là. Et le voici considéré comme un pestiféré, ses interlocuteurs habituels se défilent, il ne peut plus contacter le Président et il se retrouve seul avec Charles Hernu pour endosser toute l’affaire. La police néo-zélandaise arrête deux agents de la DGSE, les faux époux Turenge. De plus, les possibilités de contacts avec les autorités néo-zélandaises sont interdites de fait par le Premier ministre Laurent Fabius puisqu’il déclare à Charles Hernu que l’affaire est « inavouable ». Et pire encore : « La « stratégie du mensonge » n’ayant pas été concertée aux niveaux supérieurs de l’État, les ministres de l’Intérieur et de la Justice ont pu mener leurs propres enquêtes et prêter leur concours à la police néo-zélandaise, agissant ainsi contre la DGSE comme ils l’auraient fait envers une association de malfaiteurs. » Pendant ce temps, la presse répète inlassablement que les hommes du gouvernement et le Président lui-même n’étaient au courant de rien… L’amiral se soucie essentiellement de protéger son service et ses subordonnés.

L’enquête dirigée par le conseiller d’État Bernard Tricot s’engage dans une véritable attaque contre la DGSE. Répondant à sa question, l’amiral Lacoste répond à Tricot que oui, il serait capable de lui mentir pour protéger un membre de son service. On cherche même à déclencher des perquisitions à la Direction du personnel militaire, à la suite de quoi l’amiral présente un ultimatum au cabinet du ministre de la Défense, déclarant qu’avant d’inculper des exécutants obéissant aux ordres, il faudrait l’inculper lui-même. L’affaire en reste là. Charles Hernu ordonne à l’amiral de faire disparaître à l’étranger trois de ses hommes impliqués dans l’affaire – l’équipage du voilier Ouvéa – ordre qu’il n’exécutera pas, fort heureusement, préférant les garder en France sous la protection du service. Le même Charles Hernu, la veille du jour où il sera contraint de démissionner, prétend devant des journalistes qu’il n’était au courant de rien et qu’on lui avait tout caché. La presse française révèle l’existence d’une troisième équipe d’agents de la DGSE non identifiée. Le Premier ministre Laurent Fabius exige de l’amiral qu’il lui indique les noms des agents de cette équipe, ce qui est refusé tout net et par écrit. Comment le directeur de la DGSE trahirait-il le secret qu’il exige de ses subordonnés ? Et qu’en ferait Fabius ? Il les indiquerait à la presse, à la Justice, à la police néo-zélandaise ? Tout ça pour prétendre que le gouvernement ne savait rien ? Quand tout est perdu, l’amiral sauve ainsi au moins l’honneur. Il connaît d’avance la conséquence de tout cela, il s’y prépare depuis des semaines. Le Conseil des ministres le démet de sa fonction de directeur de la DGSE. Un grand serviteur de la France réduit à l’état de fusible consommable par des politiciens lâches, menteurs et sans honneur.

L’amiral continue à se rendre utile à notre pays en participant à différents travaux importants concernant la Défense nationale. Il repousse toutes les demandes concernant les détails de l’affaire du Rainbow Warrior. Il ne se défend pas, ne dément pas, n’accuse pas, ne commente pas, durant douze ans. Puis il écrit ce livre qui ne contient à propos de cette affaire aucune révélation, aucun secret, aucun nom de personne impliquée ou toute autre chose qu’on ne puisse lire par ailleurs. La dernière partie du livre concerne des considérations particulièrement intéressantes et pertinentes en cette fin de siècle où il prévoit certaines des réalités d’aujourd’hui, mais toujours avec cette mesure qui est dans sa personnalité. Enfin, il prend une retraite bien méritée.

L’amiral Pierre Lacoste nous a quittés le 13 janvier 2020, à dix jours de ses quatre-vingt-seize ans. Que ses enfants soient fiers de lui et honorent sa mémoire. Il l’a bien mérité.

Daniel Pollett

1 Le Maillé-Brézé, dernier de nos escorteurs d’escadre, est devenu notre premier musée naval flottant, classé monument historique, géré par l’association Nantes Marine Tradition.

https://www.meretmarine.com/fr/content/maille-breze-le-dernier-escorteur-descadre

2 Un amiral au secret, Amiral Lacoste, Flammarion, 1997, 220 pages.

3 Le Jauréguiberry servit au tournage du film Le crabe-tambour, un hommage au lieutenant de vaisseau Pierre Guillaume.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Crabe-Tambour_(film)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Guillaume_(militaire)

4 https://resistancerepublicaine.com/2017/07/21/la-patience-des-meilleurs-serviteurs-de-la-patrie/

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Notifiez de
Chassaing Jacques

Quelqu’un pour un article le 7 mai sur Ðiện Biên Phủ et les politicards français ?

Chassaing Jacques

Et le tout penaud laquais de Macron,Thierry Burkhard, il sera où quand le corps expéditionnaire français au Sahel va se faire décimer comme d’habitude par la faute des politicards ?

Hagdik

C’est quand ils sont morts qu’on apprend la vérité sur les grands hommes.
Les pourritures politiques vont jusqu’au bout et usent des soldats au service de la Nation.

Chassaing Jacques

Militaires patriotes, vous n’avez qu’un millier de politicards traîtres à la France à interpeller pour assurer le changement politique.

MORET

Recueillement et respect pour nos glorieux militaires !

Allah est au bar

Votre récit nous remémore Charles Hernu ci-devant ministre de la défense sulfureux sur lequel il serait intéressant d’écrire notamment sur ses liens avec le bloc soviétique bulgare en particulier.

Dark Vador

Qui c est ce Lacoste ? Inconnu au bataillon. Moi, je ne connais que le Lacoste crocodile, qui rayonne dans le monde entier.

Vladimir

C’est pas ton cas, manifestement…

dugland

Y aussi eu un traître socialiste, prénommé Robert.

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