Hymne à la France


Aimer n’a de sens que par des actes. Cela vaut pour tout amour. L’amour de la France ne fait pas exception. Ce n’est donc pas exceptionnel que d’aimer la France, mais ceux qui aiment la France par leurs actes l’aiment pour son exception. Aussi participent-ils de son exception.
Qui sont donc ces Français qui aiment la France ? Ce sont ceux qui aiment la liberté dans l’égalité – sans quoi la liberté est celle du renard libre dans le poulailler libre – et l’égalité dans la fraternité, car la fraternité est le socle invisible de l’égalité.
Et quelle est donc cette exception qui fait la France ? C’est celle qui, par ses concepts, fait de la France le pays des Valeurs et de l’Histoire, et par ses hommes, celui que des hommes ont construit au nom de l’Homme. On ne peut donc pas aimer la France sans aimer ses fondements axiologiques, ses idéaux et ses morts glorieux.
Ontologiquement parlant, la France n’est pas autre chose que le mariage de l’Homme et des hommes, c’est-à-dire des vivants et des morts, car les morts eux-mêmes commandent les vivants. Impossible d’imaginer la France autrement ! L’imaginer autrement serait la dessécher d’un seul coup, comme le figuier de l’Evangile. Quel Français voudrait d’un tel figuier ? Quel Français voudrait d’une France autre, c’est-à-dire d’une France sans passé ? Et quel avenir possible pour une France sans passé ? Bref, quelle France pour une France qui ne serait plus la France ?
La France sait d’instinct que les accidents de l’Histoire ne font pas l’Histoire, et que les gouvernements de paille ont tôt fait de perdre leur crédit. Elle sait que l’instant est à dépasser, comme elle sait se dépasser elle-même dans l’instant. La France toujours remet la France sur les voies ascendantes. Ses valeurs sont sans a priori, ses clés sont sans serrures et ses visions sans fermetures. Mais cet accès à l’infini n’est pas infini : qu’on tente de mettre fin à la France et il se meut aussitôt en combat !
Autant dire qu’à l’heure où nos dirigeants montrent de terribles faiblesses au point de mêler de nouveau le politique et le religieux, la France montre de plus en plus ses racines et ses ailes, autrement dit son goût pour la conservation et la révolution. La conservation est la gardienne de la révolution, comme des hommes sont gardiens de la paix. Conservation d’abord, révolution ensuite !
Il faut d’abord la France pour qu’il y ait la France, car on ne peut se construire si l’on n’est pas d’abord. Tout Français véritable est un militant de lui-même. Sa cause n’est pas l’ego, mais la critique et l’universel : sans la critique, plus de peuple souverain ; sans l’universel, plus d’humanisme souverain. Qui touche au peuple et à l’universel doit s’attendre à une riposte : la révolution n’est pas loin !
On ne peut donc pas aimer la France sans aimer les autres, ni la résistance aux autres ! Si le rapport à l’autre va de soi, tout ce qui vient de l’autre ne saurait aller nécessairement de soi : la place de la France dans le monde est dans un rapport pensé, c’est-à-dire dans un rapport libre de tout rapport. Sans quoi, où qu’elle soit, la France n’est plus la France, pas même en France !
Pour être ce qu’elle a toujours été, la France doit donc pouvoir toujours être ce qu’elle est, et l’être en tous lieux comme en toutes circonstances ! Pour cela, nul besoin de diplôme ni de fortune personnelle : l’ignorant est aussi riche que le riche, et si l’un vient à tomber, l’autre aussitôt le relève. C’est cette union sacrée qui nous sauvera de la défrancisation actuelle, car ce ne sont pas des valeurs venues d’ailleurs qui altèreront notre essence.
Il n’y a de valeurs venues d’ailleurs que par différence, et la différence ne saurait échapper à l’idée que l’on s’en fait. L’idée est jugement, et le jugement ne juge qu’en se tenant plus haut. Tout peut donc être jugé ! Ainsi du voile islamique, qui aliène, et des voiles marines, qui libèrent : le premier assombrit la terre ; les secondes illuminent les mers ; le premier vole les visages ; les secondes volent vers l’horizon ; le premier jette l’opprobre sur la beauté du corps ; les secondes font corps avec la beauté du monde ; le premier plonge dans l’arbitraire toute autre manière de vivre ; les secondes aident à vivre loin de l’arbitraire.
Aimer la différence uniquement parce qu’elle est différence n’est donc pas aimer l’autre dans sa différence : c’est aimer l’absurdité ! Si l’amour de l’autre a un sens, ce n’est pas par acceptation seule : c’est aussi par refus !
Si donc l’amour de la France a un sens, ce ne peut être par snobisme ou aveuglement mais par opposition à tout ce qui altère l’universalité du genre humain. Cela ne signifie pas que la France soit la référence idéale de la morale et de la politique, ou que le peuple français soit le peuple de tous les peuples : cela signifie que le monde libre cesserait aussitôt d’être libre s’il advenait que les Lumières de la France vinssent à s’éteindre !
Maurice Vidal

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