Il est normal que le voile soit rejeté par la société civile

Publié le 30 septembre 2008 - par
Share

Bernard Teper (UFAL) qui est un ardent ancien défenseur de la laïcité a raison de distinguer les sphères publiques et privées pour mieux faire comprendre qu’il existe des limites d’influence entre les religions et l’ensemble de la population. Ceci dit, cela me paraît insuffisant.

Comment définir les zones de rencontres entre ces deux sphères, sachant que lieux commerciaux où pénètre le public sont à la base des lieux privés.Que deviennent les droits des propriétaires du fonds de commerce qui ont engagé leur argent pour le créer, face aux droits de ceux qui engagent le leur pour obtenir un service ou produit en échange ?

Peuvent-ils, dans certains cas trier leur clientèle ? L’affaire Truchelut est un exemple qui oppose ces deux droits.Aussi, la récente affaire de l’auto-école qui refuse le droit d’accès dans sa voiture école, donc dans sa propriété, à une femme voilée correspond-elle, comme le cas précédent, à l’adage connu : charbonnier est maître chez lui ? Un client quelconque peut-il dans tous les cas exiger ce qu’il est en droit d’attendre de son interlocuteur à partir du moment il paye ? Ce dernier n’a-t-il pas également des devoirs ? Questions délicates, dont les réponses générales sont insuffisantes, et qui, à mon sens, resteront non réglées par les tribunaux : le fond de l’affaire subsiste quand l’un ou l’autre refuse la transaction pour des raisons qu’il s’agit alors de justifier au cas par cas.

Il me semble qu’il faudrait distinguer, non plus tant le domaine public ou le domaine privé, imbriqués l’un dans l’autre dans ce type de relations, mais le domaine civil. Non plus seulement les lieux, mais les personnes, la société. La loi de 1905 a séparé le domaine public du domaine privé d’abord sous l’angle financier, le plus urgent, chacun ayant son propre domaine. Mais en supprimant alors toute implication financière des pouvoirs religieux dans l’Etat, elle n’a pas tout supprimé. Cette loi ne permet pas en effet d’éviter toute influence de communautés spirituelles indirectement dans le domaine civil, donc celui de l’Etat. C’est l’Etat qui rassemble tous les citoyens dans un même moule, celui du citoyen, membre de la société, celle qui se reconnaît dans la République déclarée une et indivisible incluant son organisation, ses mœurs, us et coutumes et non seulement les imbrications financières.

La société civile, par réflexe d’autodéfense ancestrale, en conserve la mémoire collective. Ainsi définie elle n’accepte les groupes et individus qui se distinguent de la communauté que s’ils sont là pour maintenir sa cohésion, ou pour la protéger. Par exemple, les pompiers qui ont des droits de priorité, font du bruit avec leurs avertisseurs, etc. sont acceptés pour le service reconnu qu’ils rendent, comme les militaires ou les policiers en uniforme. Des groupes de manifestants, sont acceptés, s’ils sont reconnus officiellement ou dans le passé comme étant inoffensifs. Les lois, décrets, et arrêtés règlent le comportement des citoyens dans la communauté, quel que soit le lieu, public semi privé ou même privé dans sa manifestation. Des individus ou des groupes ont estimé que leur liberté de conscience individuelle par nature, les autorisait à se maintenir telle quelle dans la société civile sans se préoccuper de l’impact qu’elle pouvait avoir dans leur imbrication dans la société.

Comment alors reprocher à la société civile où tous ceux qui la composent se confondent naturellement dans le « paysage », qu’elle refuse d’accepter ceux qui, par leur auto-discrimination risquent d’en changer l’état si celle-ci se prolonge ? Tout groupe issu de la société civile doit donc avoir un comportement neutre, sans distinction volontaire de races de couleurs, de religions, qui sont tolérées, à condition de ne pas manifester cette différence. Ce qui suppose de s’intégrer, de se faire admettre. A ces personnes « étranges » de respecter alors le principe de neutralité, comme la laïcité le fait en respectant les religions, en ignorant ce qu’elles ont de particulier, en refusant d’en apprécier plus l’une que l’autre, en refusant d’en aider une quelconque. Cette neutralité doit être alors réciproque.

La tolérance, vaut acceptation de cette réciprocité : il est normal pour un pays dont les droits de l’homme sont reconnus depuis longtemps, qu’il y ait tolérance aux différences reconnues, sous réserve que celles-ci soient involontaires et neutres dans leur contact avec la société, sous peine d’être considérée comme facteur de division. Le voile pour les femmes musulmanes peut paraître à leurs propres yeux comme signe naturel d’appartenance à une communauté à base religieuse– elle apporte sa maison avec elle – mais cette communauté n’a de justification pour la société civile en France que si elle est bénéfique à la société. Sinon elle restera étrangère. En ne se fondant pas dans le paysage, elles interpellent la communauté existante : il n’est pas étonnant qu’elle soient rejetées, d’autant plus que leur symbole visible, est celui d’une régression par rapport à l’émancipation de la femme obtenue à grand peine par la société dans laquelle elle pénètre en force.

Si discrimination il y a, il s’agit avant tout d’une auto-discrimination anti-républicaine. Elle apparaît alors comme une menace envers la société civile qui en refuse la manifestation visible, que cette discrimination soit religieuse ou pas.

Louis Peretz

Print Friendly, PDF & Email
Share

Les commentaires sont fermés.