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Il faut lire et relire « Le radeau de Mahomet »

« Si un copte oublie qu’il est copte, tout un réseau d’habitudes, d’obligations, d’automatismes est là pour le lui rappeler. […] Naturellement, tout cela se passe imperceptiblement, et invisible pour le non-initié qui, peut-être, se scandalisera seulement de ce que les fellahs coptes en Haute-Égypte appellent quelquefois entre eux les musulmans khaïnin des « traîtres, par allusion à leur lointain abandon du christianisme. Mais si le passé reste tellement proche, si les gens vivent aujourd’hui en Égypte comme si nous vivions en France en constante référence avec les guerres de Religion du XVIe siècle, si, à entendre parler de jeunes coptes, on croirait que la conquête islamique a eu lieu hier, si les plaies n’ont jamais pu cicatriser, c’est que tout un système est là, bien rodé par les siècles, bien intégré aux rouages sociaux. Système qui vient rappeler au copte, selon les périodes historiques, la précarité ou tout simplement les limites de ses droits.

Même les violences antichrétiennes se déroulent depuis des siècles selon un rite dont l’immuabilité finit par atténuer l’odieux. En découvrant tel manuscrit arabe du XVIe siècle relatant une émeute antichrétienne à Qous, j’avais l’impression d’être sous Sadate. Le coptes étaient punis pour leur « insolence » et leurs « complots »  selon un discours islamique inchangé à travers les siècles, comme l’est cette résignation qui veut qu’à chaque excès (insulte, profanation, incendie, assassinat) la famille, la rue, le village ou la communauté copte entière encaissent le coup avec une léger frémissement, comme s’affole un instant puis se reforme et repart le troupeau d’antilopes dans lequel le lion vient de prélever une proie.
Un interlocuteur résumait d’une autre manière le secret de la durée copte : « Les têtes qui se baissent ne sont pas coupées ».

Ce passage est un extrait d’un ouvrage écrit en 1983 par Jean-Pierre Péroncel-Hugoz (lire en particulier le chapitre sur l’énigme copte), Le Radeau de Mahomet.

On y trouve des perles de sociologues d’une perspicacité qui a de quoi laisser rêveur. Ainsi, ce propos de Jean Duvignaud : « Rester soi-même, refuser le siècle aura sans doute été la grandeur de l’islam ». On y trouve des faits, des analyses et des propos d’une grande lucidité : « la réputation de tolérance de la doctrine islamique est, en matière religieuse, carrément infondée ». Et on y trouve aussi quelques illusions culturelles et myopies lentes et difficiles à corriger : « La civilisation arabo-islamique n’est plus aujourd’hui qu’une morte ».

La civilisation arabo-islamique n’a jamais existé. Ce qui a existé, c’est le pillage et la domination organisés tout au long d’une Histoire séculaire, pillage organisé qui a commencé par les 4 grandes régions du monde ancien, élargies ensuite à l’Inde, à l’Égypte, pour le malheur de l’une et de l’autre, et dont la bataille de Poitiers a marqué le coup d’arrêt. Puis les Turcs se sont convertis à l’islam, pour le malheur des pays des Balkans, pour le malheur de l’Arménie et des Arméniens, pour le malheur des enfants roumains qui devenaient des janissaires turcs et tuaient ensuite les leurs. L’Europe de l’Est, sous domination ottomane, a été le rempart de l’Europe de l’Ouest, ce que notre presse éclairée devrait rappeler quand elle se pique d’Histoire de la longue durée.

En 1983, voici ce que relatait l’auteur de ce livre à rééditer d’urgence avec une petite préface éclairante pour tous ceux, et ils sont nombreux, qui auraient encore quelques illusions sur la « grandeur de l’islam » : « Comme je persistais à traiter d’un thème que l’actualité d’alors (1979-1981) ne cessait d’alimenter tragiquement, mes relations se refroidirent avec plusieurs de mes amis musulmans, y compris certains qui se situaient politiquement « à gauche », tandis que dans la haute administration égyptienne, je ne comptais plus les postes qui me furent définitivement fermés, à l’Information, aux Affaires culturelles, à l’Économie et également à la Présidence ».

Si cela ne s’appelle pas de la persécution… Terme que, dans une note de bas de page, l’auteur, décidément bien indulgent, précise n’avoir jamais employé pour décrire le sort des chrétiens orientaux, terme qu’il jugeait « impropre », les choses étant plus « subtiles, plus sournoises ».
Eh bien, sur ce point au moins, les choses ont changé. Aujourd’hui, les choses ne sont plus ni subtiles, ni sournoises, on peut parler clairement de persécution. Et même, en Syrie, de génocide.
Que croyons-nous ? Que les territoires islamisés grâce à la lâcheté, à la sottise, à l’ignorance religieuse de nos dirigeants vont s’organiser gentiment en nouant d’aimables liens avec leur environnement culturel ? Comme le disait avec ironie un guide hongrois à un touriste allemand, épris de tolérance et pétri d’œcuménisme, à qui il faisait visiter je ne sais plus quel lieu touristique alors que j’apprenais la langue à Debrecen avec une bourse d’été : « Ils ne sont pas venus avec des bouquets de roses à la main pour échanger des baisers et des recettes de cuisine ».

Nos associations en sont là : et de tricoter avec des Maghrébines voilées expliquant comment rouler le couscous, dans le ravissement et la conviction que le vivre-ensemble, mot d’ordre de toutes les pastorales, aussi indigentes que pleines de l’optimisme nourri de chimères et d’ignorance en matière religieuse, culturelle et historique qui sert de viatique aux brave gens des diocèses, allait aplanir toutes les difficultés de communication. Que croit-on, qu’en répétant des slogans éculés sur la charité et la tolérance, la toute-puissance magico-religieuse du Verbe va opérer sur les esprits et les conduire à la danse des canards autour des mairies et des écoles ? On récite la prière de malédiction dans nos églises avec la bénédiction de notre clergé gauchiste éclairé.
On se moque de qui ?

Il ne s’agit pas de ne plus manger de couscous ni de cesser d’échanger des recettes de cornes de gazelle. Tricotons ensemble, il en restera bien quelque chose, ne serait-ce que du lien social, qui n’a pas l’importance que les sociologues lui accordent mais qui a ses vertus. Mais tricotons en toute connaissance de cause. Car il y va de l’avenir, tout simplement. Que voulons-nous pour nos enfants ? Le régime « sournois et subtil » que subissent les coptes depuis des millénaires ?
Oh si, ils sauront le mettre en place. Ils n’aspirent qu’à cela…

Il y a quelques années, j’ai enseigné au Qatar pendant trois ans. Ça éduque un peu sur la question du vivre-ensemble. Les Occidentaux y ont une place encore privilégiée (tant que nous n’aurons pas donné notre savoir-faire technique, ça tiendra). N’empêche. Quand je me rendais à la banque, que je prenais un ticket et que j’allais au guichet pour régler la question qui m’amenait là, il y avait toujours un Qatarien en costume d’époque pour me passer devant, sans ticket, sans même un regard. Mais moi, je ne suis pas copte, je n’ai pas douze siècles de dur apprentissage à courber la tête, je suis européenne, et une Française qui ne tremble pas. Alors je faisais un scandale. En français, parce que je suis plus efficace dans cette langue et qu’une femme hystérique ou qui fait semblant de l’être est plus crédible quand elle joue Shakespeare dans sa langue. Et là, on ouvrait pour moi un autre guichet. Parce que le Qatarien passe d’abord.

Et je veux pouvoir continuer à faire un drame quand on me passe devant avec l’arrogance musulmane que tout homme ayant les yeux ouverts ne peut que constater, en ayant quelque chance, non seulement de voir mes droits respectés, mais de ne pas finir en taule ou en garde à vue. Ou qu’on me demande subtilement et sournoisement de courber la tête devant l’infinie dignité des femmes en toge noire.

Pas vous ?

Marion Duvauchel – professeur de lettres et de philosophie