Il faut penser les sifflets de La Marseillaise sur fond de débat national

La qualité intellectuelle qui permet de parler de ce qui est sans parler d’autre chose semble n’être pas la chose du monde la mieux partagée, si j’en crois les commentaires que j’ai pu lire sur les sifflets qui ont entaché la Marseillaise, le 14 octobre dernier.
Au lieu de réagir à ce que peut avoir de convenable ou d’inconvenant le fait de siffler un hymne national, nombreux sont ceux qui ont axé leur réaction non sur les sifflets mais sur la Marseillaise elle-même, comme si c’était la Marseillaise qui avait sifflé les siffleurs ! Et de faire remarquer que les paroles de la Marseillaise sont «guerrières», «haineuses», «racistes», «imbéciles», «obsolètes» – et j’en passe ! – à telle enseigne qu’il faudrait les changer intégralement ! Ces contempteurs irréfléchis les ont-ils seulement lues ? Si oui, que pensent-ils de celles-ci, extraites du Vème couplet :
«Français, en guerriers magnanimes,
Portons ou retenons nos coups !
Épargnons ces tristes victimes,
A regret, s’armant contre nous ! (Bis)» ?
De même, que pensent-ils du IXème couplet, dont les deux derniers vers pourraient, entre autres, servir de référence à la cause palestinienne ?
«La France que l’Europe admire
A reconquis la Liberté,
Et chaque citoyen respire
Sous les lois de l’Égalité ; (Bis)
Un jour son image chérie
S’étendra sur tout l’univers :
Peuples, vous briserez vos fers
Et vous aurez une Patrie !»
Savent-ils que la Marseillaise est pleinement consciente des reproches qu’on peut lui adresser, elle qui déclare à la fin de son II ème «couplet des enfants»:
«Soyons unis ! Tout est possible ;
Nos vils ennemis tomberont,
Alors les Français cesseront
De chanter ce refrain terrible :
Aux armes, citoyens !» Etc.
Savent-ils au moins que l’Histoire n’a pas attendu leurs remarques pour éreinter la Marseillaise, comme le prouve cette parodie bachique parue en 1792 , dont voici le premier des six couplets :
«Allons enfants de la Courtille,
Le jour de gloire est arrivé :
C’est pour nous que le boudin grille,
C’est pour nous qu’on l’a conservé. (Bis)
Ne vois-tu pas dans la cuisine
Rôtir des Dindons et Gigots ?
Ma foi, nous serions bien nigauds
Si nous leur faisions triste mine.
A table citoyens !
Videz tous les flacons !
Buvez, mangez !
Qu’un vin bien pur
Humecte vos poumons !»
Ainsi, l’ignorance aidant, le réel analysé par nos contempteurs paraît simple, puisqu’il offre toujours des solutions, la plus radicale consistant à supprimer les hymnes nationaux avant et après quelque rencontre sportive que ce soit, voire en tous lieux et en toutes circonstances – ce qui supprimerait les sifflets à l’égard des hymnes, certes, mais pas les sifflets ! Supprimer le thermomètre, c’est supprimer la possibilité de le perdre, de le briser, de mal le lire ou de mal l’utiliser : ce n’est pas supprimer la fièvre !
Pourtant, l’idée est séduisante : Lamartine, déjà, écrivait, dans La Marseillaise de la Paix (v.48-52) :
«Nations, mot pompeux pour dire barbarie,
L’amour s’arrête-t-il où s’arrêtent vos pas ?
Déchirez ces drapeaux, une autre voix vous crie :
L’égoïsme et la haine ont seuls une patrie ;
La fraternité n’en a pas !»
Notre poète a-t-il raison ? Oui, au ciel du monde théorique. Mais dans le monde pratique, où convulsions et dissentiments tissent le quotidien, il a tort, qu’on le veuille ou non, et c’est cela qui est inquiétant.
C’est d’ailleurs d’autant plus inquiétant que défendre la Nation, son drapeau, ses hymnes, son territoire, ses valeurs et son histoire, c’est tomber sous le coup de jugements expéditifs qui ôtent à vos propos toute chance d’être pensés pour ce qu’ils disent, ce qui revient à dire qu’ils ne peuvent être pensés que pour ce qu’ils ne disent pas. Eh oui, penser la France dans son rapport à ceux qui ne veulent pas d’elle, exacerbe la pensée de nos inquisiteurs, car le sujet est, à leurs yeux, tabou, autrement dit politiquement incorrect.
Or, il l’est davantage si l’analyse qu’on en propose refuse de s’arrêter à la thèse de «l’ascenseur social», qui est «toujours en panne» – puisqu’il l’était déjà en 1970, lorsque j’ai commencé à chercher du travail, pour n’en trouver qu’un an plus tard, et encore à demi-service ! Comment donc penser les sifflets du 14 octobre sans être condamné pour crime d’arrière-pensée, alors même qu’il s’agit ici d’entrer dans les fameuses cités «sensibles» ? Et comment penser ces cités «sensibles» sans penser l’importance décisive du déterminisme originel qui les caractérise ?
La réponse est claire : il faut penser les sifflets de la Marseillaise – et ce qui leur est afférent – sur fond de débat national, et non sur fond de Marseillaise ! Ce qui s’est passé le 14 octobre au Stade de France est suffisamment préoccupant pour qu’on réfléchisse en haut lieu sur le devenir d’un pays dans lequel le dénigrement systématique de la Nation et de ses règles élémentaires s’avère être le fait d’une partie croissante de sa population d’origine étrangère, notamment parmi les jeunes. Notre avenir immédiat n’est pas en dehors de cette réflexion.
Mais il y a plus grave : ce que nous enseignent les commentaires justifiant les sifflets du 14 octobre, c’est l’urgence dans laquelle se trouve la France de vaincre la haine de soi, car cette pathologie élevée au rang de thèse politique susceptible de rendre compte de tout événement national accroît la difficulté d’un nombre important de jeunes immigrés à se conformer aux lois et aux valeurs républicaines, dont les racines ne sont rien moins que l’Histoire de France. Or, dans l’ensemble, les jeunes immigrés n’ont que faire de l’Histoire de France : leur Histoire demeure celle de leurs ascendants. Voilà pourquoi les immigrés des seconde et troisième générations exigent en France ce qu’ils ne voudraient pas voir exigé en pays musulmans par des non-musulmans !
Il faut donc que ces jeunes réussissent leur «réforme de l’entendement» s’ils veulent que nous les entendions autrement que par des sifflets. En un mot, les jeunes issus de l’immigration doivent épouser le cadre socio-politique des Etats démocratiques, dont il n’est pas inutile de rappeler qu’il s’est constitué grâce à des luttes acharnées, auxquelles nous aurions à nouveau recours si nos droits fondamentaux se trouvaient brusquement menacés. Car, dans l’affaire des sifflets du 14 octobre, le plus choquant fut le silence des autres musulmans de ce pays, silence plus parlant encore que cette affirmation bruyante et sans équivoque d’une jeunesse faisant allégeance à des valeurs antinomiques aux nôtres, allégeance que les jeunes musulmans de n’importe quel pays européen sont prêts à opposer à n’importe quelle société non musulmane ouverte à une immigration sans régulation.
Maurice Vidal

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