Il n’y a aucun rapport entre la chute du Mur de Berlin et les “révolutions arabes”

Publié le 7 février 2011 - par

Comparaison n’est pas raison. Ce samedi 5 février, tous les journaux sont toujours unanimes. Toutes les premières pages sont consacrées à l’Egypte. Le quotidien « ouest France » voit ainsi « un monde arabe enfiévré ». Le quotidien « le Parisien » est plus dithyrambique. Il écrit : « l’Egypte explose, tempête sur le monde arabe », page deux et trois, c’est « le monde arabe en pleine révolution ». La première page montre une photo avec un lanceur de pavés porteur d’une barbe manifestement celle d’un islamiste, bombardant les pro-Moubarak.

Quelques discrets signes d’inquiétude cependant. On ne dit rien des Coptes tués il y a quelques jours, ni des deux églises attaquées, mais on laisse quand même percer une goutte d’angoisse, en rapport avec la question du Hezbollah et celle des Frères musulmans.
Comparer n’est pas raison disions-nous. En effet, nous pouvons lire en haut de la première page d’enquête : « (…) ce bouleversement qui rappelle la libération des peuples d’Europe de l’est en 1989 (…) ».
Non, non messieurs les journalistes et les politiques enthousiastes par convictions tiers mondiste ou par opportunisme, non, cela ne ressemble pas du tout, mais alors pas du tout à la libération des peuples soumis à la dictature totalitaire de la bureaucratie stalinienne. Et pour cause.
Un peu d’histoire

En novembre 1989, un siècle jour pour jour après la chute de la monarchie des Junkers prussiens, tombait le mur de Berlin. Pendant des semaines, à Dresde, puis à Berlin, la jeunesse allemande, puis de moins jeunes, défiaient la dictature appuyée sur la Stasi et la crainte du retour face à la foule des tourelles de canon des chars des troupes du pacte de Varsovie.

Ce combat n’était pas tombé du ciel. En novembre 1918, la classe ouvrière renversait le Reich des Hohenzollern. Elle s’organisait en « räte », en conseil ouvriers élus, formes allemandes d’organisation de même nature que les soviets russes. Cette classe ouvrière d’Allemagne s’était alors, depuis presque cinq décennies, organisée en forts partis et en syndicats. Elle avait des objectifs. La république de Weimar, essaiera donc d’introduire dans la constitution ses aspirations sociales et politiques, dans les difficiles conditions crées par le traité de paix signé le couteau sous la gorge (traité de Versailles). L’Allemagne devra payer pendant plusieurs années de lourdes indemnités de guerre supportées principalement par la classe ouvrière et la petite bourgeoisie.

Le nazisme interrompra le travail d’auto organisation ouvrier et/ou démocratique. Puis le stalinisme qui prendra ce relai, de retour dans les fourgons de l’armée rouge. Il interdira l’auto organisation de la classe ouvrière qui renaissait dans le Berlin en ruine des premières journées de mai 1945. Puis, il imposera l’unification politique PS/PC (SPD-KPD) pour corseter le mouvement ouvrier.

La classe ouvrière n’était pas devenue amnésique, malgré l’intimidation quotidienne du prétendu socialisme du SED (le parti né de l’unification forcée soumettant les militants ouvriers socialistes, majoritaires parmi les travailleurs, à l’appareil stalinien et ses militants minoritaires).
En juin 1953, éclatera la grève unanime des ouvriers maçons de la Stalin Allee à Berlin-Est. Cette grève va faire tâche d’huile ; tout le Berlin ouvrier et populaire va se soulever contre les cadences infernales et la privation des libertés démocratiques. Les grévistes, et les manifestants qui les rejoindront, demanderont la démission de Walter Ulbricht, le sous-Staline local, ainsi que la formation d’un « gouvernement des métallos »…
Berlin-Est, réprimé par les chars russes et les emprisonnements, laissera un sillon.

Quelques mois plus tard, les mineurs Tchèques d’Ostrava s’engageaient dans la grève, eux aussi. Ils exprimaient des revendications ouvrières économiques et politiques. Puis ce seront les peuples de Pologne et de Hongrie qui prendront le relais à l’échelle de deux pays entiers, démasquant l’imposture des prétendues « démocraties populaires ».
Au printemps de 1956, les ouvriers des grandes usines des régions industrielles de Pologne du sud éliront des conseils ouvriers révocables.

L’ancien secrétaire général du PC, Gomulka, sera sorti en toute urgence de sa prison pour reprendre, cinq minutes après, le gouvernail du gouvernement, pour faire des concessions et restaurer dés que possible le monopole du POUP, pour le compte de la bureaucratie moscovite. Elle pensera, cette dernière, y être parvenue. Mais, à l’automne de 1956, le peuple et la classe ouvrière de Hongrie se soulevaient à leur tour. Ils élisaient des conseils ouvriers, formaient des milices. Un gouvernement, constitué de communistes et de membres du parti paysan, se déclarait : responsable seulement devant les conseils ouvriers ! Il déclarera la neutralité de la Hongrie qui sortira pour quelques jours du pacte de Varsovie.

La révolution ouvrière et nationale hongroise de l’automne-hiver 56-57 sera écrasée à l’issue de quatre mois de grève pratiquement totale de tout le pays. La révolution des conseils en Hongrie sera écrasée : sous les bombardements, sous les tirs de mitrailleuses lourdes et d’artillerie broyant les immeubles des quartiers ouvriers de Csepel, le Billancourt des métallurgistes hongrois. Les volontés populaires seront brisées, sous les coups des déportations dans le goulag de dizaines de milliers de Hongrois, hommes, femmes, enfants.

La réalité du pseudo socialisme édifié par la bureaucratie stalinienne et ses avatars se révèlera alors sans fard. Le PCF, solidaire des bourreaux du prolétariat, y perdra presque un quart de ses électeurs et de nombreux militants.
C’est la Tchécoslovaquie qui va prendre le flambeau, en novembre 1967. Ce sera le printemps de Prague, réprimée militairement à partir du 21 août 1968 puis débouchant sur ce que l’on a appelé la normalisation avec son cortège d’exclusions et d’emprisonnements.
1970, la Pologne revient sur le devant de la scène du combat ouvrier contre l’usurpation totalitaire stalinienne. A Szczecin, Sopot et Gdansk, la grève éclate dans les chantiers navals. Un comité élu, comité de grève inter-chantier- inter-ville est constitué. Il siège dans l’ancienne Stettin, une ancienne ville allemande vidée de sa population autochtone par le stalinisme s’emparant de la Pologne orientale, donnant en compensation, à la nouvelle Pologne amoindrie, l’Allemagne orientale, et remplaçant les allemands des anciennes Prusse orientale et de Silésie par des polonais eux-mêmes transférés sans avoir le choix.

La répression est féroce. Des centaines de polonais sont tués, fusillés dans les rues par la milice, la Zomo. Mais la grève et son organisation tiennent. Gomulka est débarqué. Son successeur, Gierek, vient à Szczecin. Il rencontre le Comité de grève. Il va essayer de le convaincre que cette fois le POUP (le parti stalinien résultant de la fusion forcée du PSP, le parti socialiste polonais majoritaire parmi les ouvriers polonais, et le PRP le groupe stalinien issu des restes de l’ancien PC dissous par Staline en 1938) a compris et va tenir compte des demandes ouvrières. Gierek demande aux délégués des grévistes « qu’on lui laisse du temps », lui qui a été un ouvrier mineur de Silésie. Le comité de grève acceptera. Mal lui en prendra. Ses animateurs disparaîtront, l’un après l’autre, morts en accident de voiture, suicidés, « malades »… Edmund Baluka, le président élu des grévistes n’aura d’autre choix qu’accepter de quitter son pays pour échapper au « probable accident de la route ».

Pourtant le combat d’organisation libre et indépendante ne cessera pas parmi les travailleurs de Pologne. Il produira des groupes socialistes authentiques et clandestins ou semi clandestins. Il amènera la naissance et l’action du KOR (le comité de défense ouvrier) de la décennie soixante dix-quatre-vingt.

Tous ces combats, polonais, allemands, tchèques, hongrois, tous ces combats pour l’organisation libre du mouvement ouvrier, créeront les conditions qui permettront le déferlement ouvrier d’août 1980 au chantier naval Lénine de Gdansk, qui produira Solidarnosc avec ses dix millions de membres librement organisés.

A son premier congrès, le vieux socialiste, Lipinski, compagnon de lutte de Rosa Luxembourg, déclarera devant le libre congrès des délégués librement élus par dix millions d’ouvriers de toutes les parties de la Pologne, en défiant et en démentant les mythes mensongers du prétendu socialisme « édifié » contre la vie quotidienne et au mépris de la liberté ouvrière et de toute démocratie : « Ici, dans cette assemblée de délégués, nous, nous sommes les travailleurs ! Ici, Nous, nous sommes le socialisme. » Nous n’avons pas oublié. En réponse, la bureaucratie déclenchera l’état de guerre le 11décembre 1981, pour détruire la libre organisation ouvrière et barrer la route à toute démocratie, même restreinte.
Et cela eut une fin.

Cette fin, Lev Davidovitch Bronstein (Trotski) l’avait annoncée, dès le triomphe du stalinisme organisateur de la famine en Ukraine et fusilleur de presque tous les militants du vieux parti bolchevik. Cette fin, le vétéran bolchevik, assassiné par le stalinien Ramon Mercader en 1940, la diagnostiquait comme ce qu’il appellera une « révolution politique », c’est-à-dire une révolution détruisant le monopole politique de la bureaucratie tout en préservant la propriété socialisée des grands moyens de production.

La révolution politique a bien eu lieu. Mais en fin de compte, la bureaucratie qui combattait le socialisme en prétendant le construire, la bureaucratie qui sapait le caractère socialiste des moyens de production étatisés, la bureaucratie organisera les privatisations spoliatrices des années succédant à l’effondrement de l’URSS. C’est dire, que la révolution reste malheureusement et partout une arme à double tranchant : La révolution est le meilleur et le pire des outils à la disposition des hommes et des femmes. C’est un accélérateur de l’histoire, qui peut trop souvent entrainer la société et la faire verser dans un précipice.

Mais peut-on dire, comme le journal que nous citions, que les événements « arabes » « rappellent la libération des peuples d’Europe de l’est ». Si l’on doit retenir la comparaison et la ressemblance, c’est plutôt dans le sens d’une mise en garde, à savoir : que le peuple risque, une fois encore, une fois de trop, de travailler pour les « rois de Prusse ». En Tunisie, les « rois de Prusse », ce sont les variantes locales des pasdarans et des Bassidji, en clair, ce sont les partis des Frères musulmans et d’Ennhada.

En décembre 1989, en Tchécoslovaquie, après vingt ans de normalisation, la dictature est tombée. Sans violence.
Ce qu’on a alors appelé la « révolution de velours » , cette révolution rapide et pacifique, constituait une suite différée, de tout cela et de 21 années : depuis le début du « printemps de Prague », de la période de reprise en main des syndicats par les syndiqués, de reconquête par ses membres du parti communiste dont le congrès se réunira en août 1068 dans une grande usine sous le protection d’ouvriers armés, congrès formé de délégués représentant ses membres et mandatés par eux pour mettre en œuvre le pluralisme politique des idées et des partis sur la base des fondements socialistes fondamentaux des grands moyens de production et d’échange.

En 1989, la normalisation est tombée, avec elle, ira au tombeau le pseudo socialisme qui étouffait la souveraineté et la liberté populaire.
Les peuples d’Europe de l’est n’ont pas encore réalisé leurs buts sociaux mais ils ont définitivement conquis la liberté politique. Leur combat continue.

Le peuple d’Egypte arrive sur le devant de la scène, sans expérience du combat et de l’organisation pour la démocratie et le progrès social, sans expérience significative du combat pour la justice sociale en produisant plus de richesses mieux réparties.

Son propre passé, sa propre expérience, n’éclaire pas encore son présent pour qu’il se libère de l’oppression. Est-ce impossible ? Il pourrait, comme les ouvriers et les moujiks russes des années 1905-1917 apprendre des autres nations, des autres classes ouvrières. Les Russes apprendront en effet des ouvriers parisiens de la commune du printemps de 1871, ils apprendront des ouvriers d’Allemagne et d’Autriche Hongrie. Ils le purent parce que les réseaux militants, Bund, POSDR (bolcheviks et mencheviks), Dachnaktoutsioun, Socialistes populistes… leur firent connaître, leur firent apprendre des ouvriers, des peuples et des démocrates des autres pays. De qui apprennent aujourd’hui les peuples tunisiens et égyptiens ? Des émissaires d’Obama ? des hommes de sangs d’Ahmadinejad-Nasrallah ?
Des Pasdarans et Bassidji, manipulateurs de potences, fusilleurs des millions de manifestants iraniens du printemps 2009, que peuvent-ils apprendre ?

Peuvent-ils apprendre du Hezbollah et de ses milices défilant à Beyrouth au pas de l’oie, le bras tendu à l’hitlérienne, en passant devant le dictateur religieux inféodé à la dictature du fascisme des ayatollahs ?
Des pogromes anti coptes ont eu lieu.

Cela ne veut pas dire qu’au Caire il n’y a pas une révolution parce qu’il y a eu plusieurs débuts de pogromes contre des Coptes et que la foule révoltée est excitée contre ses voisins israéliens, nouvelle figure du Dhimmi refusant la soumission du pacte d’Omar.

En 1917, en Russie, il y eu aussi révolution et des pogromes, contre les Juifs. Mais les soviets et les partis qui combattaient pour une assemblée constituante libre ou pour un gouvernement des soviets, tous sans exception, dénonçaient et combattaient, par les armes si nécessaire, les pogromes et les pogromistes.

Et en Egypte ? Que disent les organisations et les manifestants assiégeant Moubarak ? Disent-ils : Nous sommes frères des Coptes, leur vie, leurs biens, leurs droits sont les nôtres ! sus au pogromistes qui veulent violer leurs droits et les réduire définitivement à l’état de Dhimmi !

Les photos, les images rapportées par les télévisions ne montrent aucune banderole, aucune pancarte de manifestants, aucun propos officiel d’opposant à Moubarak, aucune déclaration du sieur Obama, rien qui viennent dénoncer les pogromistes et affirme l’égalité politique et religieuse des Coptes !

Que faut-il en déduire ? Rien, que cela n’aurait aucune importance ? Que ce n’est quand même pas une révolution déjà trahie avant de commencer et qui commence par une fin tragique : une contre-révolution ?

Alain Rubin

(1) Dans le village de Sharona, deux familles coptes ont été assassinées et dépouillées des vivres, argent, bétail, matériel électrique. Les pogromistes étaient dirigés par l’islamiste égyptien Yasser Essam Khaled. Outre les parents, une jeune fille de 15 ans, deux garçonnets de 8 et 4 ans, une fillette de 3 ans, ont été victimes de ce raid meurtrier.

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