Il pleuvait sur Nantes

Nous étions invitées, Sofia Lebdi et moi, à Nantes par l’espace Simone de Beauvoir. Sofia Lebdi est présidente des « Insoumises », qui a dissidé de NPNS, après la nomination de Fadela Amara au gouvernement. L’espace S. de Beauvoir est un lieu de rencontres et d’échanges féministes, situé dans un vaste maison, au bord de l’Erdre. Plusieurs salariées, un budget confortable financé par la mairie PS, des activités multiples et riches. Sans doute la plus belle maison de femmes de France.
Je fus accueillie avec les honneurs, j’étais déjà venue faire une conférence il y a deux ans. Une équipe de F3 a filmé toute la soirée pour une documentaire sur les 40 ans du Mouvement des femmes, qui sortira au printemps 2010. Je ne connaissais pas Sofia Lebdi, mais je savais qu’elle n’était pas partisane d’une loi sur la burqua. Grande jeune femme vêtue d’une jupe, maquillée, ces signes ostentatoires de féminité à l’occidentale étaient de bon augure.

La salle s’est rapidement remplie. On a du apporter des chaises supplémentaires. Combien de personnes ? 150 ? Public très mélangé. Au premier rang une brochette de jeunes, il y en a rarement autant aux débats féministes et laiques, et puis la vieille garde féministe, rameutée de toute la région, des individus non apparentés, des amis de RL, pas mal d’hommes. Le débat était animé par une journaliste. La suite allait révéler qu’elle ne savait pas animer, qu’elle était obnubilée par la question unique de la loi, et que rapidement elle allait se laisser déborder, par sa sympathie pour Sofia et son incapacité à interrompre la parole compulsive et répétitive de la jeune beure. .
J’ai commencé par placer le débat en perspective et tenté d’expliquer pourquoi cette progression de la burqua depuis 20 ans, pourquoi il y avait totale incompatibilité entre burqua et république et pourquoi il fallait mettre un coup d’arrêt à ce phénomène. Mon franc parler causa déjà des remous divers, d’approbation joyeuse et de protestation larvée. .
Je fus coupée dans ma démonstration par la journaliste, au prétexte que c’était un débat, pas un exposé. Mais comment entamer un débat si on n’a pas posé le problème ? Elle allait me confier plus tard au dîner que mon propos était si clair et affirmé , qu’elle craignait qu’il n’oriente le débat. Mais j’étais justement là pour l’orienter ! Là dessus, Sofia prit la parole. Elle allait le faire de plus en plus longuement, pour développer des arguments en boucle. Transfuge de NPNS, amère sur les agissements de Fadela Amara, dont le seul but est la poursuite d’une carrière politique, elle nous en a raconté de belles , au dîner, sur les dessous del’association.
Difficile de résumer sa position, tant elle était ambiguë. Féministe et laique, certes, mais soucieuse de comprendre et d’aider ses collègues de banlieue, abandonnés à leur sort. Ecartelée entre ses deux appartenances, elle avait du mal à se déterminer. La burqua, elle était contre, mais , une loi, elle était contre aussi. Il y avait déjà assez de lois, il fallait se servir de celles qui existaient. Mais lesquelles ? Et pourquoi ne s’en servait elle pas ? Elle répondait qu’ elle était sur le terrain, pour tenter d’expliquer les dangers d’une dérive islamiste.
Il ne fallait pas stigmatiser les populations concernées, qui souffraient bien assez comme ça. Et nous, les femmes issues ou pas de l’immigration, nous ne souffrions peut être pas de cette offense faite à nos conquêtes féministes ? Bref, on ne s’élevait guère au dessus du niveau des pâquerettes. Pourtant je n’ai pas fait de cadeaux, ni au politiquement correct, ni au clivage supposé entre islam et islamisme. Là, on a été au bord du chahut.
Comment donc, j’osais dire qu’il y avait dans le Texte de quoi faire exploser des bombes ? Au fait, qui avait lu le Coran, leur ai je demandé ? Personne n’a levé le doigt…
Après un long échange entre Sofia et moi, on a donné enfin la parole à la salle. La journaleuse voulait absolument que cette parole se limite à des questions. Personne n’avait envie d’en poser, par contre un évident besoin de parler se manifestait, qu’elle coupait chaque fois, sans se soucier du contenu de l’intervention. Elle a ainsi interrompu un ethnologue, qui avait travaillé avec Germaine Tillon, membre de RL, qui nous donnait de précieux éléments de réflexion.
Elle a à peine laissé s’exprimer un musulman apostat, rejeté évidemment pas sa communauté, qui se posait d’utiles questions sur la tolérance de l’islam. Il y avait unetension palpable dans le public, frustré de ne pouvoir s’exprimer.
Ce débat, qui m’a plutôt ennuyée, et qui en a frustré plus d’un/e m’a confirmée dans deux évidences. Le sujet est brûlant, il suscite un énorme intérêt, il n’y avait jamais eu autant de monde à l’Espace.

Tout le monde est contre la burqua. Mais certains ont peur de légiférer pour ne pas stigmatiser encore plus les populations musulmanes. Air archi connu.
Les jeunes femmes comme Sofia sont prises entre deux feux, un pied dedans, un pied dehors, elles ne veulent pas choisir entre leurs deux cultures, elles ont le coeur qui bat un peu au tempo de la Mecque, et la raison qui va du côté de la République, qui leur a tant apporté. Sofia a porté le voile et s’en est libéré. Ce ne sont en aucun cas des adversaires.
Dans la grande confusion ambiante, notre parole claire est indispensable.
Anne Zelensky

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