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Il y a des civilisations peu civilisées

Le mantra du « vivre-ensemble » vise à faire admettre l’idée que toutes les civilisations se valent et qu’au prix d’un peu de patience, le temps aplanira les différences qui ne sont que des aspérités artificielles ou héritées d’un passé obsolète. Effectivement, le Japonais peut désormais s’asseoir à table plutôt que dîner accroupi. Celui qui rote après le repas pour signifier que les mets étaient bons finira bien par roter discrètement, ceux qui disputent l’emplacement à gauche ou à droite des couverts vont finir par s’entendre. Même les Inuits, c’est inouï, qui se frottaient réciproquement le nez en geste d’accueil ont commencé à opter pour le serrement de mains. Quant à la culture d’un peuple qui préconise de se torcher de la main gauche, la droite étant péché, elle peut rester inchangée, cela m’importe assez peu. Je dirais même pas du tout. Mais que dire de ces civilisations qui, pour faire venir la pluie ou des récoltes abondantes, brandissent vers le ciel le cœur tout chaud extrait d’une poitrine d’enfant ouverte au moyen d’une pierre tranchante? Les cultures, les civilisations inca, aztèque, maya sont-elles équivalentes à la nôtre, gréco-latine, judéo-chrétienne heureusement « civilisée » par l’esprit rationnel des Lumières ? Que penser des traditions anthropophagiques des Amérindiens (Iroquois, Illinois, Tupi-Guaranis, etc.) à motivation de vengeance ou d’appropriation des qualités de l’ennemi consommé ? Ces civilisations ne nous concerneraient plus du seul fait de leur disparition ? Il y aurait donc une obsolescence des civilisations ?

Si on peut évoquer une obsolescence, ce sera plutôt l’effacement progressif de certaines pratiques. Il en est ainsi de l’esclavage qui a existé de tous temps, consistant à disposer à sa guise d’êtres humains gagnés lors de batailles ou achetés. Peut-on dire aujourd’hui que l’esclavage a été partout éradiqué ? Évidemment non, si on veut bien ne pas nier les camps de travail en Chine ou en Corée du Nord, et les pratiques à peine dissimulées dans la corne de l’Afrique ou les rives de la Mer Rouge.

Il est un effacement progressif en cours et jamais totalement réduit, à savoir l’égalité des droits hommes-femmes, qui ne se résument pas aux revenus salariaux. L’homme qui sort de la grotte pour chasser l’auroch au risque de sa vie tandis que la femme garde le feu et fait des enfants dispose d’un pouvoir lié à sa force physique et à ses devoirs de protection de la descendance. Cela suffit à justifier pour lui de battre sa femme si elle ne se révèle pas à la hauteur de ses missions ou si elle ne répond pas aux besoins de repos du guerrier. L’auroch a été remplacé aujourd’hui par le bulletin de salaire, le risque d’être encorné a été remplacé par l’accident sur le trajet maison-travail tandis que les femmes n’ont plus tellement d’enfants à gérer, ont leur propre chasse à l’auroch dans le groupe « Machin SA » et entendent bien gérer leur propre repos du guerrier d’une façon aussi nomade que celle de l’époux. Dès lors, on divorce et on change de grotte ou, si une attitude vraiment civilisée n’est pas encore entrée dans les neurones de certains, ceux-ci cognent.

Depuis tout ce temps, les anthropophages ont changé de régime, les prêtres-sacrificateurs s’en tiennent à des gestes symboliques et notre civilisation occidentale a rejeté ces cultures pour n’en faire que des objets d’études sociologiques et non des modèles à comparer. De plus, il ne se trouve pas de descendant de Mayas, d’Aztèque ou d’Iroquois vantant ou préconisant leurs modèles d’un passé disparu depuis 6 ou 700 ans.

Or, il persiste un modèle encore plus ancien (1 400 ans) et que d’aucuns vantent, préconisent ou imposent, une idéologie écrite, codifiée et pérennisée qui reconnaît aux hommes la prééminence sur les femmes, qui autorise le mari à frapper son épouse, permet la polygamie, ferme les yeux sur les excisions, les mariages forcés, etc. Et qui codifie l’esclavage comme une évidence intemporelle.

Nous n’avons pas le droit de comparer les civilisations et les cultures pour ne désobliger personne, mais c’est aussi parce que l’écart est trop grand (un vrai gouffre) entre une civilisation politico-religieuse qui n’a pas le droit de se remettre en question et notre civilisation humaniste qui cherche normalement à se parfaire et accorde très généreusement le bénéfice du doute, y compris à l’ennemi mortel. L’homme civilisé a quitté la barbarie, certains commandements l’y ramènent. L’homme civilisé a gagné en humanité, mais un revers de la pièce a pour nom naïveté et lâcheté.

Roger Champart