Ils ont volé la laïcité, de Patrick Kessel : pas touche à l’islam et haro sur Marine Le Pen !

J’ai récemment lu un ouvrage que je ne saurais trop recommander à mes amis laïques, tant il est instructif sous plusieurs aspects. Son titre : « Ils ont volé la laïcité ! » (J.-C. Gawsewitch éd., 2013). Son auteur : Patrick Kessel, Président du Comité Laïcité République et ancien Grand Maître du Grand Orient de France, bref, un expert en la matière.

Ce livre aurait pu s’intituler « Ils ont trahi la laïcité ! ». Pour l’essentiel, en effet, il expose de manière très documentée et très pertinente les multiples lâchetés, manipulations et trahisons commises depuis plus de trois décennies par la plupart de nos responsables politiques, de gauche comme de droite, à l’égard de la laïcité, cette institution fondamentale de notre république : Cela va de l’échec d’Alain Savary face aux catholiques en 1984 à la communautarisation et à l’islamisation actuelles de la société française, en passant par tout le travail de sape de la laïcité effectué par Nicolas Sarkozy de 2002 à 2012.

À l’origine de cette décadence morale, il y a bien entendu le clientélisme et la veulerie de nos élus face aux revendications tant catholiques que musulmanes. Mais il y a aussi, sous-jacente, l’évolution de la pensée dominante dans le peuple français qui a adopté, au nom de bons sentiments idéalistes, une posture de culpabilité postcoloniale et de tolérance à l’égard des mœurs exotiques issues de l’immigration, même lorsque celles-ci s’opposent radicalement à nos propres coutumes (dites « valeurs ») sociales et civiques. Si P. Kessel s’en était tenu là, son livre aurait simplement été un bon ouvrage de référence sur la perte de notre laïcité, ce qui n’est déjà pas mal. Mais ce qui lui donne un intérêt tout particulier – et assez amusant, je dois dire –, c’est le regard que l’auteur porte sur le problème, et qui est révélateur de son propre emprisonnement dogmatique.

Respect des religions Tout d’abord, s’il s’étend largement sur l’ingérence des mouvements chrétiens dans la vie politique, et en particulier sur ce qu’il appelle « les nouvelles croisades du Vatican », il est en revanche nettement moins disert au sujet de l’activisme des organisations musulmanes, certes moins structurées que la hiérarchie catholique, mais néanmoins très efficaces en tant que groupes de pression : Elles aussi ont une stratégie de conquête (manifestation publique de la religion, instrumentalisation des « idiots utiles » et manipulation de l’opinion) dont P. Kessel ne semble guère se rendre compte. Pour lui, c’est essentiellement une question de « communautarisation de la société », et « le problème, ce n’est pas l’Islam, ce n’est pas la foi, c’est l’interprétation de la charia, la loi du vivre-ensemble » (sic).

Et quand il évoque le « caractère antirépublicain » de l’Union des Organisations Islamiques de France, c’est pour le renvoyer dos à dos avec… le « sentiment antimusulman » de Riposte Laïque ! On sent bien que pour P. Kessel (premier dogme), nulle religion, et surtout pas l’Islam, ne saurait être mise en cause en tant que telle – ce ne serait pas politiquement correct. Or, s’il est vrai que la laïcité peut se définir comme une cécité volontaire de l’État à l’égard des croyances religieuses des citoyens, prétexter de cela pour s’abstenir de toute analyse critique des religions est évidemment malhonnête : Oui, la foi pose problème à partir du moment où elle prétend imposer ses lois – qu’il s’agisse de l’enseignement du créationnisme, des méthodes barbares d’abattage rituel, ou du « respect de la vie » au delà du raisonnable. Oui, toutes les religions sont sujettes à intégrisme, lequel n’est pas une déviation, mais au contraire une perfection de la foi et de sa pratique : Les seuls vrais croyants sont les intégristes, et quant aux autres, les « modérés », ce sont en réalité des tièdes, des ventres mous, … mais ils composent la majeure partie de la société – et c’est heureux, parce que c’est grâce à eux qu’on arrive à vivre à peu près en paix… Si donc la laïcité n’est pas par essence antireligieuse, elle doit néanmoins lutter, en situation de légitime défense, contre les religions qui, elles, sont souvent antilaïques, l’Islam en particulier : Loi d’un dieu contre loi des hommes, il n’y a pas de conciliation possible, et dans un pays comme le nôtre, on ne peut pas tolérer que les principes républicains qui sont les fondements de la nation ne soient pas admis par tous.

Universalisme C’est ce que P. Kessel appelle « l’universalisme républicain », par opposition à l’ethnicisation et au communautarisme qui menacent la France d’aujourd’hui – nous sommes entièrement d’accord… tant que cela reste à l’intérieur de nos frontières. Mais à cela, il amalgame un « patrimoine philosophique universel » issu des Lumières du XVIIIe siècle, qui devrait selon lui s’imposer, à travers les Nations Unies et autres instances internationales, à l’ensemble des pays du monde. Cet universalisme là apparaît comme un deuxième dogme dans le discours de P. Kessel, mais l’amalgame n’est pas nouveau. En effet, nos principes républicains découlent de la fameuse « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » de 1789, dont le titre même contient hélas la confusion originelle : homme ou citoyen ?… Sur le plan conceptuel (le nôtre !), il ne fait pas de doute que l’affirmation « Les hommes naissent libres et égaux en droit » vise l’ensemble de l’humanité – mais sur le plan pratique ? N’est-ce pas seulement au sein de leur communauté historique et culturelle (la nation) que les citoyens peuvent établir ce droit comme règle du jeu de leur contrat social ? Et s’ils l’ont fait chez nous, dans un contexte culturel qui s’y prêtait, au nom de quoi ce droit-là devrait-il s’imposer dans d’autres peuples dont la culture diffère radicalement de la nôtre ? Il y a quelques millions d’années, nos ancêtres primates ont subi une évolution caractérisée (entre autres) par un développement crânien et laryngien permettant l’acquisition et la transmission – l’une ne va pas sans l’autre – de la connaissance.

En est résulté l’apparition, à côté de l’hérédité génétique, d’une hérédité culturelle beaucoup plus complexe (tant dans ses mécanismes de transmission que dans sa capacité évolutive et sa diversité), mais obéissant à la même loi : point de morale, mais un seul juge de paix, la sélection naturelle, qui a favorisé non seulement les individus, mais aussi les tribus et les peuples, les mieux adaptés. Au cours des siècles, divers systèmes sociopolitiques, généralement inégalitaires (domination militaire et religieuse, esclavage), ont prouvé leur fiabilité. Notre système à nous, issu de l’égalitarisme chrétien qui a permis l’avènement de la démocratie, s’est répandu – plus ou moins bien… – dans une large partie du monde, non parce qu’il était meilleur dans l’absolu, mais parce qu’il était associé à une culture qui, moins fataliste que les autres, a permis l’innovation technique en général et guerrière en particulier… Notre morale n’est qu’un code social parmi d’autres, et l’universalisme est une vue de l’esprit.

Non seulement notre système politique n’a pas une supériorité évidente, mais il contient en outre le germe de sa propre destruction : Si tous les hommes sont nos frères, ne devons-nous pas les faire participer à notre démocratie indépendamment de leur culture d’origine ?… Et c’est là qu’est le piège, car, à cause même de sa générosité (liberté, égalité, fraternité…), notre Res Publica ne peut admettre en son sein que des citoyens qui s’y intègrent pleinement. Vouloir, par « tolérance », en faire bénéficier des gens qui ne cherchent qu’à implanter leur théocratie en exploitant cette générosité qui pour eux n’est que de la faiblesse, c’est purement et simplement suicidaire. Il ne sert donc à rien de prêcher un « sursaut » laïque comme le fait P. Kessel, si l’on ne préconise pas également la première mesure sanitaire à prendre pour cela : une réduction drastique de l’immigration – encore faudrait-il que nous ayons le contrôle de nos frontières… – assortie d’une intégration efficace des immigrés au sein de l’identité française. À cela, il faudrait ajouter une revalorisation de nos principes civiques auprès des citoyens et notamment des enfants à l’école, et une application rigoureuse de nos lois – celle de séparation des églises et de l’État, mais aussi les autres… – dans l’esprit de la « tolérance zéro ».

Notre héritage culturel forme en effet un ensemble cohérent, certes susceptible d’évolution, mais devant être protégé de tout métissage brutal : Un même souci de prudence devrait nous mettre en garde à la fois contre l’imposition de notre démocratie (et de la laïcité en particulier) à des peuples de culture théocratique qui n’en ont rien à faire, et contre l’acceptation, dans notre pays, de comportements subversifs allant à l’encontre de nos conventions sociales et de nos règles républicaines.

L’antichambre du diable Holà ! Que suis-je en train d’écrire ? « Réduction drastique de l’immigration », « identité française », « tolérance zéro »… Que voilà un langage « bleu marine », donc diabolique ! Car voici la troisième posture dogmatique de P. Kessel, et sans doute la plus drôle : Sans vergogne, il affiche d’entrée la raison pour laquelle il a écrit ce livre et que désigne son titre (« Ils ont volé la laïcité ! »), qui est – je cite – « d’avoir vu se dérouler un hold-up ahurissant : le spectaculaire détournement de la laïcité […] par l’extrême droite », ce qu’il n’hésite pas à appeler « le casse du siècle » (sic). Aucune justification à cette accusation de vol, si ce n’est, à la charge de l’accusé, sa « longue histoire antirépublicaine et antilaïque »… datant de la IIIe République !

Donc, au nom d’une bipolarisation politique vieille de plus d’un siècle, l’auteur semble considérer que la gauche – même si ses représentants ont commis quelques erreurs – a le monopole du bien, et tout particulièrement de la laïcité, tandis que par opposition la prétendue « extrême droite » (comprenez : le Front National) est l’antichambre du diable. Il n’est pas jusqu’au dessin de couverture du livre qui n’exprime cette vision diabolisante et anachronique: Il représente un personnage portant l’uniforme créé pour le parti nazi d’Adolf Hitler… en 1925 ! Même celles et ceux qui n’auraient pas immédiatement perçu les autres partis pris dogmatiques (respect inconsidéré des religions et illusion universaliste) ne peuvent pas ne pas voir le manichéisme borné qui s’exprime ici à l’encontre du Front National, certes né de l’extrême droite (il y a quand même plus de quarante ans !) mais qui, à ma connaissance, n’a plus depuis longtemps de leçons de démocratie à recevoir, surtout depuis que Marine Le Pen en est la présidente. Bien entendu, la laïcité n’est la propriété privée de personne, et si le Front National l’a en quelque sorte récupérée en l’intégrant, d’ailleurs de façon tout à fait cohérente, à son programme politique, c’est bien parce que cette laïcité était tombée en déshérence, par la faute de ceux qui nous gouvernent depuis plus de trente ans. Et ce n’est pas le moindre intérêt du livre de P. Kessel que de nous adresser ce message subliminal, bien entendu involontaire de la part de l’auteur : Le débat politique doit rester avant tout un débat d’idées, et l’anathème n’y a pas sa place. On a « volé » la laïcité ?… Cela prouve qu’elle existe encore…Tant mieux pour elle !

Jean-Marie Blanc

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