Immigration, intégration, islam : comment trouver une expression politique viable ?

Il me semble que Riposte Laïque a fait un travail essentiel, mais qui ne
trouve pas de représentants politiques crédibles pour le reprendre. Ceci,
parce que les questions de l’islam et de l’immigration sont entremêlées, ce qui verrouille le débat en France et sans doute dans la plupart des pays européens.
Dans le champ politique, pour l’instant la critique de l’islam reste
cantonnée dans des sphères d’extrême droite ou de droite nationaliste (comme celle de De Villiers). Il semble qu’il y a une logique à ce problème : lorsqu’on considère que l’islam, tel qu’il est professé par beaucoup de personnes aujourd’hui (c’est-à-dire un islam plutôt traditionnel, trop souvent hélas empreint de valeurs rétrogrades, et non l’islam des Lumières, le magnifique islam mystique ou l’islam réformé de Pascal Hilout), rentre en contradiction avec nombre de valeurs des Lumières, on en arrive souvent à se positionner « contre » le toujours-plus d’immigration musulmane. On demande alors une sorte de moratoire plus ou moins long sur l’immigration, par principe de précaution – le temps pour l’islam de France de développer une
relation de plus en plus positive avec la laïcité, et le temps pour les
enfants de l’immigration de mieux s’intégrer à des sociétés séculières, laïques, féministes, dont les valeurs parfois les choquent.
Or, en le déplorant, il faut bien reconnaître qu’un tel discours critique
sur l’immigration n’est prononcé aujourd’hui, dans le champ politique, que par l’extrême droite. Il est associé dans ce cas à des tendances xénophobes, des nostalgiques de Pétain ou de Louis XVI, etc. Alors, que peuvent faire les citoyens qui se sentent de gauche ou écologistes, n’adhèrent pas aux soi-disant solutions économiques ni aux valeurs sociétales des droites dures, et qui pourtant questionnent ce toujours-plus d’immigration musulmane ?
Il faut analyser les verrous idéologiques, qui sidèrent littéralement tout
responsable politique face à ces questions.
 

La gauche morale

 
A gauche : nombre d’humanistes considèrent que l’accueil des immigrés,
notamment musulmans, est un devoir. Chrétiens, ils considèrent que fermer les frontières, c’est être égoïste, trahir les préceptes évangéliques du partage. Athée, ils veulent lutter contre les frontières et les nationalismes. Pour eux, fermer les frontières, c’est créer des inégalités injustifiables : pourquoi être né d’un côté du monde devrait vous vouer à la richesse, et d’un autre côté à la pauvreté ? Tant pour ces chrétiens que pour ces internationalistes, refuser l’immigration est une position intenable moralement.

Plus grave encore : les pays du Nord ayant pillé durant des siècles les pays d’Afrique, c’est un juste retour des choses de tendre la main aux Africains et de les accueillir aujourd’hui.
Soyons très clair : pour la gauche, être contre l’immigration, c’est être un
salaud. Il faut avoir le courage d’un Zemmour pour assumer dans l’espace public un tel rôle, devant des accusateurs comme tout ce que compte le show biz et les gardiens de la morale. Il n’y a pas beaucoup d’autres candidats pour jouer les trouble-fêtes et recevoir les huées d’un public de jeunes conditionnés à suivre les chanteurs et comiques qui font l’air du temps.
A mon avis, bien des personnes de cette gauche moralisatrice auraient
intérêt à s’inquiéter de la montée de l’homophobie, du sexisme, de
l’antisémitisme dans les quartiers. Il est évident que ces tendances sont
opposées aux valeurs essentielles de la gauche (et du show biz !), alors
qu’elles sont souvent véhiculées par des prêcheurs islamistes et des sites incendiaires.
 

La droite cynique

 
Maintenant, à droite : nombre de libéraux, beaucoup plus cyniques, disent que l’on va avoir besoin de millions d’immigrés en Europe, pour des raisons purement économiques. Là, ce n’est pas une question de morale ni de sentiments. Il faut faire venir toujours plus d’immigrés pour remplacer les baby boomers quand ils prendront leur retraite. La natalité européenne est trop faible, nous répète-t-on. Depuis 20 ou 30 ans, on nous annonce la grande catastrophe démographique : les pays européens manqueront de bras, les retraites ne seront plus payées faute de cotisants, les pays se désertifiant faute de population, il n’y aura plus assez d’enfants pour maintenir les écoles ouvertes, nos « vieux » n’auront plus personne pour s’occuper d’eux etc.
Certes, on ne voit pas pour l’instant le chômage décroître ; certes, on voit en revanche des milliers de jeunes sans emploi en bas des immeubles, dans les quartiers ; certes, les personnes qui partent en retraite ne libèrent pas des millions de postes car souvent elles sont remplacées par l’automatisation et l’informatisation, qui permettent de supprimer nombre de postes. Qu’importe ces faits, il faut des dizaines de millions d’immigrés, on vous dit, chaque nouveau Rapport de l’UE le martèle, ne discutez pas, vous êtes des ignorants, laissez les experts décider à votre place !
 
Ces deux visions, celle des humanistes de gauche et celle des libéraux
obsédés par « les retraites », convergent vers le même projet politique :
l’ouverture des frontières en grand. Chômage qui ne fait qu’augmenter,
pénurie des logements, problèmes de cohabitation voire difficultés
d’intégration : rien ne compte face aux deux discours idéologiques.
Evidemment les responsables se disent que les peuples ne veulent pas de ces frontières grandes ouvertes, mais ils sont convaincus que les peuples ont tort, ne voient pas sur le long terme, réagissent « avec leurs tripes » ou par racisme ; d’où le refus d’organiser un débat collectif suivi d’un référendum sur de telles questions. D’ailleurs, si référendum il y avait, et qu’il ne donnait pas la réponse souhaitée, il ne serait pas entendu – on a vu ce qu’il s’est passé pour le rejet de la « Constitution européenne ».
Pour toutes ces raisons, tout responsable ou tout mouvement politique qui s’opposera à l’islamisation, étant du même coup « contre l’immigration », sortira du champ politique normal.
 

Comment sortir de l’étau ?

 
Comment alors réussir à échapper à la stigmatisation et à la
disqualification ? Comment trouver des représentants politiques qui pourront s’exprimer clairement et, du moins, poser le débat qui doit exister sur ces deux questions brûlantes : l’immigration (en a-t-on réellement besoin ?
Est-elle une nécessité pour nous et un bien pour les pays pauvres ?) ;
l’islam (comment peut-il devenir de mieux en mieux compatible avec la
laïcité ? Que demander aux représentants autorisés de l’islam pour que cette religion soit pleinement acceptée et reconnue, sans susciter des problèmes et des tensions par rapport aux valeurs en vigueur dans l’UE ?).
 
Il faut agir sur deux fronts : désamorcer d’une part les accusations de la
gauche morale, et d’autre part le raisonnement économique de la droite
libérale. Il faut que ces questions ne soient plus du tout une chasse gardée de l’extrême droite, qui n’est pas crédible et dont les valeurs s’opposent aux valeurs humanistes. A mon avis, c’est en travaillant et en réfléchissant sur ces questions (ces verrous psychologiques) qui bloquent des représentants politiques et empêchent de prendre ces sujets à bras le corps, que Riposte Laïque fait un pas de plus. Un pas décisif, qui mène hors des constats, vers un début de résolution, pacifique et respectueux des personnes.
Car les questions cruciales de l’immigration, de l’intégration et de l’islam
(questions différentes mais qui se mêlent aujourd’hui) ne pourront être
abordées qu’avec tous les acteurs, dont les enfants et petits-enfants de
l’immigration, les musulmans, les associations de terrain, pour chercher
ensemble les meilleures solutions. Contrairement à ce que veut la droite
xénophobe, il ne s’agit pas d’exclure celles et ceux qui sont de plein droit
nos concitoyens, mais de réussir à créer les meilleures conditions du
vivre-ensemble et d’une évolution conjointe des mentalités, même si cela
nécessitait (après débat contradictoire où chacun s’exprimerait) un
moratoire sur l’afflux de nouveaux immigrés, pendant une période de quelques années.
L’Europe n’a pas à se fermer et à manquer de générosité. Elle devrait notamment accueillir les victimes de l’islamisme, les minorités opprimées – homosexuels, musulmans laïques et éclairés, femmes qui luttent contre les discriminations, dissidents des pays où règne les théocraties. Le fait que l’UE et différents Etats européens aient tergiversé pour défendre Ayan Hirsi Ali est un drame moral, dont bien peu de nos vigilants se sont inquiétés d’ailleurs. Autant l’accueil de personnes qui n’adhèrent pas aux valeurs de la laïcité, de l’égalité hommes/femmes, du libre-choix de sa religion, voire qui combattent ces valeurs, autant cet accueil demande à être questionné, car il est vecteur de tensions futures et d’une remise en cause de nos plus grands acquis ; autant l’acceuil chaleureux des personnes qui luttent pour ces valeurs est un impératif moral. Si la gauche morale veut un idéal constructif, il semble se situer là.
Loick

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