Insoumission de l’esprit de raison

Publié le 21 février 2008 - par

Ayaan Hirsi Ali était à Paris ces dernières semaines, pour, entre autres choses, y recevoir le prix « Simone de Beauvoir » et l’on eût aimé, à cette occasion, que les responsables de la « grande mosquée de Paris ou du « Conseil Français du Culte musulman » se fendissent d’un communiqué où, tout en critiquant son discours et ses prises de position contre le texte fondateur de leur religion, ils lui auraient reconnu le droit à la critique et auraient condamné ceux qui, au sein de cette même religion, lui refusent le liberté de parole et la menacent de mort.

Apparemment, cela n’a pas été fait…

Et comme ces « religieux » ne réagissent que rarement – pour ne pas dire jamais- devant les crimes commis un peu partout dans le monde au nom de la religion qu’ils représentent, comme ils ne s’offusquent que rarement – pour ne pas dire jamais – des discours appelant à la mort des « mécréants » et autres apostats lancés dans maints lieux de leur culte ici comme ailleurs ; comme ils ne dénoncent que rarement – pour ne pas dire jamais – les menaces que font peser les tenants les plus acharnés de leur croyance sur ceux qui s’attachent à analyser leurs textes et à en montrer la vanité, il faut bien s’interroger sur la signification de ce silence et le lien réel qui peut apparaître entre ceux qui professent l’extrémisme le plus obtus et ceux qui disent proposer une « lecture » pacifique des textes fondateurs de leur foi..

Je ne suis pas un lecteur assidu du « Quor’an », je ne connais pas les « hadîth » et encore moins la « sunna » ou « la chari’a »…Je laisse l’exégèse de ces écrits et autres préceptes aux « sages » hanafites, malékites, chaféites, wahhabites sans oublier les tenants du soufisme ou de l’ismaélisme, et les ayatollahs shî’ites, qui depuis 14 siècles, s’escriment à rendre claire la parole divine transmise à celui qui est leur prophète et dont l’impénétrabilité semble résister à toutes les tentatives d’éclairage… Ce qui ne va pas sans conflits historiques et massacres réguliers entre leurs adeptes, chacun revendiquant « la vérité » pour son propre compte. Ce qui ne manque pas d’étonner un esprit libre, toujours plongé dans un abyme de perplexité devant l’énergie déployée par les exégètes religieux pour élucider la parole «vraie, éternelle, immuable et fixée définitivement » de la divinité …A moins que cette parole ne soit qu’humaine, et qu’alors il soit loisible de l’examiner à la lumière de la Raison et à l’aide des outils linguistiques, historiques, socio-économiques, géo-politiques…élaborés par la pensée active et dynamique des Hommes. Auquel cas, on ne peut plus comprendre qu’elle s’impose par elle-même, et de manière définitive, et qu’elle fonde une forme de pensée et d’organisation politique inattaquable et définitive. Dilemme commun aux religions du Livre, dont le Livre fonde la réalité tandis que « les savants de la foi » passent leur temps à le lire à leur manière et à fonder des « sectes » irréductibles et séparées irrémédiablement.

Je laisse donc aux « spécialistes »les questions « métaphysiques » dont Voltaire se moquait, pour ne m’en tenir qu’aux faits vérifiables et attestés …Au VIIème siècle de notre ère, au Moyen Orient actuel, l’écriture est fixée et répandue, les sites urbains et ruraux formés nettement, les espaces naturels bien transformés par les Hommes :aussi ne manque-t-il pas aujourd’hui de sources multiples ( sur le terrain et dans les ouvrages) pour savoir que Muhammad est, aussi, un chef de guerre qui impose sa loi et sa foi , à Médine puis à La Mecque, par la force…Qu’il ait été reconnu comme « prophète » d’une nouvelle religion par ceux-là mêmes qui croient en cette religion ne change rien à l’Histoire . De même que cela n’efface ni le schisme sanglant qui s’opère à sa mort entre ses adeptes, schisme qui ensanglante encore tous les jours leurs rangs… ni la volonté de conquête qui les anime alors à partir de leur centre politique et spirituel, les uns vers l’ouest, les autres vers le nord et l’est, pour exporter leur foi au nom du « djihad »…Que l’islam ait porté sa parole comme un gonfanon au bout d’une lance est une réalité historique qui, d’un certain côté, le fonde.

De la même manière, les pays qui , aujourd’hui, ont fait de l’islam leur religion officielle et dominante, ont bien tous ceci de particulier qu’ils ne reconnaissent pas la pratique politique démocratique, la loi élaborée en dehors de l’espace religieux, l’égalité de l’homme et de la femme, l’identité inaliénable de chacun par la reconnaissance de la liberté de conscience, les droits et les devoirs de l’homme et du citoyen tels que l’Histoire de notre civilisation les a élaborés en s’opposant à la religion dominante . Quelle que soit la « qualité » de leur lecture du livre et des textes traditionnels, ces pays s’inscrivent dans une perspective historique régressive par rapport à l’universalité des valeurs que nous avons fondées. Tout ne se vaut pas en ce domaine, et si leur histoire a sa justification, elle ne peut s’imposer à nous sous peine de négation de ce que nous sommes.

Quant au responsables « religieux » qui organisent l’islam en France, force est de constater que leurs démarches sont , pour le moins, obscures et contradictoires…Peu m’importe, en tant que citoyen de ce pays, libre de conscience , égal en droits et en devoirs aux autres citoyens libres de conscience qui constituent l’espace public et sociétal qui nous organise, la « lecture » qu’ils font de leurs textes…Cela ne concerne que leurs ouailles et l’organisation de « leur église » dont je ne me mêle pas au nom de la laïcité de notre espace commun. Mais quand ces responsables demandent « un moratoire » sur la loi organique de 1905, je les combats…Quand certains veulent imposer leur loi religieuse à la loi générale ( voir « la charte islamique européenne » signée le 10 /01 /08 ) , je les combats … Quand d’autres s’opposent à la mixité à l’hôpital, à l’école, dans les piscines publiques, ou demandent des menus spéciaux dans les restaurants scolaires, je les combats.. Quand d’autres encore imposent une discrimination sexuelle, vestimentaire, civique à la Femme, je les combats… Quand tous veulent limiter la liberté d’expression, imposer le créationnisme, interdire toute critique des dogmes et des rites religieux, je les combats…

Bref, quand les adeptes d’un religion, quelle qu’elle soit, veulent la réintroduire de quelque manière que ce soit dans l’espace public pour le tordre à leur intérêt, je les combats au nom de la loi fondatrice de notre socle républicain, de l’unité de la Nation, de l’adage « l’Etat chez lui, l’Eglise chez elle »…

Et il serait souhaitable que tous ceux qui se disent attachés à cette maintenance de la foi dans la sphère privée de chacun, de la croyance dans le domaine intérieur de chaque humain, de la religion dans l’espérance particulière de chaque être, s’engage de la même manière dans ce combat indispensable aujourd’hui , à un moment où l’on assiste à une offensive sans précédent dans la modernité des Eglises, de toutes les Eglises et autres « sectes », en Europe, en suivant les traces ouvertes par la construction politique européenne…

Défendre la laïcité telle que nous avons su la construire, la renforcer …Imposer la neutralité de l’Etat face aux espaces religieux ( il faudra expliquer cela à Madame Royal qui semble l’ignorer)…Affirmer la primauté de la loi générale sur toute loi particulière…Laisser la religion dans la sphère privée et faire vivre les principes démocratiques dans la sphère publique …Ce n’est pas seulement s’opposer aux extrémistes de tous bords, aux terroristes islamistes ou autres , aux fanatiques idéologues fascisants ou aux traditionalistes sectaires : encore faut-il le faire car on a vu au début de cet article que beaucoup se réfugient dans un silence dont l’éloquence nous fait douter de la validité de leur refus de cet extrémisme souvent meurtrier… C’est aussi mettre en cause tout ce qui est de nature à violer les principes fondamentaux qui nous unissent, nous font » vivre à côté » de manière apaisée, nous font construire un destin commun ici et maintenant …C’est encore s’engager fermement contre les moindres atteintes à ces principes fondamentaux et contre toutes les idéologies, toutes les croyances, tous les écrits, toutes les pratiques qui tendraient à les nier ou à les remettre en question.

Là est le sens du combat pour la défense et le renforcement de la laïcité…Là est le terrain de notre action commune de démocrates républicains, laïques et sociaux à le fois.

Empédoclatès

« du bon usage de la raison »

Print Friendly, PDF & Email

Les commentaires sont fermés.

Lire Aussi