Intéressant débat au "Monde" sur le livre de Sylvain Gouguenheim

Les polémiques que le journal « Le Monde » et le mensuel « Le Monde Diplomatique nous ont donné à lire au sujet de Sylvain Gougenheim pourraient faire croire qu’il y a opposition entre Roger-Pol Droit et Alain Gresh. Je pense qu’il s’agit plutôt d’un vrai faux débat, très bien mené.

Il est indéniable que M. Droit soutenait Gougenheim alors que M. Gresh l’accusait d’« islamophobie » (1). Mais en examinant attentivement leurs textes, on se rend compte qu’en dépit de cette divergence, les deux journalistes s’emparent, chacun à sa façon, d’une facette de l’ouvrage et de l’auteur pour constituer une sorte d’opposition un peu fabriquée autour d’un même et unique fait religieux : le monothéisme.
Dans le domaine intellectuel, scientifique et philosophique, je suis persuadé que personne n’ignore le fiasco historique qui fait que le Moyen-âge judéo-islamo-chrétien a bien mérité son nom. Ce fiasco est en bonne partie dû à la prééminence de la religion et des religieux. Il est évident que les monothéistes ont toujours eu de réels problèmes avec les Vénus et Apollon en plus d’en avoir avec la liberté de penser et de publier. Aussi bien Galilée qu’Averroès en savent quelque chose.

Mais tout de même, chapeau à Roger-Pol Droit pour sa présentation du livre « Aristote au Mont-Saint-Michel ». En étant clair et provocateur, il a su faire débat autour d’un ouvrage d’histoire qui aurait pu n’intéresser qu’un lectorat spécialisé : « somme toute, contrairement à ce qu’on répète crescendo depuis les années 1960, la culture européenne, dans son histoire et son développement, ne devrait pas grand-chose à l’islam. En tout cas rien d’essentiel. Précis, argumenté, ce livre qui remet l’histoire à l’heure est aussi fort courageux ».
Indépendamment de la thèse très nuancée et bien équilibrée de Sylvain Gougenheim, ce qui a fait débat sur la place publique est au fond assez simple : la renaissance de l’Europe à la rationalité grecque est-elle due à l’héritage arabe et islamique ?
Mais n’est-il pas plus éclairant de répondre d’abord à deux autres questions connexes :
1 – Pourquoi est-ce que les Byzantins, bel et bien chrétiens et Européens(2), qui lisaient pourtant dans le texte, aussi bien Aristote que les autres auteurs de l’Antiquité, n’en ont pas été plus savants, bien avant leurs frères d’Occident ?
2 – Et ces musulmans qui auraient transmis la rationalité à l’Europe, pourquoi y sont-ils imperméables jusqu’à nos jours ?
En toute logique, aristotélicienne soit dit en passant, je prétends que les prémisses de nos intellectuels contemporains sont fallacieuses.
La réponse à ces trois questions est d’une déconcertante banalité : nous savons que des penseurs courageux, comme Copernic et Galilée, ont d’abord osé enterrer la physique géocentrique d’Aristote et la vision monothéiste du monde pour que l’humanité puisse enfin sortir de son monde clos, étouffé par les Cieux (3). Toute la physique d’Aristote, et par conséquent sa métaphysique, partait d’hypothèses dont les géomètres Grecs, surtout Archimède, avaient démontré l’inanité(4). Galilée a dû batailler sans parvenir à faire admettre à une certaine Église que le monde d’Aristote était totalement dépassé. C’est que l’Aristote chéri des musulmans et des judéo-chrétiens étayait, dans tous les sens du terme, ces Cieux qui menaçaient de s’écrouler sur leurs têtes.
Les postulats de nos intellectuels actuels sont douteux puisque c’est la renaissance de la physique géométrique et expérimentale d’Archimède, contradicteur d’Aristote, qui a donné une longueur d’avance à l’Europe occidentale par rapport à toutes les autres civilisations ; qu’elles soient sémitiques, turques, grecques, ou asiatiques. Ce n’est donc pas une question de race, de grécité, de xénophobie ou d’islamophobie, mais une simple question d’hypothèses et de vérification de leur validité.
Il importe peu qu’Aristote soit passé à l’Occident par le Mont-Saint-Michel, par l’Andalousie ou par Byzance. Dans tous les cas, là où sa vision des choses a été béatement adoptée, hier à Rome ou à Cordoue et aujourd’hui en France ou aux Etats-Unis, elle a pu se transmuer en dogme handicapant (voir à ce propos le livre décapant de deux chercheurs et normaliens, J-J. Kupiec et Pierre Sonigo intitulé « Ni Dieu ni gène » (5).
La physique d’Aristote et sa métaphysique a donc constitué (et constitue toujours) un réel trompe-l’œil intellectuel qui n’a jamais rien produit d’utile à l’humanité. Les spéculations d’Averroès non plus. Ce grand commentateur d’Aristote était d’ailleurs devenu un inconnu, même chez les Arabes et les musulmans. C’est bien Ernest Renan qui lui a offert une nouvelle vie. Mais contrairement à nos idéologues et thuriféraires d’aujourd’hui, ce philologue que l’Eglise n’appréciait point(4), ne se faisait aucune illusion sur le Moyen-âge judéo-islamo-chrétien qu’il connaissait très bien : il jugeait à sa juste valeur la stérilité de sa philosophie fondée sur les Dieux qui sont aux Cieux.

Il est donc temps d’enterrer Averroès et l’islam classique juste à côté des grands gisants de l’Eglise judéo-chrétienne, apostolique, « rationnelle » et très aristotélique. Bien des chrétiens et des musulmans, allant du pape à Rome jusqu’aux muftis d’Arabie, n’ont pas encore résolu d’apprendre correctement leurs leçons d’éthique biologique : prenez une Marie bien choisie, adjoignez lui tout simplement un homme de son choix, laisser leur quelque temps de gestation et vous obtiendrez un petit être divin. Il n’a nullement besoin que ses parents aient eu la bénédiction d’un pasteur, d’un imam ou d’un rabbin. C’est toujours le même acte d’amour qui nous fait advenir à l’existence, c’est toujours un vrai miracle et c’est toujours l’amour qui fait que tous les êtres humains sont des êtres divins.
Pascal Hilout
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(1) – Plusieurs articles sont disponibles sur le site Islam & Laïcité
(2) – « Le débat autour de « L’Europe et les apports de l’islam » »
(3) – L’Ionie, même si elle est située en Asie Mineure, faisait bel et bien partie de la Grèce antique et de l’Empire byzantin.
(4) – Galileo Galilei, Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, publié en 1632, traduction par René Fréreux et François de Gandt. Paris, Seuil, Points Sciences, 2000.
(5) – Pour les détails suivre ce lien : Averroès, son Moyen-âge et ses thuriféraires
(6) – Ni Dieu ni gène – Pour une autre théorie de l’hérédité, Le Seuil, Points Sciences, 2003
(7) – Ernest Renan – Wikipédia

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