It's a free world, un film de Ken Loach qui ne peut que relancer le débat sur l'immigration

J’avais fait un pari audacieux, celui d’aller voir ce film avec une amie, militante du RESF, de la LCR, et donc, logiquement, partisane de la régularisation de tous les sans-papiers. C’est un sujet sensible, entre nous, et, pour préserver notre vieille amitié, nous avions choisi de ne plus l’aborder. Mais elle a insisté pour que nous y allions ensemble, et je n’ai pas su dire non.
J’avoue que je craignais le pire, vu les sympathies trotskistes prêtées à Ken Loach, je m’attendais à un film compassionnel et gauchiste. J’ai été très agréablement surpris. Le cinéaste anglais a réussi un film très équilibré, faisant le tour de l’ensemble des questions relatives à l’immigration.
Une femme de 33 ans, mère d’un petit garçon de sept ans que ses grands-parents élèvent, se fait virer, au bout de six mois d’essai, par une boîte d’intérim de négriers, spécialisée dans la main d’oeuvre étrangère, qui lui avait fait des promesses de titularisation. C’est pour elle la fois de trop, elle jure que plus personne ne l’exploitera, dorénavant.
Elle décide donc, avec sa colocataire, de monter sa propre boite, qui proposera des travailleurs immigrés à des entreprises. Au début décidée à respecter les lois, et à ne faire travailler aucun clandestin (Ken Loach n’emploie jamais le mot sans-papiers), elle est petit à petit confrontée à la dureté d’un marché où la concurrence est rude. Voyant que l’Etat ferme les yeux sur les trafics de main d’œuvre en situation irrégulière, elle n’hésite plus.
Les sentiments n’ont pas leur place dans ce monde impitoyable, et, petit à petit, Angie, l’héroïne, va reculer ses propres limites, obsédée par une réussite sociale qui la fuit depuis toujours. Ken Loach nous montre la détermination de ces travailleurs polonais, ukrainiens, iraniens, africains, prêts à accepter toutes les conditions de travail, vivant dans des conditions insalubres indignes d’êtres humains, avec leur famille.
Il ne ferme pas les yeux sur l’endettement que contactent ces familles pour venir en Grande-Bretagne, et sur les trafics de faux papiers qui gravitent autour. Ce sont les nouveaux esclaves du 21e siècle. Le moment fort de ce film sera un dialogue sans concession entre le père de l’héroïne, ouvrier à la retraite peu fortuné, et sa fille, sur un banc, dans un square.
Angie essaie de convaincre son père qu’elle est une bienfaitrice, pour ces travailleurs, et qu’elle leur met le pied à l’étrier pour une nouvelle vie. Le père fait remarquer que ces gens là seraient bien plus utiles dans leur propre pays, plutôt qu’à se voir transformés en esclaves dans des pays industrialisés. Sa fille, pour s’en sortir, lui dit qu’il parle comme le Front national. Sans se démonter, son père lui demande si elle pense à son fils, âgé de sept ans, dans quinze ans, et au monde qu’elle est en train de lui laisser. A la fin du film, il y a eu un grand silence, dans la salle.
A un moment où Jacques Attali, dans une commission où siègent vingt-deux grands patrons, recommande de faire appel massivement à l’immigration, en France, pour relancer l’économie et payer les retraites, « It’s a free world » est un film indispensable pour qu’enfin l’immigration cesse d’être un débat tabou, longtemps rendu impossible par le poids et les propos du Front national, dans notre pays.
Dans quelle société voulons-nous évoluer ? Avons-nous envie de vivre dans un pays où demeure un chômage de masse ? Avons-nous envie d’une coupure de plus en plus grande, avec d’un côté une fonction publique protégée de la concurrence de l’immigration (ce qui n’empêche pas certains militants de la fonction publique, protégés par leur statut, de réclamer une liberté totale d’immigration qui ne frappera que les salariés du privé). Avons-nous envie d’un salariat du privé où l’assistanat versé à des chômeurs de plus en plus nombreux remplacera l’emploi, qui sera de plus en plus précarisé ? Avons-nous envie que ces chômeurs retrouvent une dignité par le travail, qu’il n’y ait plus de chômage, ou bien sommes-nous résignés aux statistiques des grosses têtes, qui nous expliquent qu’en 2050, il y aura toujours 9 % de chômage dans la population française ? Avons-nous envie de voir de plus en plus d’emplois occupés par des salariés utilisés pour tirer les acquis sociaux du monde du travail vers le bas ? Voulons-nous la délocalisation du droit du travail, où, au lieu délocaliser les entreprises, on importe des conditions à la baisse, venues d’ailleurs ? Souhaitons-nous que les travailleurs immigrés en France depuis de longues années, et les 120.000 citoyens qui choisissent la nationalité française chaque année, réussissent à s’intégrer ?
Comment peut-on, dans un pays qui compte plus de deux millions de chômeurs, parler de relance massive de l’immigration ? Comment des militants d’extrême gauche en arrivent-ils à tenir un discours qui ravit les employeurs, et le système, tout en se réclamant de la défense des salariés de ce pays ? C’est toute cette discussion que j’ai eue, plusieurs heures, en sortant du film, devant un verre, avec mon amie du RESF et de la LCR. A ma grande surprise, on a pu parler sans se fâcher, et je l’ai sentie très ébranlée par ce film.
Jeanne Bourdillon

image_pdf
0
0