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Italie : Tout savoir sur les transactions post-électorales

Demain l’Italie sera gouvernée…

Et c’est bien pire !

Durant 36 heures, pratiquement sans arrêt de nuit, le personnel politique italien nous a joué une pièce d’une grande subtilité et d’une rare violence contenue.

Cet article risque d’être un peu pénible à lire, je le regrette, mais ce qui s’est passé en Italie est exemplaire de la puissance centripète du système européaniste, cela est donc riche d’enseignements pour la France.

Rappelons que dans ces élections générales touchant à la fois, et au suffrage direct, les députés et les sénateurs, le mouvement populiste de « gauche » (?) M5S est devenu le plus fort parti en Italie, mais que l’alliance de centre-droite est arrivée en tête ; au sein de cette alliance la Lega, parti d’une droite forte et anti-européenne, a surpassé Forza Italia la formation de Silvio Berlusconi. Pour compliquer encore les choses, ce dernier n’est pas éligible et donc n’agit que par personne interposées, lesquelles, vu l’âge du Cavaliere, ont toutes des arrière-pensées d’héritage.

Mercredi dernier, suivant la grande tradition italienne d’une démocratie de compromis, rendue obligatoire par les institutions, les  grands partis, se sont réunis et ont convenu que la présidence de la Chambre des députés serait dévolue à M5S et celle du Sénat à l’alliance ; restait à trouver des noms …

Le blocage fut immédiat, les ultra du Movimento Cinque Stelle s’accrochant à leur règle : pas de vote pour des condamnés ou mis-en-examen ; chez Forza Italia cela disqualifie beaucoup de monde, et en premier, le bras droit de Berlusconi, Paolo Romani. Forza Italia fit dire par l’un de ses dirigeants qu’il n’y avait plus d’accord sur les présidences. Voulant contraindre Berlusconi à accepter sa défaite face à la Lega, Salvini se rangea aux cotés de M5S et dans une conversation téléphonique directe avec  Di Maio chef du Movimento Cinque Stelle, accepta son candidat,  Roberto Fico.

Du coup cela transféra la foire d’empoigne au Sénat, de multiples conciliabules eurent lieu, sans exclusive, sans insultes, avec des mots tranchés et des embrassades. Les télés (nombreuses en Italie), les journaux (très vivaces en Italie), les réseaux sociaux bruissaient de déclarations ; négociations entre partis et à l’intérieur des clans partisans ; on a peine à imaginer en France une telle démonstration de démocratie réelle. Tout est sur la table, tout le monde parle avec tout le monde, rien n’est impossible. En France, si des députés France Insoumise et Front National sont du même avis, ils se feront des procès d’intention et ne voteront jamais ensemble, en Italie si.

Avant de revenir au Sénat, voyons qui est celui que Salvini a accepté comme président de la Chambre des Députés c’est-à-dire le troisième personnage de l’état italien.

Roberto Fico napolitain de 44 ans, diplômé en science de la communication, l’un des premiers militants du mouvement cinq étoiles, est député depuis 2013, c’est un « orthodoxe »  c’est-à-dire représentant des intellos-progressistes, assez à gauche, mais qui ne sont pas similaires à Podemos en Espagne.

Il a été président de l’autorité de contrôle de la RAI (audio-visuel public) où il s’est concentré, avec un zèle de commissaire politique, sur la « transparence ». Il est favorable au mariage homo, à l’euthanasie, et aux autres dérives sociétales actuelles. L’aversion de l’U.E., point important du programme de Cinque Stelle, n’est pas souvent exprimée par lui, qui semble avoir été marqué par son année « Erasmus » à Helsinki.

Il est donc, en tout, apte à capter des voix du centre-gauche lors des votes à l’assemblée.

Pour bien comprendre le jeu il faut savoir que les votes successifs pour l’élection des présidents se font à des majorités qui évoluent en fonction du nombre de votes effectués : majorité des 2/3, majorité absolue puis relative. Durant les premiers votes il n’y a pas officiellement de candidats, les bulletins sont rédigés à la main, seul le dernier vote se fait sur deux candidats désignés. Les bulletins blancs, sont comptabilisés lors des premiers votes, mais plus ensuite, le nombre d’élus sert de référence pour les premiers votes, le nombre de présents ensuite… de plus les règles sont différentes  à l’assemblée et au sénat ; autant dire que chacun scrute les votes putatifs des autres, la peur d’une combinazione est présente, ainsi que celle des francs-tireurs déçus par le choix de leurs chefs.

Vendredi soir la tension est à son comble, Salvini a fait voter pour une sénatrice Forza Italia alors que Berlusconi veut imposer son homme de main rejeté par M5S, la Liga au lieu de voter blanc comme prévu inscrit le nom de Anna Maria Bernini adoubée aussi par Di Maio, mais la majorité requise n’est pas atteinte, certains ont même mal orthographié le nom ! Berlusconi est furibond, Salvini tient bon, les journalistes écrivent : « Berlusconi dévasté », « implosion du centre-droit » ; à 22h30 le vieux politicien ne cède pas : “Nostro candidato resta Romani”.

Salvini renouvelle son soutien à M5S pour la présidence de la chambre, « nous attendons le nom », pour toute l’Italie il y a eu un accord secret de gouvernement entre les deux partis populistes, mais dans chaque formation le camp des « anti-convergence » se fait entendre ; à 0 h 22 coup de théâtre M5S énonce son choix : Riccardo Fraccaro. C’est un fidèle de Di Maio, idéologiquement il est compatible avec un accord Lega / M5S mais c’est un homme du nord, bastion de la Lega, du temps où la Lega s’appelait encore Lega nord et était régionaliste il a souvent eu des mots durs contre elle, traitant ses dirigeants de l’époque de voleurs. Pour Salvini l’accepter c’est prendre le risque de perdre la vieille garde et de ne plus avoir le choix dans la formation du gouvernement ; pour Di Maio arriver à cela ne lui aliénera que ses ultras, il semble qu’il ait moins a perdre.

Un peu avant 9 heures, Silvio Berlusconi invite chez lui Giorgia Meloni et Matteo Salvini, d’autres ténors de la droite sont conviés. Vers 9h10 des informations fuitent de la réunion de Cinque Stelle l’aile orthodoxe est très énervée qu’un gage ait été donné à Salvini avant même que les consultations pour la formation du gouvernement ait lieu. 9h20, la rencontre de l’alliance centre-droit commence, rapidement certains la quittent visiblement dépités. Au même moment Beppe Grillo, que l’on dit en baisse d’influence, arrive à la réunion Cinque Stelle ; dans son spectacle de la veille il a donné à croire que le rapprochement M5S / Lega l’amusait.

Le vote au Sénat est prévu pour 10h30, à 23 l’alliance déclare comme candidat Elisabetta Alberti Casellati, deux fois secrétaire d’Etat dans les gouvernements Berlusconi et met son veto à Fraccaro, à 25 M5S remet en selle Fico.

A 10h27 Di Maio a des mots élogieux pour son ami Fraccaro mais aucun pour Fico, il indique simplement qu’il a la confirmation de Salvini pour l’élection à la présidence de la Chambre des Députés. Une minute après un porte-parole Lega  indique que l’élection des présidents et le choix du gouvernement sont deux choses distinctes.

Exclu de toute cette phase le parti démocratique (Renzi) décide de voter pour ses propres candidats, ce qui en Italie lui ferme la porte des vice-présidences.

A 10h38 Movimento Cinque Stelle vote Casellati au Senat, la Lega rappelle son veto sur Fraccaro, Berlusconi ayant fait savoir que le nom lui était égal.

12h56 Roberto Fico est élu président de la Chambre des Députés, de nombreux élus Forza Italia n’ont pas voté pour lui. 13h04 Elisabetta Alberti Casellati est élue présidente du Sénat.

Comment comprendre ces votes ; il s’agit d’une solution d’équilibre, d’équilibristes même, homme/femme, jeune/âgée, rigide/souple, anti-système/système,  euro-sceptique/europhile,  opposant possible/fin de carrière,  diplôme de communiquant/diplôme de droit, sud/nord, chaque Italien peut se retrouver dans l’un des deux présidents, voire dans les deux, mais toujours partiellement ; l’Italie est plus que jamais éclatée.

Mais il y a une autre lecture, celle qui conduit à un gouvernement mi-technique, mi-politique, et qui n’a jamais été évoqué comme possible : M5S /Forza Italia.

Du gouvernement à venir et de sa durée de vie avant de nouvelles élections obligatoires, je vous en parlerai dans un prochain article, mais avant je vous livre les résultats d’un sondage bien italien : comment voteriez-vous aujourd’hui ? Donc en connaissant les résultats et au vue des tractations de la semaine. C’est édifiant :

Parti démocratique 17,5 % (-1,2)

Petits partis de gauche 3 % (-1,1)

Libres et Egaux 2,1 % (-1,3%)

Total gauche pro-européenne 22,6 % (-3,6)

Mouvement cinq étoiles 34,9 % (+2,2)

Ligue 23,5 % (+6,1)

Petits parti dits d’extrême-droite 8,1 % (-1,6)

Forza Italia 10,9 % (-3,1)

La cause est entendue ! Les Italiens veulent du changement, profondément come le montre l’échec de « Libres et Egaux » sorte de EELV adapté, et le recul de Forza Italia et du Partito Democratico qui culminait à plus de 40 %.

Plus encore, l’addition des voix M5S, Lega et autres petits mouvements euro-critiques dépasse les 60 %, ce chiffre considérable explique que l’U.E. ait tout pardonné à Berlusconi et sans doute beaucoup promis à Di Maio.

Gérard Couvert