J'ai découvert tardivement que j'aimais "Ma France"

En mai 1968, je viens d’avoir quinze ans, et je suis en première année d’apprentissage du métier de typographe, à Colombes. Je veux en effet travailler au plus vite, pour avoir mon indépendance économique. Je suis reconnaissant à mes parents de l’avoir compris. Personne dans ma famille n’a d’engagement politique. Je passe donc totalement à côté de ces événements. Je ne suis pas mécontent de rester chez moi le dernier trimestre, et de faire des parties de football avec mes copains. Mais quand je reprends l’école, je découvre que ce n’est plus comme avant, on nous parle d’auto-discipline, et l’autorité des enseignants est fréquemment contestée. Grande conquête de mai 68, on nous installe des bancs dans la cour, et on a le droit de fumer. Un trotskiste, qui deviendra chef du service d’ordre de l’OCI, organise même une grève parce que la nourriture de la cantine n’est pas bonne. Entre nous, je crois que le premier qui se serait mis sur un banc pour haranguer les élèves aurait obtenu un débrayage, quelle que soit la raison.
Au travail à dix-sept ans, j’ai alors une angoisse : je n’ai pas envie d’aller à l’armée, je ne veux pas perdre une année de salaire, et me faire couper à ras mes beaux cheveux mi-longs. Ce sont des engueulades à n’en plus finir avec mon père, très attaché à la défense du pays (il a connu l’occupation allemande), pour qui ce serait un déshonneur que son fils ne serve pas la France.
Mon long problème avec le bleu blanc rouge et la République vient de là. Pendant une année (car je fais partie des pigeons qui n’ont pas réussi à se faire réformer), ma haine contre l’armée, contre l’uniforme, ne fait que croître. J’identifie tout cela à « Ma France », que contrairement à Jean Ferrat, je n’arrive pas à aimer.

De retour dans la vie civile, c’est l’époque de mes premiers engagements politiques. J’aime bien le PCF, et son secrétaire, Georges Marchais, pour sa grande gueule. J’ai l’impression, quand je l’entends à la télévision, qu’il rosse les bourgeois, et cela me convient. Pour moi, le monde est simple. Il y a les patrons, soutenus par la droite, le Parti socialiste, les gauchistes. En face, le Parti communiste est le seul à défendre les travailleurs.
Ma rencontre avec les trotskistes de la LCR sera fatale à cette vision simpliste du monde. Je suis fasciné par le dynamisme de leurs cortèges, la qualité de leurs mots d’ordre (nous sommes en 1979), et la culture politique de leurs adhérents, moi qui, à l’époque, n’en ai aucune.
Je me laisse donc facilement convaincre qu’en cas de victoire de la gauche, on aura une situation révolutionnaire, comme en 1936, parce que les réformistes ne seront pas capables de répondre aux aspirations du peuple, qu’ils trahiront forcément. Donc, mai 68 était forcément une répétition générale, avant l’inévitable crise révolutionnaire.
La gauche gagne, en 1981. Je vis alors dans l’attente d’un nouveau mai 68. Je voudrais enfin vivre ce que j’ai raté. Je suis de toutes les manifestations de la LCR. Des qu’une grève éclate, dans l’automobile, par exemple, nous sommes convaincus qu’elle est le signe annonciateur d’un affrontement général, et nous soufflons sur les braises pour durcir tous les conflits.
Nous y croyons, nous sommes armés du meilleur programme, nous sommes anti-capitalistes, anti-staliniens, et anti-fascistes, qui dit mieux ?
Mais le chômage augmente, la gauche bloque nos salaires, et les masses ne se tournent pas pour autant vers l’avant-garde éclairée qui leur tend les bras. Certes, elles abandonnent de plus en plus le PCF, mais pour se tourner vers le Front national !
Devenu délégué syndical du Livre CGT en presse, je pratique une politique réformiste dans mon milieu professionnel, tout en continuant à prôner l’affrontement classe contre classe ailleurs. La contradiction ne me paraît pas assumable plus longtemps, et je quitte mes camarades de la LCR en bons termes, mais en tournant une page.
En 1984, les manifestations de droite pour l’école « libre » m’exaspèrent. Voir les curés dans la rue me fait sortir de mes gonds. Il m’arrive, pendant quelques nuits, avec mon amie, bombes de peinture à la main, de recouvrir de slogans laïques les écoles privées catholiques de mon département. Cela fait du bien !
En 1989, je ne supporte pas la position de la gauche sur l’affaire du voile, à Creil. Je sens intuitivement qu’il y a là une grosse bêtise, mais mes priorités sont ailleurs.
Je me rends compte d’une grosse contradiction chez moi. Mon passage à l’armée m’a fait assimiler la Nation à une espèce de dictature militaire, incarnée par des crétins galonnés. Mais en même temps, passionné de football, et de sport en général, je laisse éclater ma joie quand l’équipe de France gagne des matches importants, en coupe du Monde, tout en disant par ailleurs que les prolétaires n’ont pas de patrie.
Je me lance ensuite dans le combat contre le Front national. Mais je suis, à l’époque, interpellé par les textes de Pierre-André Taguieff, qui démontre que le discours différentialiste de SOS Racisme fait le jeu du parti de Jean-Marie Le Pen, qui s’oppose à l’intégration, comme les communautaristes. C’est chez moi une remise en cause de tout le discours du « droit à la différence » que j’avais intégré, chez les trotskistes, notamment. C’est la première fois qu’un discours républicain me séduit.
En 1998, la France est championne du monde de football. Je suis sur les Champs-Elysées, et je vois les drapeaux tricolores sortis par dizaines de milliers. Tout le monde se tombe dans les bras, et je sens toute une fierté d’être français, que j’ai voulu nier toute ma vie. Je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec les gauchistes (dont je fus) qui insultaient le premier drapeau bleu blanc rouge qui apparaissait, et sifflaient systématiquement « La Marseillaise ». Quel décalage avec le vrai peuple !
Pour moi qui me suis engagé contre le Front national depuis des années, le 21 avril aurait dû constituer un coup de tonnerre. Certes, il m’ébranle, mais je n’arrive pas à avoir peur. Je me refuse à voter Chirac, et plus le déchaînement médiatique est important, moins j’ai envie de le faire.
Le 1er mai 2002, dans les Yvelines, je suis malgré tout à la sono d’une manifestation contre le « danger fasciste ». Je comprends toute la schizophrénie de ma situation. Je ne vais pas voter Chirac, et je manifeste contre un Front national dont les militants se terrent ! Mais, alors que je tiens le micro, et lance des slogans repris par les manifestants, un grand gaillard d’Afrique noire vient me voir, et me dit : « Monsieur, il faut chanter la Marseillaise ». La tuile ! Je chante horriblement faux, et la dernière fois qu’on a essayé de me la faire chanter, c’était le jour de mon certificat d’études. Un massacre ! Je m’en sors en lui passant le micro. Et là, j’entends cet homme lancer à pleins poumons « La Marseillaise », et la faire reprendre par la foule. J’en ai la chair de poule, les larmes aux yeux, et je comprends alors qu’il est temps de me remettre en cause sur cette question, de me pencher sérieusement sur l’affaire de la Nation et de la République, et sortir définitivement de mes clichés passés.
Quand j’entends, à la télévision, les militants de l’UOIF, au Bourget, à Pâques 2003, siffler Sarkozy pendant plusieurs minutes parce qu’il a demandé aux femmes de retirer leur voile lors d’une photo d’identité, c’est pour moi un déclic. J’en ai plus que marre de nos reculs successifs devant ceux que j’appelle sans complexe les fascistes islamistes.
Invité à un débat par le Mouvement des Jeunes Socialistes du 78, je me retrouve à une tribune avec une militante voilée de l’UOIF, qui passe fréquemment sur les plateaux de télévision, Khadija Marfouk, qui se prétend ingénieur, et se dit privée d’emploi à cause de son voile. Il y a dans la salle cinquante personnes, dont une quinzaine de supporters de mon adversaire. Pendant plus de quatre heures de débat, la tension est extrême. Mes opposants sont presque tous universitaires, et ont un discours très rodé, basé sur notre culpabilité, leur victimisation, et amalgament laïcité et racisme. Cela me décide définitivement d’investir mon énergie militante dans une loi contre les signes religieux à l’école.
Je constate les clivages que cela cause, chez quelques-uns de mes amis, qui ne me comprennent plus, et me reprochent de contribuer à diviser la gauche, et de faire le jeu de Chirac. Mais je n’ai aucun doute sur la nécessité de mener ce combat.
J’adhère à l’Ufal, puis au journal Respublica.
Je découvre alors une culture républicaine, laïque et féministe, qui tourne parfois le dos à ce que j’ai défendu jadis. J’ai la chance de savoir animer des réunions, et j’en fais profiter la cause. Je lis, et je cotoie, des militants dont j’essaie de prendre le meilleur : Anne Zelensky, Annie Sugier, Caroline Fourest, Fiammetta Venner, Fadela Amara, Mohamed Abdi, Mimouna Hadjam, Nadia Amiri, Corinne Lepage, Yvette Roudy, Michèle Vianès, Mohamed Sifaoui, Henri Pena Ruiz, des enseignants de province comme Jean-Claude Santana ou Martine Ruppé, Kebir Jbil, Simon Blumental, Chahla Chafik, la direction de l’Ufal, Jean-Paul Scot, et bien d’autres, dont l’ossature de l’équipe actuelle de Riposte Laïque.
Je m’investis à fond dans la campagne pour le non au TCE, en 2005, mettant en avant la question laïque, la question sociale, et l’Union européenne. Cela passe très bien dans les réunions publiques.
Des divergences apparaissent, dans notre équipe, sur la notion de républicains des deux rives et la perception du danger de l’islam politique. Je n’ai plus de temps à perdre avec quelques personnes incapables de débattre sans manier l’insulte et l’amalgame. Avec quelques amis, nous décidons alors de lancer « Riposte Laïque », pour réaliser le média qui correspond à notre lecture de la situation.
J’assumerai dorénavant une liberté d’expression que je me suis trop souvent refusé, par peur d’être mal jugé par les miens.
Je n’ai plus honte aujourd’hui d’aimer « Ma France », et je n’ai pas envie de voir mon pays, celui de la Révolution française, celui de 1848, de la Commune, de la loi de 1905, du Front populaire de 1936, de la Résistance, de mai 68, cette France qui a intégré des générations entières d’immigrés dans le creuset républicain, devenir une région de l’Europe, et un satellite des Etats-Unis.
Je ne veux pas davantage voir Sarkozy casser notre laïcité, et n’ai plus aucune confiance dans les leaders de la gauche actuelle pour la défendre.
C’est quand on est sur le point de perdre quelque chose qu’on en mesure parfois l’importance.
Mon père, qui est mort il y a juste dix ans, serait stupéfait, lui qui a passé vainement des heures à m’expliquer de son vivant pourquoi il aimait son pays, de l’évolution de son fils.
Pierre Cassen
(1) http://www.dailymotion.com/video/xyrzk_ferrat-ma-france

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