J’ai eu l’honneur de connaître Albert Camus, mort le 4 janvier 1960

Publié le 4 janvier 2020 - par - 31 commentaires - 1 961 vues
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Albert Camus nous a quittés le quatre janvier 1960.

Je ne reviendrai pas sur les circonstances de cet accident qui lui a coûté la vie, je l’ai traité tout récemment dans un article sur Riposte Laïque, le 9 décembre 2019.

J’ai l’honneur et le bonheur d’avoir pu le rencontrer à plusieurs reprises, dans le cadre de ma profession de journaliste au quotidien « L’Aurore », à Paris, entre 1958 et fin 1959 et, notamment, quelques jours avant son départ pour le Luberon, où il rejoignait sa famille pour les fêtes de Noël et de fin d’année.

Sans Camus je n’aurais très probablement jamais exercé cette profession car c’est grâce à son intervention que j’y ai débuté en 1946, comme « stagiaire » à la rédaction sportive du quotidien « Alger-Républicain », dont il était le brillant éditorialiste.

Deux souvenirs, entre d’autres, m’ont marqué plus spécialement.

C’était une soirée de ce début de 1959.

J’avais insisté pour qu’il m’accompagne afin d’assister à la pièce « La Famille Hernandez », de Geneviève Baïlac, au théâtre Gramont, près des grands boulevards, à Paris.

Nous avons ensuite dîné ensemble, en compagnie de Marthe Villalonga et de tous les acteurs, dans le restaurant qui faisait l’angle de cette rue de Gramont et des boulevards.

Je me souviens de ses paroles, le lendemain : « Tu vois, me dit Camus, nous avons bien ri, mais il ne faudrait pas que les Français de métropole voient, à travers des spectacles comme celui-ci, le vrai visage des Français d’Algérie. Ce serait totalement faux et impardonnable. Ces scènes appartiennent à notre folklore,  au  même  titre  que les “Mystères de Paris”,  le “Bal à Jo” ou la “bourrée auvergnate” le sont aux métropolitains.

C’est notre rôle de démontrer que le Français d’Algérie parle certes avec un accent, tout comme le Français de toutes les régions de France, à l’exception paraît-il des Tourangeaux, mais qu’il n’a rien à envier aux métropolitains en ce qui concerne la syntaxe ou la pureté du langage.  Ce sera à des journalistes comme toi de rappeler sans cesse cette vérité première, de citer à chaque occasion les noms de tous ces Français de chez nous qui appartiennent toujours à l’élite française : hommes de lettres, professeurs, maîtres du barreau, de la chirurgie, de la médecine, sportifs de très haut niveau, acteurs, chanteurs, musiciens et, hélas, politiciens aussi.

Il faudra rappeler sans cesse que l’Algérie a donné à la France les meilleurs de ses fils, sans les lui marchander.

Il m’informa qu’il travaillait à l’écriture d’un roman biographique : « J’ai toujours eu l’intention de le « pondre » sans jamais en avoir eu le temps. On n’a jamais le temps pour l’essentiel, pour le réel, pour les seules choses qui comptent. On en perd trop pour le superficiel. »

Le second souvenir, qui ne quitte pas mon esprit depuis une soixantaine d’années, c’est l’une de ses dernières déclarations, juste avant de quitter Paris, et qu’il m’avait promis de développer à son retour des fêtes : « Si demain le pouvoir nous impose un référendum sur l’indépendance de l’Algérie, je me prononcerai « contre », sans équivoque, aussi bien dans la presse française qu’en Algérie.

Je maintiens qu’Algériens, Français et musulmans, doivent cohabiter.

L’Algérie est catholique à la Toussaint, musulmane à l’Aïd-el-Kebir et juive à Youm Kippour. Ce sera à des journalistes comme toi de rappeler sans cesse notre vérité première.»

C’est ce que j’ai tenté, et que je tente quotidiennement, de faire depuis.

 Manuel Gomez

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Notifiez de
Claude Alaux

Grande vérité quant à l.’impact de “la famille Hernandez”. Albert Camus a raison. Nos compatriotes nous ont, pour la plupart, assimilés à cette caricature folklorique.

Spipou

Je n’arrive pas à retrouver votre article du 9 décembre. Pourriez-vous nous redonner le lien ?

Merci d’avance.

Pharisien

On attribue cette phrase à Albert Camus qui aurait dit à peu près ceci: ” Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde”. Dans la même veine, le philosophe grec Platon avait déclaré plusieurs millénaires auparavant: ” La perversion de la cité commence par la fraude des mots”. Intéressant comme les idées voyagent à travers le temps.

Marjolaine

Merci Monsieur Gomez pour cet article. Et notamment pour ce que vous rapportez sur la famille Hernandez, que j’ai beaucoup aimée mais qui ne représente pas tous les pieds-noirs, tout comme, entre autres, les histoires du “Bar de la Marine” ne représentent pas tous les Marseillais ni tous les Provençaux. Lorsque j’ appris la mort de Camus, je sortais du Lycée et j’entrais chez le libraire de mon quartier où j’y trouvai un de mes oncles, livide, qui m’annonça avec une voix enrouée: “Camus est mort”…Il avait été l’un de ses professeurs et ils étaient toujours restés en relation. Je pense qu’avec le temps Camus se serait aperçu que la cohabitation était très difficile….
Je n’ai pas trouvé votre article du 9 décembre 19.

Pierre Dominguez

Certe Albert Camus était un intellectuel , ami de Sartre, j’apprécie son écriture, mais son idéologie communiste le trompait, il a du le regretter vers la fin de sa vie.

Fomalo

Vous avez sans doute oublié la rupture patente et définitive entre Camus et Sartre, huit ans environ avant l’accident mortel de Camus…et bien motivée par une lettre d’une vingtaine de pages d’Albert, publiée il y a quelques années.
C’est Sartre qui avait une “idéologie” communiste, pas Camus.( Relisez nos classiques, et essayez aussi de chercher Sartre -ou son affidée Beauvoir- dans les prix Nobel).. Je me souviens très bien d’un Sartre gagateux à la fin des années soixante-dix avec son existentialisme doctrinaire, et ses pitoyables bandes de copains, pris en photo tout près de mon travail, et des journaleux de Libération, poussant aux signatures pour les “palestiniens”….

Marjolaine

A sa mort il y a longtemps que Camus n’était plus ami avec Sartre (qui s’était d’ailleurs très mal conduit avec lui.) justement à cause de cette “idéologie communiste” qu’il n’avait pas.
Sartre était un homme borné, d’esprit rigide, Un vrai s……..
Rien à voir avec Camus.

POLYEUCTE

Si Camus était encore parmi nous, il changerait sans doute d’avis…
Le Multiculturalisme est une maladie pernicieuse, voire mortelle !

Euphrosine

J’ajoute que mon mari était alors en permission. Il était militaire, et a fait la guerre d’Algérie, il y a passé 4 ans.

Euphrosine

Merci, Monsieur, pour ce très bel article sur Albert Camus. Je suis une lectrice assidue de Riposte Laïque. Il évoque aussi pour moi un souvenir de cette époque.
Le 4 janvier 1960 je revenais, avec mon mari, de l’Yonne, où nous avions passé les fêtes de fin d’année chez des amis. Sur une route droite, il faisait beau, nous avons vu une voiture contre un arbre, il y avait des gendarmes. Nous nous sommes arrêtés, sommes descendus, et l’ un des gendarmes, en consultant un carnet, nous a dit :”Camus Albert…”. Nous nous sommes regardés, mon mari et moi, manifestement le gendarme ne savait pas qui était Camus Albert. Nous oui.*
Nous avons souvent raconté cette histoire, à des amis, à nos enfants et petits enfants… Pour moi il est toujours émouvant, il m’incite à relire Camus Albert.

Chrisomac

Un gentil philosophe pour faire court.

Marjolaine

Chrisomac Qu’appelez-vous “gentil philosophe”?…..

Chrisomac

Un philosophique dont les concepts ne sont pas clivant. Personne ne le déteste. Sa philo est accessible et limpide en gros.

Marjolaine

chrisomac Pas d’accord! Il a pourtant divisé beaucoup de monde et créé des polémiques. Et sa philosophie de l’absurde n’est pas forcément accessible à tout le monde. Avez-vous lu son oeuvre?

Jill

La cohabitation qu’on appelle aujourd’hui le vivre
ensemble est impossible… deux civilisations n’ont jamais pu Cohabiter à égalité sur un même
territoire.

ab irato

Merci, Monsieur Gomez, pour ce témoignage.Camus était la générosité incarnée mais son rêve n’aurait pu se réaliser. L’Histoire prouve qu’on ne peut imposer aux peuples une élévation culturelle qu’ils récusent d’emblée. Après les victoires de César, les Gaulois l’acceptèrent malgré les dizaines de milliers d’entre eux réduits en esclavage et la Gaule devint le fleuron de l’Empire romain. L’Algérie préfèrera toujours accabler la France, à l’image de Xerxès qui, après la défaite navale des Perses à Salamine, fit fouetter la mer… Le Proche-Orient, musulman ou non, est incurable. La mort de Camus nous a en revanche privé d’un choc avec de Gaulle dans lequel, sauvant l’honneur, il serait sorti vainqueur, par le coeur.

Spipou

Selon les estimations, la guerre des Gaules aurait fait un million de morts et un million d’esclaves (gaulois) en dix ans, chiffres jugés fiables par les historiens.

De plus, Alésia n’a pas été le dernier combat (le siège d’Uxellodunum un an plus tard), et quant aux celtes des Asturies de la péninsule ibérique, ils sont restés insoumis encore très longtemps, pour ne rien dire des celtes bretons de Grande-Bretagne.

Perdre deux millions de personnes sur une population estimée à dix millions, c’est la mort d’un peuple ! Les romains de l’époque, pas plus que les autres peuples, n’ayant pas l’habitude de la clémence pour les vaincus, c’est tout simplement la force qui a soumis les gaulois. On ne peut absolument pas dire que ceux-ci ont “accepté” César !

Spipou

Le désastre et l’effondrement ayant été actés et consommés, je doute que les gaulois dans leur ensemble aient été très heureux de voir la soldatesque romaine prendre ses quartiers chez eux et recevoir des terres prises sur leur territoire après leur honesta missio ! En d’autres termes, ça s’appelle “pays conquis”.

Les élites collaboratrices, en revanche, ayant compris où se trouvait leur intérêt dans cette nouvelle donne, se sont romanisées, ont parlé le latin y compris entre elles, ont adopté l’écriture interdite auparavant par les druides… J’utilise le mot “collaboratrices” à dessein, car cela rappelle une autre histoire…

En bref, la Gaule est devenue gallo-romaine par la force, rien d’autre.

Force que la France n’a jamais exercé à ce point en Algérie.

Spipou

On peut tout à fait imposer aux peuples une assimilation culturelle qu’ils récusent d’emblée. On peut, si l’on dispose de la force nécessaire, et surtout si l’on est prêt à l’utiliser.

J’ai pris l’exemple de la Gaule parce que vous le citez, mais on pourrait en trouver de nombreux autres au cours de l’histoire.

En Italie même, la domination de Rome était loin d’être acquise, pas si longtemps avant la conquête de la Gaule. (Guerre sociale, 90 à 88 avant JC, c’est pas si vieux !) Là encore, c’est la force qui l’a emporté.

Les exemples du Moyen-Orient et du Maghreb après la conquête arabo-musulmane sont également probants.

Spipou

Ah oui, l’exemple des Amériques, aussi !

A part le Paraguay, grâce aux jésuites, aucun peuple n’y a résisté en tant que nation. Les peuples survivants sont restés sous un statut inférieur jusqu’à aujourd’hui. C’était d’ailleurs cela qui avait permis à Morales d’être élu président de la Bolivie avec l’appui massif de la population Aymara.

Je ne vois que trois pays où cette problématique ne se pose pas : au Paraguay où tout le monde est guarani, en Uruguay où l’extermination a été totale, et en Argentine où elle a été quasi-totale.

Marjolaine

Spipou. c’est vrai, on peut très bien soumettre par la force et les exemples que vous donnez le prouvent. Mais…c’était dans d’autres temps, bien lointains et aujourd’hui je ne pense pas que l’on puisse agir de la même manière. Ou du moins pas longtemps.

Dufaure

Camus avait le courage de son intégrité

Anne-Marie G

C’est sans doute très beau, mais Camus avait beau être un grand écrivain, il n’en était pas moins un homme. Et comme tous les hommes, il a peut-être pris en l’occurrence ses désirs pour des réalités. Qui a chassé les pieds-noirs de l’Algérie ? Ils ne sont partis qu’à contre-coeur. Et qui exige sans cesse – probablement jusqu’à la fin des temps des excuses à cause de “l’Algérie française” ? C’était inévitable sous peine de tensions permanentes comme on peut les voir aujourd’hui en Inde entre musulmans et hindous, ces derniers maudissant Gandhi d’avoir permis aux musulmans de rester en Inde s’ils le souhaitaient malgré la création du Pakistan.

Christine B

C’est pourtant bien lui qui a écrit en 58 : “Le train du monde m’accable en ce moment. A longue échéance, tous les continents (jaune, noir et bistre) basculeront sur la vieille Europe. Ils sont des centaines et des centaines de millions. Ils ont faim et ils n’ont pas peur de mourir. Nous, nous ne savons plus ni mourir, ni tuer. Il faudrait prêcher, mais l’Europe ne croit à rien. Alors, il faut attendre l’an mille ou un miracle. Pour moi, je trouve de plus en plus dur de vivre devant un mur.”
Camus avait le c** entre deux chaises , au contraire de Monfreid plus lucide et réaliste sur lui-même et pas politiquement correct qui dira des indigènes de ses célèbres Secrets de la Mer Rouge : je les ai toujours considérés comme faisant partie du décor. Ceci dit je suis PN j’aime beaucoup Camus .

Chrisomac

le problème du monde à venir sera le vivre ensemble auquel personne et aucun pays n échapperont, je leur souhaiter du plaisir à voir comment cela débute!!!!

rebelle

avec tout le respect que l’on doit à Mr. Camus, cohabiter avec des musulmans, c’est
pure utopie !!!

Sjean-louis

Monsieur GOMEZ, votre témoignage m’émeut d’autant plus qu’une anecdote familiale m’a blessé moralement parce que mon premier petit fils n’a pas été prénommé Thibault par ses parents pour éviter le : “tié beau mon fils” ; ce n’est pas notre façon de s’exprimer mais la famille Hernandez est passée par là.

Peter Henri

Oui, beau témoignage

patphil

camus aurait été stigmatisé mais au moins il y aurait eu une belle plume pour expliquer et défendre les piednoirs

Victor Hallidée

Émouvants souvenir…

Josiane Filio

Joli texte.
Merci d’avoir partagé ceci avec nous, et de témoigner d’une belle fidélité à un ami disparu… La fidélité n’a que trop tendance a disparaitre de nos jours, où tout n’est que trahison, retournement de veste, et oubli des anciens.
Elle est donc d’autant plus précieuse qu’elle est rare.

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