Je n’oublierai jamais la grâce de Brigitte dansant le flamenco

Publié le 30 décembre 2013 - par - 909 vues
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BrigitteDans mon rude pays gascon, les fêtes d’été sont l’occasion pour des gens qu’ordinairement bien des choses séparent, de communier dans le chant et la danse, la joie et le vin, la chaleur du soleil et la brièveté des nuits.  On se connaît, on se retrouve, on se chicane devant les bars improvisés, on se fond dans des foules joyeuses du lieu où l’on boit à celui où l’on danse, ce sont souvent les mêmes, on se frôle, on se heurte, on s’embrasse de toute façon car rien n’est grave.  Le temps d’une semaine de juillet, on oublie les rigueurs de l’existence, les différences de destins, les problèmes en cours, les deuils, la maladie.  La société rassemblée s’offre un répit, comme un supplément de souffle, d’air léger, d’envie de vivre, de très simple et très intense bonheur.

Je me souviens de Brigitte descendant d’une voiture qui la menait chez moi il y a quelques mois,. Elle portait sur son visage et dans ses attitudes l’épuisement né du mal qui la rongeait. Et ce sourire aussi, qui démentait le reste et signifiait courage. Je lui promis du repos, une gastronomie réparatrice et comme traitement des lassitudes, le climat atlantique… et les Fêtes. On irait, à la tombée du jour, sur les places et dans les rues, par les venelles où déferlait, tous âges et conditions mêlés, le flot continu des gens.  Sans doute fut-elle un peu inquiète à la perspective de devoir suivre cette rivière bruyante et colorée, ce désordre. Nous la rassurâmes, elle y serait entourée comme il fallait. Et puis, on rentrerait tôt.

Ma France du sud-ouest est proche de l’Espagne. Au fil du temps, le flamenco et la sévillane des ferias y ont imprimé leurs accents, au point de faire école et de résonner dans maints endroits des villes. Ainsi d’une bodega à l’autre les femmes vont-elles serpenter des bras et onduler des hanches au son des orchestres, sous l’œil admiratif des hommes. Cela dure jusqu’aux petites heures tandis que coule la rose fontaine du vin et que circulent les plateaux chargés de magrets et de terrines, de crustacés et de poissons. Cela ressemble aux peintures flamandes d’autrefois, le même bruit, la même gaité, le même nécessaire et truculent excès. La fête.

Brigitte, d’abord étonnée par l’ambiance, assez vite séduite en vérité, a quitté notre table d’amis pour se joindre au ballet. Le cercle des femmes s’est agrandi pour elle, et pour un long moment de charme, inoubliable. Son corps était fait pour la danse, et pour celle-là en particulier. Gracile et délié, souple, capable d’inventer d’instinct le geste que les autres avaient mis des semaines, voire des mois, à apprivoiser. Tout en lui était grâce, liberté, talent, une force capable de gommer en quelques minutes tout le reste : la fatigue et l’angoisse, le lent cheminement de la maladie rythmant les nuits courtes et les réveils subits, l’encre noire de la chose écrite, supposée indélébile. Il n’y eut plus qu’elle, Brigitte, heureuse et belle, incroyablement vivante, et les guitares, et les voix complices qui la portaient et la faisaient tourner dans les lueurs changeantes de la bodega. Un charme, oui dont cette nuit-là de juillet fut avec nous le témoin ébloui.

Je garde intact le souvenir de ce miracle. Je ne retournerai jamais dans ces lieux de musique, de plaisir et de fraternité sans penser à celle qui les illumina de sa grâce, le temps d’un si bref séjour dans mon rude pays gascon.

Alain Dubos

Texte lu par une soeur de Brigitte Bayle, le jour de la cérémonie de recueillement, à Saint-Germain, le 28 décembre 2013.

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