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Jeanne Moreau : une certaine idée de la femme française

Aussi discrètement que Claude Rich il y a quelques jours, Jeanne Moreau s’en est allée « Pour courir vers d’autres lunes / Pour courir d’autres fortunes » (dixit Gilbert Bécaud).

Jeanne Moreau c’était une certaine idée de la femme française, qui prenait son destin en main sans attendre l’aval d’un homme, elle qui les aimait tant…les hommes, que ce soit à l’écran ou pour de vrai, avec exigence : « J’ai toujours été vers des hommes qui avaient du talent. Je n’ai pas eu des amants pour avoir des amants. »
(http://tempsreel.nouvelobs.com/cinema/20121226.CIN5917/jeanne-moreau-les-zigzags-du-destin.html)

Elle disait : « La liberté, c’est de pouvoir choisir celui dont on sera l’esclave. » Phrase d’une femme passionnée, avouant aussi : « J’ai eu un enfant. Je n’en voulais pas. Je sais que je choque beaucoup de femmes. Mais je ne suis pas maternelle. »
(http://madame.lefigaro.fr/celebrites/jeanne-moreau-oui-jai-vecu-comme-garcon-060812-271722)

Est-ce blâmable ? Oui, non, je n’en sais rien. S’il fallait que j’expurge de ma tête toutes les personnalités qui m’ont quelque part façonné, au prétexte qu’elles ne répondent pas exactement à un strict cahier des charges moral, il ne me resterait pas grand-chose à me mettre sous la dent. Je laisse ça à d’autres qui, même dans mon camp, se livrent parfois à des réquisitoires dignes d’un imam « immodéré » ! La vie n’est pas aussi manichéenne, Jeanne Moreau le savait, qui voulait la dévorer et que la vieillesse emportait inexorablement sur l’autre rive : « La peur de vieillir abîme plus que l’âge », constatait-elle. Effectivement…

Au cinéma, elle pouvait être toutes les femmes : amante sensuelle dans Les Amants de Louis Malle, film qui provoqua un tollé à l’époque ; écartelée entre deux hommes dans Jules et Jim de Truffaut ; d’abord innocente puis dominatrice dans Le Journal d’une femme de chambre de Buñuel, etc.

L’actrice évoluera nécessairement avec les outrages du temps infligés à son physique si charmeur, tout en continuant de nous séduire, d’une autre manière, en ne cessant jamais d’explorer les possibilités de son jeu.
Lorsque Jeanne Moreau apparaissait, elle laissait dans son sillage comme un parfum mélancolique irrésistible, finalement plus tragédienne – sobre ! – que comédienne, peut-être à cause du théâtre.

Prenons l’exemple des Valseuses de Bertrand Blier, où elle campe une femme tout juste sortie de prison. Avec elle, le film devient grave, intense, beau même, loin de la franche gaudriole affichée jusqu’alors et après cette inoubliable scène. Et ça ne dure qu’un instant. Idem pour Nikita de Luc Besson, sa présence oblige le rythme très nerveux du film à faire une pause. Sans parler de son passage, plus jeune, dans l’exceptionnelle adaptation du Procès de Kafka réalisée par Orson Welles, lequel lui avait alors donné un conseil qu’elle n’a visiblement jamais oublié : « Quand tu veux comprendre un personnage, fais ses bagages. » L’intéressée avait d’ailleurs sa définition du jeu d’acteur : « Ce qui compte, c’est d’être ému comme les personnages ; ne pas être ému par les personnages. La sentimentalité est à rayer du vocabulaire de l’acteur. » Chez elle, on ne surjouait pas.

Évanescente, douce, amère, espiègle, vengeresse – voir La mariée était en noir, de Truffaut –, Jeanne Moreau pouvait donc tout interpréter avec brio, ce qui lui valut d’entrer à l’Académie des Beaux-Arts en 2000.
Enfin, sans être une militante politique, ce dont elle se gardait bien, elle aura eu des prises de position que je ne partage pas forcément, mais au moins elle sera demeurée une figure féminine libre comme je les aime, loin de ces nouveaux canons de pudeur fanatique qu’on voudrait nous imposer.

Alors, même si c’est trop tard, j’ai envie de lui dédier ces deux vers d’Alfred de Vigny, qui résument ce qu’elle m’a toujours inspiré :
« Que m’importe le jour ? que m’importe le monde ?
Je dirai qu’ils sont beaux quand tes yeux l’auront dit. »

(« La maison du berger »)

Charles Demassieux