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Salomon, expert dans la surveillance syndromique en population

Le confinement n’a pas que des côtés sinistres. Il arrive qu’il soit aussi source de franches rigolades, et cela grâce à un homme devenu célèbre en quelques jours et qui occupe d’éminentes responsabilités au ministère de la Santé, quelque chose comme directeur général – et parfois même caporal – de la Santé, après avoir fricoté avec Kouchner, Terra Nova (qui est de plus en plus Terra archaïca), Touraine.  Il se pourrait qu’il devienne dans un avenir proche presque aussi célèbre que son homonyme le roi Salomon. Celui-ci possédait, croit-on, des mines d’or et de diamants d’où il a tiré sa richesse légendaire ; celui-là ne possède pas de richesses matérielles, mais un Verbe qui a tout pour entrer dans la légende.

Chacune de ses interventions quotidiennes ou quasi quotidiennes à la télévision tient de la performance artistique, non pas en matière de jeu d’acteur, ni de mimique, ni de provoc, ni d’agit-prop, mais de cacologies – c’est-à-dire de mots, expressions, phrases qui sont à des milliers de coudées, non pas du bon usage, mais d’une langue sensée, claire, républicaine.

Une de ces cacologies qui vont longtemps amuser les Français est la désormais célébrissime « surveillance syndromique en population ». En population, n’est-ce pas bien choisi ? Ne dirait-on pas qu’il y a là quelque chose de mystérieux ? Et la surveillance syndromique, ne croirait-on pas voir la chose en entendant le mot ? La chose ? Mais laquelle ? En réalité, cela signifie que les médecins sont invités à transmettre au ministère de la Santé, via une plateforme idoine, le décompte des cas de Covid-19, réels ou supposés, qu’ils constatent chez leurs patients, les services de la Direction générale de la Santé s’engageant à additionner les chiffres fournis. Cette cacologie va sans doute faire date, mais elle n’est pas la seule.

  1. le directeur général de la Santé (mais pas la santé de la langue) éprouve une dilection singulière pour le verbe rapporter, qu’il emploie chaque fois qu’il prend la parole, et généralement au début de ses performances, pour dire, par exemple, que les autorités des États-Unis rapportent 450 décès – en réalité des morts – ; celles de l’Italie ou de l’Espagne ou de la Chine rapportent aussi des décès, mais elles ne les rapportent pas at home ou ailleurs. On comprend à peu près, sans trop se creuser la cervelle, ce que veut dire notre illustrissime haut fonctionnaire : ces autorités indiquent que le nombre de décès, tel ou tel jour, est de 450 ou plus ou moins. Rapporter est employé au sens de signaler, indiquer, faire état, etc., c’est-à-dire, à peu de chose près, dans le sens du verbe anglais report, que Salomon traduit paresseusement par rapporter. Il pense peut-être au verbe rapporter qu’emploient les élèves des écoles maternelles ou leurs maîtresses : on ne rapporte pas ou ce n’est pas bien de rapporter. Au contraire, avec M. le directeur général de la Santé, qui retombe chaque soir en enfance, c’est bien de rapporter.

Il ne se contente pas de rapporter à tire-larigot, il se croit obligé aussi de renseigner. Chaque jour, les spectateurs, du moins ceux qui sont assez stoïques pour assister jusqu’à son terme à cette performance, entendent M. Salomon dire que les autorités renseignent des dossiers ou renseignent des cas. En français, on renseigne quelqu’un, on ne renseigne pas quelque chose, sauf dans la bureaucratie, où le verbe renseigner (un dossier, un formulaire, des fiches, des tableaux, des données statistiques) a éliminé le verbe remplir ou le verbe compléter. Et avec cet admirable renseigner, M. le directeur général de la Santé révèle d’où il parle, à savoir de la Bureaucratie, dont il est devenu l’organe. La Bureaucratie est la digue que la France oppose à l’épidémie. De cela, on peut conclure, sans trop se tromper, qu’elle a encore – l’épidémie, et la bureaucratie aussi – de beaux jours devant elle.

Il y a d’autres cacologies dans les performances de M. le directeur général de la Santé. Étienne Dolet laisse à d’autres, plus scrupuleux, le soin de les relever pour écrire un dictionnaire des cacologies en temps d’épidémies, destiné aux nuls et aux moins nuls que nuls. Il en est une cependant qui dit clairement ce qu’on doit penser de cette bureaucratie : c’est distanciation. Pendant quinze jours, la distanciation a été de tous les menus, M. le directeur général de la Santé voulant dire par là qu’il fallait garder ses distances ou mettre entre chacun de nous une distance d’au moins un mètre, l’idéal étant un mètre et demi ou même deux mètres. La consigne est efficace pour éviter la contagion. Le problème est que le nom distanciation n’a pas ce sens. Dans le domaine des arts (théâtre, littérature, pensée) où il est employé, il a un tout autre sens : c’est le recul que l’on prend par rapport à ce qui est dit, écrit, montré, fait. En bref, on ne prend pas au sérieux les discours ou on n’adhère pas à ce qui est dit. La distanciation, c’est de l’ironie – de la bonne ironie, de l’antique ironie. Ce qu’assène chaque jour M. le directeur général de la Santé, mais sans en avoir conscience, c’est que tout ce que dit, fait, impose la Bureaucratie doit être pris avec la distanciation qu’elle recommande à juste titre.

La Bureaucratie fournit aussi la clé qui ouvre le sens de ce qu’elle dit.

Étienne Dolet