« Journal d’un prince banni » : une chimère de plus pour les Marocains et les Musulmans

Publié le 27 mai 2014 - par - 2 511 vues
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En quatrième de couverture, les Éditions Grasset exagèrent en nous annonçant que le « Prince rouge », met le feu au Palais ! Cette exagération ne diminue en rien l’intérêt du livre. En excluant le prince Moulay Hicham, tout en lui laissant la liberté de parole et de diffusion, je crois que le Palais marocain démontre qu’il a plus d’une corde à son arc pour s’adapter au fil du temps. Induits en erreur par l’éditeur et par l’auteur, bien des lecteurs français pourraient n’y voir que du feu et passer ainsi à côté de l’essentiel (dans les deux sens du terme) !

Le livre est plein de subtilités et il faut d’abord saluer le fait qu’il tient ses promesses : il est bien écrit, sans arabesques, et traite le sujet annoncé. En prime, l’on y découvre d’authentiques perles et des mots d’esprit qui réjouiront les amoureux de la langue de Voltaire et de Molière. Dans son « Journal », l’auteur nous retrace la vie d’un Marocain, certes privilégié, mais finalement très ordinaire : dégoûté, révolté, le cœur un peu à gauche… mais, malgré cela, incapable d’aller au fond des choses, aux racines du mal dont sont atteints aussi bien ses cousins du Maroc que ceux d’Arabie.

Maîtrisant très bien son récit, le narrateur effectue d’ingénieuses pirouettes intellectuelles : au sujet des harems royaux, femmes séquestrées, esclaves sexuelles interdites de remariage, le Prince chérifien, digne descendant du Prophète, écrit ceci :

« Mais mon père tenait à veiller au bien-être de ces concubines turques et d’autres femmes liées à Mohamed V ou à ses prédécesseurs. Elles avaient côtoyé les sultans de manière intime – il fallait donc protéger leur honneur » (p. 29). Vous avez bien lu : « honneur » ! Il n’y a que le Coran qui fait plus cynique en élevant les neuf veuves du Prophète au rang de « Mères des croyants » pour leur signifier qu’elles sont interdites de remariage.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, en terre musulmane, l’arbitraire est bel et bien un système organisé, depuis la Mecque et Mahomet jusqu’à Rabat où règnent ses descendants. Ainsi, le Prince banni nous raconte qu’au Collège royal qu’il fréquentait, tout était traficoté pour que son cousin, destiné à devenir roi après Hassan II, soit en tête de classement (pp. 42-43). Et dans le royaume de l’arbitraire, tout est à l’envers. Le Prince nous raconte que sa mère s’entretenait à la maison, sans paravent, avec Allah el-Fassi, un leader nationaliste très conservateur, donc religieux. Puis, lorsque les « cocos » arrivaient, « Comme au temps de la prohibition, l’alcool et les cigares surgissent de nulle part. Ma mère était priée de disparaître derrière le purdah – le « rideau » qu’est la ségrégation entre hommes et femmes … ». (p. 50).

Même s’il défend une thèse contraire, l’auteur n’échappe pas au recyclage des morts au profit d’un monarque sanguinaire, son oncle en l’occurrence, mais aussi pour racheter, un tant soit peu, son impitoyable ministre de l’Intérieur. Ainsi, l’acte manqué – dans tous les sens du terme – du général Oufkir, de sinistre mémoire pour les Marocains, est décrit de cette façon : « Le général ne supporte plus le clientélisme, la corruption, l’atmosphère délétère. Il a minutieusement préparé cet attentat contre l’avion royal que l’incroyable baraka de Hassan II a fait échouer » (p. 61). L’amateurisme des putschistes et de leur général n’étant plus à démontrer, le terme « minutieusement » se retrouve ici mal placé. La baraka, quant à elle, pouvant tout et rien expliquer, ne sert donc qu’à nous enfumer.

C’est quelques pages plus loin que nous pouvons déceler le jeu trouble auquel se livre la famille royale, de droit divin : « Mon père savait… aussi que Hassan II se vengeait personnellement sur la famille de son ancien « connétable », puisque ce fut par l’intermédiaire de l’un des aides de camp du roi et du père de l’épouse d’Oufkir, le colonel Chenna, que mon père envoya pendant des années des vivres, des vêtements et des livres aux « disparus ». Plus d’une fois, Hassan II lui a vertement reproché ce défi à son autorité. » (p. 64). Rappelons à ceux qui ne se souviennent pas cette histoire des plus inhumaines, que la famille embastillée comprenait aussi des enfants en bas âge. Mais revenons au Prince qui, à travers son « Journal » aimerait tant, par contraste, nous présenter son père et se présenter à sa suite comme le visage humain de cette monarchie et bien d’autres au Moyen-Orient. Or nous savons parfaitement qu’elles s’appuient toutes sur Allah, un et indivisible, qui n’a jamais eu aucun scrupule à se présenter, à la fois, comme « Clément, Miséricordieux » et comme « Tout-Puissant, Invincible, Dominant, Accablant, Présomptueux » (الرحمن الرحيمالجبار القهار المهيمن المسيطر المتكبر). Autrement dit, la sacrée Violence divine, comme celle de ses califes sur terre d’Orient et d’Occident (Machrek et Maghreb) est monstrueuse : elle est tout cela à la fois. Ce qui m’amène à penser que le Prince Moulay Hicham, comme son père, fera partie intégrante de ce système aux multiples visages, faits pour dérouter, pour déstabiliser, pour terrifier et puis  laisser poindre l’espérance de la délivrance, comme le fait si bien notre Prince banni.

Mais il n’y a plus de fatalité comme au temps de Mahomet : il suffit que le Prince banni et que les Musulmans dénoncent et puis renoncent officiellement à vénérer le monstre avilissant qu’est Allah, autre nom pour « Violence aveugle écrasant bien des innocents ».

Une violence légendaire qu’illustre une histoire édifiante que Hassan II raconte à notre auteur au sujet d’un de leurs illustres ancêtres : « La légende veut que la fille de Moulay Ismaïl, Lalla Yaqout, ait été emmurée ici pour avoir refusé d’épouser l’homme que le sultan avait choisi pour elle dans le cadre d’une alliance politique. On dit que, le soir, on entend ses cris. J’ai donc restauré ce mur car, si jamais il s’effondrait et qu’on trouvait ses restes, ce serait très grave.

– Mais si on ne la trouvait pas, lui fais-je remarquer, on se rendrait compte que ce n’est qu’une légende. »

Il me répond : « Oui, et ce serait encore plus grave. »

Ce qui veut dire : vraie ou fausse, cette légende est une leçon de gouvernance qui, en tant que telle, doit être protégée pour traverser le temps. Ancré dans notre imaginaire collectif, le crime commis contre un individu peut se muer en gage de stabilité. » (pp. 156-157).

Cette citation illustre très bien que le sacré, attaché aux souverains marocains, n’est autre que la « Violence capable de sacrifier des innocents », y compris de sa chair. Hassan II désignait bien des ignominies comme étant son « jardin secret ». Il me semble que la construction d’une légende dénommé « Prince banni », à la suite d’un frère injustement maltraité par Hassan II, fait partie intégrante de la nouvelle « gouvernance » du Palais.

A certains endroits, l’auteur fait semblant de faire des découvertes importantes : « Ce soir-là, je comprends que la monarchie marocaine mêle de façon consubstantielle le religieux, la parenté et la politique. Tout cela est inséparable en même temps que distinct – une vraie hypostasie. » (p. 185). C’est comme si le Prince banni ne connaissait pas la trinité « Allah – la Patrie – le Roi » qui conclue l’hymne national du Maroc. Rappelons que dans l’antiquité, toujours actuelle en terre d’islam, le mot hymne désigne un chant ou un poème composé en l’honneur d’un dieu, d’un héros ou d’un seigneur souvent intégré dans un culte.

Mais notre auteur n’entreprend rien qui puisse laisser espérer la remise en cause de cette trinité. Au contraire, il tente d’avaliser l’idée que l’acte d’allégeance, hérité de Mahomet, est « un rituel mystique qui prend en charge le divin. », pour conclure : « Aujourd’hui, il est donc tout à fait concevable de requalifier, de nouveau, la forme idéale de la gouvernance politique dans le cadre de l’islam. » (pp. 215-216). Erreur fatale, puisque « Allah » et « Violence aveugle » c’est kif-kif, du pareil au même.

Tout le reste n’est que recyclage, domaine dans lequel notre Prince, soi-disant banni, fait très bien ses affaires avec l’aide de ses neveux du Golfe et de l’Arabie.

Pascal Hilout, né Mohamed

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Le Makhzen : l’auteur ne précise pas les contours de ce terme. Dans le langage courant au Maroc, il désigne tout simplement « l’État ». Le mot Lamkhazniyya, les agents du Makhzen, désigne les forces auxiliaires qui maintenaient l’ordre manu militari, manche de pioche (lahrawa) à la main. Comme l’État au Maroc, c’est avant tout le roi et, accessoirement, sa cour, il me semble judicieux d’établir une équivalence entre Makhzen et Palais.

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