Jugement allemand sur la circoncision rituelle des enfants : il faut comprendre le contexte local

Publié le 16 juillet 2012 - par - 654 vues
Share

J’entends les débats passionnés (et parfois irrationnels) provoqués par cette affaire en France, en particulier dans les colonnes de Riposte laïque. Les controverses sont encore plus âpres outre-Rhin.

Sans entrer dans ces dialogues de sourds de toute façon stériles, je voudrais simplement remettre quelques pendules à l’heure et « contextualiser » le jugement allemand.

Le 26 juin, suite à la circoncision religieuse et sans motif médical d’un enfant musulman de 4 ans, le tribunal de grande instance de Cologne rendait publique une décision jugeant que l’ablation du prépuce pour motif religieux était une blessure intentionnelle, et était donc illégale. Le tribunal a affirmé que le droit d’un enfant à son intégrité physique prime sur le droit des parents.

C’est tout.

Mais on a immédiatement fait dire à ce jugement ce qu’il ne disait pas. Quelques exemples, et en commençant par le pire.

1. Le tribunal veut supprimer le judaïsme en Allemagne. J’ai même entendu parler de « nouvel Holocauste », ce qui est abject. Le tribunal ne s’est aucunement prononcé sur le droit de pratiquer ou non une religion.

2. Le tribunal veut supprimer la circoncision religieuse. Absolument pas. Il ne parle que d’enfants, mais n’interdit pas aux adultes de se faire circoncire pour raison religieuse ou non.

3. Le tribunal veut empêcher les parents de donner une éducation religieuse à leurs enfants. Là encore c’est parfaitement inexact.

Je pourrais continuer la liste des faux griefs contre la décision du tribunal de Cologne, comme si soudain l’Allemagne serait devenu une Union Soviétique où toute religion serait interdite. C’est grotesque.

Mais ce qui est également intéressant, c’est de remettre cette décision dans le contexte allemand.

D’une part, en Allemagne (comme dans plusieurs pays nordiques), le droit de l’enfant est sacré, d’autant plus que les Allemands font peu d’enfants. Il y a donc un respect de l’intégrité de l’enfant et de son bien-être.

D’autre part, la décision concernait la circoncision d’un enfant musulman. Or la société allemande est de plus en plus opposée au « multiculti » dont même des personnalités politiques telles que Madame Merkel reconnaissent et condamnent l’échec.

En liant ces deux éléments contextuels, il n’est donc pas étonnant de voir que 56% des Allemands (contre 35%) approuvent la décision du tribunal de Cologne. Il ne n’agit pas de racisme, mais de préservation d’une culture et de valeurs (un peu comme nous, en France, nous défendons la laïcité contre des offensives religieuses).

Pour donner une autre comparaison, il ne viendrait pas à l’idée des gouvernements ou des tribunaux français ou allemands de reconnaître et d’autoriser la polygamie et la répudiation, qui sont pourtant des éléments du dogme musulman. Cela démontre que les dogmes religieux peuvent évoluer ou se contextualiser.

Du reste, aux États-Unis où les mouvements anti-circoncision sont très développés, des juifs progressistes ont décidé de remplacer la circoncision des enfants par une cérémonie sans circoncision, une sorte de « baptême ».

Suite à la décision judiciaire, les médecins allemands (y compris juifs) ont renoncé à toute circoncision religieuse d’enfants afin de ne pas être hors la loi. Certes on ne leur chercherait pas de noises pour une circoncision se passant bien, mais en cas de complication leur responsabilité serait pleinement engagée et les assurances refuseraient de couvrir. Les circoncisions religieuses d’enfants sont ainsi totalement arrêté depuis le 26 juin. (Sauf les circoncisions clandestines qui feraient courir encore plus de risques à leurs auteurs.)

Les communautés juives et musulmanes harcèlent le gouvernement et le parlement allemand pour qu’il « casse » la décision du tribunal de Cologne, si possible en légiférant. Des groupes musulmans menacent de manifestations et de prières de rue… ce qui n’aurait qu’un effet contre-productif pour leurs causes. Les juifs jouent plutôt le lobbying (centre Wiesenthal, ambassade d’Israël, etc.)

Le ministre des Affaires étrangères a pris ses distances avec le jugement. Mais on voit mal quel pourrait être la teneur d’un projet de loi. Assurer la « liberté religieuse » ? C’est déjà le cas ! Créer une dérogation pour la circoncision religieuse des enfants ? Ce serait une loi de circonstance anti-laïque, et qui irait contre ce que j’ai dit sur les Allemands (droits de l’enfant, condamnation du « multiculti » et donc en l’occurrence d’un « accommodement raisonnable »).

La situation juridico-politique semble donc bien bloquée, et il est d’ailleurs à noter que depuis le jugement il y a plus de deux semaines, la presse allemande continue de parler de « âpres débats » sans que s’ébauche un début de solution ou de compromis.

J’espère avoir fait un point de la situation sans entrer dans la polémique stérile, et en expliquant bien les faux procès fait au tribunal de Cologne et à nos amis allemands. C’est dans le respect mutuel que les choses pourront évoluer. Et le premier respect doit être pour les valeurs du pays d’accueil pour les musulmans. Quant aux Juifs qui vivent de longue date en Europe, ils ont su adapter leurs lois religieuses aux pays où ils vivent. On ne comprendrait pas pourquoi il y aurait une exception pour le respect de l’intégrité physique de l’enfant.

Djamila GERARD

P.-S. : Nous apprenons que des rabbins orthodoxes venus de toute l’Europe ont appelé à Berlin à poursuivre clandestinement les circoncisions des enfants en Allemagne. Il s’agit là d’une attitude extrémiste et fondamentaliste qui ne peut que mettre en danger ceux qui se livreraient à de tels actes. C’est parfaitement irresponsable et ça ne va pas dans le sens de l’apaisement souhaitable. Espérons que la communauté juive d’Allemagne condamne ces extrémismes contre-productifs.

Print Friendly, PDF & Email
Share

Les commentaires sont fermés.