Kadhafi : pourquoi ce silence sur son inquiétant prosélystisme religieux ?

Il est de bon ton de tirer à boulets rouges sur Sarkozy au motif qu’il a de cordiales relations avec des dirigeants étrangers dont le moins que l’on puisse dire est que ce ne sont pas des démocrates. Après les félicitations à Poutine, le scandale est à son comble avec la visite de Kadhafi à Paris.

Il est vrai qu’un chef d’Etat qui prend publiquement position pour le terrorisme reçu avec tous les honneurs, ça fait désordre ! Néanmoins il me semble que le parti socialiste n’est pas le mieux placé pour donner des leçons, lui qui se prépare à voter le traité de Lisbonne, qui constitue un déni de démocrate absolu, une atteinte au droit des peuples. Il me semble également que les responsabilités politiques amènent, à tort ou à raison, à remiser la question des droits de l’homme, sauf à remettre en question le libéralisme qui prévaut sur notre planète, solution qui aurait nos préférences mais n’est pas encore majoritaire parmi nos concitoyens, c’est peu de le dire. Enfin, il serait nécessaire de ne pas se tromper de combat quand on critique le leader libyen.

D’abord, si le respect des droits de l’homme l’emportait vraiment, on ne devrait plus recevoir à l’Elysée grand monde, dirigeants africains, asiatiques, russes, d’Amérique du Sud et encore moins ceux des U.S.A., qui, ouvertement ( Irak ) ou en sous-mains (Chili d’Allende ) depuis des dizaines d’années, se permettent d’assassiner, de faire des dictateurs ou défaire des démocrates, d’envahir des pays et d’y générer guerres civiles, quand il ne s’agit pas de créer et soutenir des Talibans ! Quelle différence avec Kadhafi ? Ils mentent, cachent leurs exactions et font semblant de respecter les droits de l’homme chez eux pour mieux assassiner et déclencher des guerres civiles ou imposer des dictatures partout ailleurs pour préserver leurs intérêts politiques et économiques.

On rappellera pour la bonne bouche qu’Idriss Déby, le Président du Tchad, ayant ordonné tortures, assassinats et massacres de population fut reçu à Matignon par Jospin et à l’Elysée par Chirac en 1997 ; que Denis Sassou Nguesso, responsable de la dictature, des milices et de la paupérisation de la population du Congo fut reçu en 2004 par Chirac ; que le même Chirac a remis la légion d’honneur à Poutine en 2006 ; que Mitterrand reçut Arafat en 1989 et Castro en 1995 mais que la palme revient ans doute à Omar Bongo, du Gabon : soupçonné de fraudes électorales, d’assassinats d’ ennemis personnels et de tentatives d’assassinats d’opposants politiques, il fut reçu par De Gaulle en 1968, par Mitterrand en 1984, par Sarkozy en 2007 qui l’avait déjà consulté pendant la campagne électorale, tout comme Bayrou et Le Pen !

On dira que la politique a des raisons que la raison ne connaît pas, que l’on peut faire avancer les choses ( ce fut le choix de Mitterrand avec Arafat, reçu à la condition de déclarer caduque la charte de l’OLP revendiquant la lutte armée), ou être opportuniste politique et/ou économique, et, comme le disait cyniquement Mitterrand à ceux qui lui reprochaient Castro : « il ne resterait pas grand monde, si la France ne devait avoir de relations diplomatiques qu’avec les pays respectueux des droits de l’homme ! » On peut aussi se dire qu’après tout on a plus de chance d’éviter terrorisme et guerres aveugles si on tisse des liens que si on met les têtes pensantes des extrémistes au ban des nations. Enfin, on ne peut pas vouloir créer un grand partenariat Europe-Méditerranée sans nouer le dialogue avec les dirigeants africains, quels qu’ils soient. Réalisme ou pragmatisme ? Peu importe, et Sarkozy l’a bien compris.

Evidemment, il serait bien de moraliser les échanges politiques. On aurait effectivement des chances de voir progresser les droits de l’homme. On sait que c’est possible, on se rappelle que la pression internationale a fini par avoir raison de l’apartheid en Afrique du Sud. Alors pourquoi ne pas aller jusqu’au bout de cette logique humaniste et éthique ?

C’est que, hélas, ceux qui fustigent actuellement l’accueil fait à Khadafi sont aussi ceux qui défendent l’Europe libérale, la mondialisation, l’OMC, etc. Ce sont ceux qui veulent la circulation totale et sans entraves des marchandises, de l’argent et de l’or noir et des hommes (pour mieux casser notre droit du travail) sur la planète, ce qui conduit à assumer serrements de mains, félicitations, réceptions … cette prostitution étant le prix à payer pour que l’on continue d’avoir du gaz, du pétrole, des commandes d’Airbus (montés ailleurs mais peu importe !), du pouvoir, de l’entregent, pour que l’on continue à manger, pour ne pas être mangé par les Chinois ou les Indiens …

L’argent n’a pas d’odeur et est roi ? Acceptez-en les conséquences : nous devons vendre notre âme pour quelques milliards de contrat. Vous ne voulez pas ? Bravo, allez jusqu’au bout, défendez le repli derrière nos frontières, nos valeurs et nos acquis sociaux. Vous levez les bras au ciel ? Ça n’est pas possible ? Alors soyez plus mesurés dans vos critiques. D’autant plus que les socialistes donneurs de leçons ont déjà oublié les gesticulations de leur candidate sur la grande muraille de Chine, championne des droits de l’homme, ou ses apparitions successives aux côtés du Hezbollah, du Hamas et des Sionistes lors de son voyage au proche Orient ! Tous ces gens, comme on le sait, défendent les droits de l’homme et de la femme !

Quant au problème stricto sensu Kadhafi, il serait bien de lui faire un procès équitable ; certes son discours, sans langue de bois, est ouvertement et scandaleusement pro-terroriste, (on notera quand même que l’extrême-gauche, qui hurle quand Sarkozy le reçoit, absout régulièrement les terroristes qui se font sauter avec des innocents en affirmant, comme le leader libyen, que c’est la seule arme des pauvres dans un monde dominé par le diable américain) ; c’est un manipulateur (pauvre Sarko, accusé d’avoir menti – on rigole bien, on n’a pas tout perdu -) et un dictateur (de nombreux prisonniers auraient disparu des geôles libyennes) … mais, comme tous les coupables, il a droit à l’évolution et à la rédemption et s’opposer à sa venue parce qu’il aurait, il y a vingt ans, fait sauter un avion ou exercé une tentative de viol il y en trente, quelle que soit l’émotion, compréhensible, des victimes, semble peu réaliste.

D’ailleurs il faut accorder à la vérité qu’il a le dos large et qu’il a endossé de nombreux faits dont il était vraisemblablement innocent, comme l’attentat de Lockerbie en 1988 ; je vous renvoie à l’émission de France-Inter « Rendez-vous avec X » du 6 décembre 2007, dont voici la présentation :  » C’est un véritable rebondissement ! La Libye ne serait sans doute pas impliquée dans l’attentat contre le Boeing 747 qui a explosé en 1988 au-dessus de l’Ecosse, à Lockerbie exactement… Ce que disait déjà Monsieur X en 1998. Aussi, je vous propose de réécouter intégralement cet enregistrement. Mais d’abord, j’ai demandé à mon interlocuteur pourquoi l’agent secret libyen, qui était considéré jusqu’à aujourd’hui comme le principal instigateur de cet acte terroriste qui a provoqué la mort de 270 personnes, sera rejugé et peut-être innocenté… », la C.I.A. aurait monté de toutes pièces l’accusation ; compléments sur cette affaire : [http://www.afrik.com/article12365.html->http://www.afrik.com/article12365.html] ; bref, entre les attaques des Etats-Unis sur son palais en 1986 et les représailles économiques et politiques qu’il a encourues et le terrorisme qu’il a diligenté, on ne sait plus si c’est la poule qui a fait l’oeuf ou l’œuf qui a fait la poule ! On pourrait même mettre à son actif une conception de la femme un peu moins restrictive que celle de bien d’autres pays musulmans, avec son opposition aux mariages arrangés, l’âge du mariage porté à vingt ans, l’éducation gratuite pour tous et toutes, le travail des femmes et une certaine ouverture à la société occidentale, qui bénéficie à celles-ci, encouragés… Voir « Courrier International » [http://www.courrierinternational.com/article.asp?obj_id=80518->http://www.courrierinternational.com/article.asp?obj_id=80518].

Néanmoins, le personnage reste plus que dangereux ; on ajoutera, et c’est moins glorieux, qu’il encourage vivement les femmes, à Bagdad comme à Gaza, à piéger leurs vêtements, les valises et les jouets de leurs enfants pour les faire exploser à la tête des soldats ennemis et, surtout, hic et nunc, en ce qui concerne la France, lui donner l’occasion de parader à Paris sans exiger qu’il nuance ses prises de positions sur l’Islam, accepter qu’il parle de la condition faite aux immigrés, c’est conforter les revendications religieuses et identitaires dont la France et les Français issus de l’immigration souffrent tant et c’est inadmissible.

En effet, le leader libyen clame à qui veut l’entendre que l’islam est la seule et vraie religion, qu’elle va conquérir l’Europe et s’y imposer, que tout le monde devrait devenir musulman et même que l’Europe et l’Amérique « devraient accepter de devenir islamiques, au fil du temps, ou alors déclarer la guerre aux musulmans. » Lors de son séjour en France, il a complaisamment expliqué que nous vivions sur un malentendu, que Jésus n’avait pas été crucifié… bref, personne ne l’a remis en place en lui expliquant que la France était peuplée d’une majorité d’athées ou d’agnostiques qui ne se sentaient pas concernés par la querelle des vrais prophètes qu’il voulait induire. Je vous renvoie
à l’extrait d’un discours hallucinant prononcé par Kadhafi diffusé le 10 avril 2006 : [http://www.dailymotion.com/visited/Tazda/video/x3fca_2006-04-10-discours-de-gagadhafi_news->http://www.dailymotion.com/visited/Tazda/video/x3fca_2006-04-10-discours-de-gagadhafi_news].

Alors que pas une voix, à gauche, ni à droite, n’ose stigmatiser ce discours religieux, empreint d’un prosélytisme agressif dans un pays laïque laisse pantois. Peut-on imaginer Sarkozy en Algérie ou en Libye prendre publiquement la parole pour dire à la population qu’il est temps qu’elle envoie promener sa religion, dépassée, et que celle-ci repose sur une erreur historique ? Las ! Il en est des visites officielles comme des lâchetés quotidiennes du type de l’affaire du gîte des Vosges, il devient interdit de parler de religion, il devient interdit de défendre des principes laïques. Et c’est là que Sarkozy commet une grave erreur, il se devait, il nous devait, de rappeler, poliment et publiquement à Kadhafi, aux Français et aux immigrés, que la religion, en France, est une affaire privée qui n’a rien à faire dans des échanges politiques et économiques.

Au lieu de cela, notre Président, soucieux de ne pas faire de vagues, a avalé des couleuvres, a accepté la rencontre surréaliste de Kadhafi et de deux cents femmes (on hésite entre le fou rire et l’appel aux mânes de Beauvoir ) et, beaucoup plus grave, a laissé ( ordonné au ? ) le Préfet de Paris interdire une manifestation organisée par le Mouvement pour la Démocratie et la Justice au Tchad, qui souhaite avoir des explications sur la disparition de son président en Libye en 2002, sous prétexte de risque de trouble à l’ordre public lié à une possible contre-manifestation … On ne sait pas si Kadhafi aura retenu les leçons de Sarkozy quant aux droits de l’homme, mais il nous reste à espérer que Sarkozy ne lui a pas demandé ses recettes …

Ainsi, comme d’habitude, la gauche et les organisations des droits de l’homme se sont trompées de combat ! Comme d’habitude, elles ont joué les pucelles effarouchées sur des faits passés et, hélas, habituels dans la jungle politique mondiale, pour mieux laisser le discours religieux porter…Pour le reste, c’est peu de dire que je n’aimerais pas être à la place du chef de l’Etat, avoir à vendre mon âme au diable. Mais s’il veut des marchés pour les entreprises françaises, s’il veut faire cette Union Méditerranéenne qui lui tient à cœur, s’il veut faire progresser les droits de l’homme et la démocratie de l’autre côté de la Méditerranée et appliquer sa politique migratoire, il ne peut laisser de côté Kadhafi.

Sarkozy est un libéral, il a été élu sur un programme libéral, il se donne les moyens de le réaliser en utilisant, aussi, la politique étrangère. Quoi d’étonnant ? Il se donne même le luxe de donner des leçons : « Si nous n’accueillons pas des pays qui prennent le chemin de la respectabilité, que devons-nous dire à ceux qui prennent le chemin inverse ». On rappellera que ni Bayrou ni Royal n’avaient promis – au contraire ! – de rupture avec le libéralisme débridé dans leur programme. Or ce serait la seule façon de retrouver la liberté d’agir, d’être et de défendre les droits de l’homme pour notre pays. Voeu pieux ? Certes, jusqu’à la catastrophe prévisible, l’emballement de l’économie virtuelle, des jeux d’écriture ou la révolte des opprimés … Pour demain ?

Christine Tasin

[http://christinetasin.over-blog.fr->http://christinetasin.over-blog.fr]

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