L’esclavage en Terre d’Islam, un tabou bien gardé, de Malek Chebel

Publié le 27 juin 2011 - par - 3 040 vues
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« L’esclavage est la pratique la mieux partagée de la planète, c’est un fait humain universel. Même les Arabes, même les Persans, même les Indiens, peuples pourtant si raffinés, ont pratiqué l’esclavage » ainsi s’exprime Malek Chebel dans l’avant propos de son ouvrage «  L’Esclavage en Terre d’Islam »(1). Il souhaite rétablir la vérité sur l’esclavage qui reste dans l’esprit du grand nombre « l’affaire des mauvais blancs  que rongent aujourd’hui leurs remords et leur culpabilité».

Il faut, au départ,  un peu de courage pour se lancer dans cette lecture  passionnante qui nous promène dans les siècles, les pays, où noirs, blancs et autres couleurs, hommes, femmes et enfants ont été esclaves.  On y découvre que l’esclavage ne fut pas qu’une affaire de blancs, et, ce qui est plus grave, que l’esclavage perdure encore dans  certains  pays au troisième millénaire de notre ère !

Il est difficile de comprendre le rôle de la religion dans cette affaire d’esclavage. Malek Chebel aimerait bien dédouaner le prophète de cette responsabilité. « Que dois-je faire pour mériter le ciel ?» demande quelqu’un, Malek Chebel écrit : « Mohammed répondit sans hésiter : Délivrez vos frères des chaînes de l’esclavage ». Le prophète n’a-t-il pas eu d’esclaves ? Faut-il prendre comme argent comptant cette affirmation  que l’auteur veut nous vendre comme une vérité historique? Le prophète aurait dit aussi: « Le musulman ne doit la dîme, ni pour son cheval, ni pour son esclave ».  Si l’islam interdit  vraiment l’esclavage , pourquoi le prophète aurait-il « détaxé » la propriété de l’esclave? M Chebel pose alors une autre question: « l’Arabe est-il esclavagiste de nature? » et répond: »  Non, mais l’être humain en général l’est sûrement quand les conditions s’y prêtent », il revient sur l’idée que longtemps « l’esclave fut un partenaire de l’ordre naturel ».

En fait dans l’islam, l’esclavage était une calamité pour les musulmans surtout, d’où le : délivrer  « vos frères » de l’esclavage, il fallait en protéger sa famille, mais l’esclavage était une pratique courante dans tous les endroits du monde. Donc on était plutôt dans une démarche : esclave, moi musulman, jamais ! mais les non musulmans oui…. Affranchir l’esclave en le faisant musulman était la méthode pour faire  de nouveaux  adeptes(2), bien se comporter et mériter son paradis. Le maître peut même affranchir la femme esclave et aller jusqu’à l’épouser… Finalement M Chebel conclut « à défaut  d’abolir entièrement l’esclavage, le prophète a cherché à l’adoucir en se conformant au pragmatisme de l’époque » . Mais personne ne s’est montré empressé d’affranchir, et de dynastie en dynastie, de siècle en siècle l’esclavage est devenu un « fait musulman »,  au détriment surtout des peuples de race noire, mais pas seulement.

Les esclaves  sont des prises de guerres,  lors des razzias, de l’arraisonnement des navires, ou de victoires militaires, il y a aussi des équipes de capture. Ensuite, on les utilise, on les vend, on les échange, on les offre, on répare les offenses en cas de différend ou d’indélicatesses commises par les membres d’un groupe. Ils sont surtout un bien marchand, et le signe d’une opulence du maître, on en fait un commerce très lucratif qui en enrichit plus d’un sur  tous les coins de la planète.

Les esclaves  servent. Serviteurs obéissants, plus ou moins bien traités, quelquefois affranchis, utilisés pour  les plantations, forçats pour les travaux pénibles mines, constructions lourdes, ou soldats à l’exemple des janissaires. Ces derniers sont la résultante  de l’enlèvement d’enfants chrétiens qu’on forme ensuite aux techniques de l’art militaire pour la force  de l’empire ottoman.  Le sort le plus terrible subi par les hommes est l’émasculation. Si les occidentaux  ont utilisé les noirs surtout comme force de travail, ils leur ont laissé le droit à la procréation, mais dans le monde musulman, par contre,  on avait besoin d’eunuques (combien de morts au cours de cet acte atroce ?) afin d’être les gardiens vigilants mais impuissants des harems.  Cette « opération » était aussi l’affaire de l’Asie; selon Malek Chebel, la Chine fut la nation la plus impliquée et la plus experte de cette pratique, jusque dans le milieu du XIX eme siècle.

Les esclaves sont aussi féminines, servantes la plupart du temps, elles peuvent avoir des tâches  variées :  nourrice, chanteuse, danseuse, conteuse, ou favorite de harems, car bien sûr elles sont aussi objets sexuels, quelquefois favorites, les slaves au teint clair ont la côte chez les sultans.

Toute cette activité de l’esclavage a ses commerçants, Rimbaud fût un des leurs, ses circuits, ses lieux de mémoire Tombouctou, Gao etc, Zanzibar… et ses régimes pro-esclavagisme.

Malek Chebel   nous transporte au gré des époques d’Istanbul au Yémen, de l’Egypte à la corne de l’Afrique «  plate-forme du trafic », mais  aussi en Inde. A Zanzibar, île aujourd’hui paradisiaque  mais autrefois centre nerveux  de tout l’océan indien, incluant même le Mozambique et l’archipel des Comores, M Chebel cherche en vain un lieu de  mémoire, qu’il ne trouve pas, pour signaler que s’y déroula un horrible commerce « slaves, spices and ivory ». A raison de 30.000 à 40.000 noirs capturés chaque année  de riches négriers se sont fait des fortunes colossales. L’un des plus  célèbres et derniers,  Tippo-Tip de son vrai nom Hamed ben Mohamed al-Murjebi,  musulman, était issu d’une grande famille du sultanat d’Oman.  C’est en  Mauritanie que l’auteur a compris qu’ on ne veut pas livrer la vérité sur ce qui reste de pratique esclavagiste aujourd’hui ou le Maure islamique ( Beidane= blanc) possède et exploite encore le harratine ( l’affranchi, enfin pas vraiment!  ).

Dans cet ouvrage de 500 pages, 200 sont des pages annexes de références. L’auteur revient sur l’historique des mouvements abolitionnistes et l’on constate que les premiers mouvements abolitionnistes sont nés en Angleterre et aux  Etats-Unis(Antislavery 1638), action qui se poursuivra jusqu’en 1870. Ce sont donc les pays occidentaux qui mettront les premiers fin à l’esclavage alors qu’ il faudra attendre  la déclaration des Droits de l’Homme en Islam, du Caire de 1990  pour que soit mentionné à l’article 11a que : «  l’être humain naît libre et que personne n’a le droit de l’asservir, de l’exploiter ou de l’humilier ». On se rend  compte que  les mouvements abolitionnistes ont été à l’initiative du monde occidental surtout, alors que le monde musulman est resté dans l’activité esclavagiste très longtemps jusqu’à nos jours.  On y apprend par exemple que au Niger, aujourd’hui encore, des groupes isolés portent l’anneau de fer aux pieds et que la Mauritanie a attendu 2007 pour abolir enfin l’esclavage.

Il serait stupide de rendre responsables, qui  que ce soit des jeunes générations et où que ce soit, des méfaits des pratiques anciennes de l’esclavage, mais il serait anormal de ne pas dénoncer aujourd’hui les pratiques persistantes de l’esclavage. Malek Chebel termine son ouvrage par un appel vibrant à la « conscience des gouvernements musulmans actuels » insistant sur le fait que si : « si l’esclavage pur et dur, celui des négriers a disparu….la servitude indirecte et la domesticité se sont inéluctablement développées, et ce, dans tous les pays musulmans ». Il  dénonce « l’esclavage gris » (3) pratiqué en terre d’islam, et interpelle:  » Messieurs les souverains et autres dirigeants vous avez des esclaves sur votre sol et parfois dans vos palais…. Ne considérez plus l’esclavage comme un tabou mais comme un crime ».

Le mérite de ce livre,  outre la grande qualité de l’ouvrage et l’énorme quantité d’informations rassemblées qu’il  apporte à notre connaissance, est de remettre un peu les pendules à l’heure ! Que Malek Chebel  soit remercié d’avoir rétabli la vérité sur l’histoire de cette pratique ancestrale  et d’avoir soulagé le fardeau de l’infamie qui ne reposait, jusqu’à cet ouvrage, que  sur les « âmes blanches » uniquement !

Chantal Crabère

(1) L’Esclavage en Terre d’Islam, un tabou bien gardé aux Editions

(2) C’est ainsi que Tariq Ibn Zyad « esclave pur », général berbère converti et affranchi entreprit en 711 la conquête de l’Espagne, propagea l’islam  et réussit à s’implanter à Tarifa au détriment des Wisigoths.

(3) Qualificatif  désignant le recrutement et l’exploitation, aujourd’hui, de serviteurs, et d’employé(e)s corvéables a merci sans droits réels,  esclaves du XXI eme siècle.

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