L’éminent professeur Bauberot invente la laïcité de sang-froid !

Publié le 28 décembre 2009 - par
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ENCORE UN NOUVEAU TYPE DE LAÏCITÉ ? QUEL DÉLIRE…

Dans une page entière du 22 décembre que le quotidien Le Monde a consacrée à un rapprochement circonstanciel entre les notions de laïcité et d’identité, nous avons été heureux d’apprendre que le Professeur Jean Baubérot a découvert un nouveau type de laïcité : la « laïcité de sang-froid » ! Oui, c’est dans le titre, et dans la conclusion. Quel miracle, mes chers amis ! Comment y est-il parvenu ? Nous pensons que c’est avant tout grâce à sa lucidité ; mais certainement aussi, grâce à des recherches ardues, tenaces, et si nécessaires quand on admet que ce terrain d’études était déjà amplement labouré pas tant de défenseurs de la culture (populaire, régionaliste ou autres…) qui s’éreintaient à sa droite comme à sa gauche… alors qu’aucune force politique n’avait songé à proposer une laïcité « de sang froid » ; quel vide conceptuel !

Cette proposition énigmatique conclut une étude… à vrai dire plus confuse que convaincante ; elle nous apprend que si « la laïcité est devenue une représentation consensuelle de l’identité nationale, sa vision dominante se lie à une identité frileuse, où la République se croit fragile, menacée », avec des assertions surprenantes, décrivant des « anciens Français considérés par essence comme laïques », tandis que « les nouveaux Français devraient prouver qu’ils le sont, et alors que certains d’entre eux, s’inscrivant dans la surenchère laïque, deviennent des alibis pour prôner une laïcité intégrale d’un nouveau type »… Autant de considérations étonnantes pour nous qui déplorons, jour après jour, les attaques contre la laïcité, qui doit demeurer toute nue pour réellement survivre !

Nous ne savons rien aujourd’hui sur les arrières-idées du Professeur Baubérot, cette nouvelle notion n’est ici nullement explicitée ; de longues études lui seront certainement nécessaires pour en dévoiler le sens et la nouveauté. Il a eu droit à la une de la page, et c’est normal puisqu’il est : Fondateur et ancien Directeur du Groupe de Sociologie des Religions et de la Laïcité ; Membre de la Commission consultative des cultes du Ministère de l’Emploi et de la Solidarité, et Membre de la Commission sur l’Enseignement supérieur privé du Ministère de l’Éducation nationale, et auteur de L’intégrisme républicain contre la laïcité (2006). Donc, résolument, il n’est pas des nôtres : laissons-le à ses chères études, elles sont sans importance pour nous qui restons attachés à une certaine simplicité des notions et des actes.

Il est vrai qu’à ses origines la question semblait simple : « Les termes « laïcité », « laïciser », « laïcisation », sont contemporains de la Commune de Paris, qui vote en 1871 un décret de séparation de l’Église et de l’État », nous apprend l’Encyclopédie courante en ligne, qui sans prétendre à être une référence, explore la question de la laïcité en lui consacrant une belle page. On y apprend ainsi que le mot « laïcité » fait son entrée dans le Littré en 1871, correspondant, donc, déjà, à un usage qui commençait à se répandre; que, de par le monde, 10 pays incluent la laïcité dans leur constitution, et que le terme a trois acceptions différentes : américaine, turque, et française. Nous savions déjà, nous qui connaissions les trésors de conciliation que recelait notre précieuse Loi de 1905, et qui suivons avec attention les difficultés rencontrées aujourd’hui par les pays où la laïcité reste ignorée.

Et justement, en France, il n’y a pas eu que les hommes (et les femmes) politiques pour grignoter non seulement cette loi de 1905 (la loi Debré a été combattue en 1959 par une pétition de 10 millions de signataires), mais aussi l’idée même de laïcité : Baubérot a découvert lui-même nombre de variétés étranges de laïcité : d’abord, positive, ce qui sous-entendait qu’il en existait une négative… qu’a justement découverte l’éminent penseur politique Patrick Dvedjan, pour mieux valoriser la variété préférée par son mentor. Apparut ensuite une brillante succession de nouvelles variétés de laïcités : ouverte, nouvelle, inclusive, intégrale, plurielle, et même « plurielle et interculturelle », comme on dit dans certaines provinces pour se faire élire. Et pour compliquer encore un peu, il faudrait ajouter les antithèses à ces concepts brillamment énoncés, mais toujours bien loin d’être justifiés… Donc, la découverte du Professeur Baubérot est dans le vent. Oui, nous savons et nous constatons, il faut compliquer les choses pour que ça passe, bien sûr !

Par ce qu’en fait, les choses peuvent être simples, et le Petit Larousse lui-même n’a rien changé à sa définition de la laïcité : « Système qui exclut les Églises de l’exercice du pouvoir politique ou administratif, et en particulier de l’organisation de l’enseignement public ». Évidemment, quand on est peu ou prou partie prenante, ce n’est pas aussi simple…

Heureusement, après cet article indigent et indigeste, (voisinant, hélas, à côté d’un laborieux papier électoraliste de Marine Le Pen sur ses thèmes favoris), nous trouvons un article épatant d’Anne Zelensky, écrivaine, Présidente de la Ligue du droit des femmes. Même si nous le trouvons mal titré, et même s’il apparaît en deuxième place, cet article vient à point nommé pour remettre à l’heure de l’actualité la montre de gousset du Professeur, qui devrait cesser de s’occuper de laïcité pour se limiter à son horizon religieux.

Dès après son introduction, Anne Zelensky n’hésite pas à ouvrir les fenêtres en grand pour éclairer le paysage des idées par la voix de la vérité et de la raison : « L’apport majeur de la laïcité – la vraie, celle qui n’est ni ouverte ni fermée, la laïcité tout court -, c’est de faire de l’espace public un lieu de partage des valeurs communes, et non un lieu d’exhibition de la différence religieuse […] La loi de 1905 est une loi de pacification, nous sommes en train de l’oublier et de rouvrir un débat douloureux, où personne ne trouve son compte. »…

Et encore : « Il est temps de remettre les choses dans l’ordre, dans la grande confusion ambiante. Ce ne sont pas les religions qui sont aujourd’hui malmenées, mais la République et ses principes. Le débat a été détourné de son sens, il dérive hors des chemins de la raison. La raison qui fonde les principes républicains. Et non la foi. Or on assiste à un envahissement de notre espace par des signes et des débats où le religieux s’immisce. On est en train de tellement ouvrir la laïcité qu’on la perd de vue. Or la majorité des citoyens de ce pays ne sont pas concernés par la pratique religieuse, ils se sentent laïques, et pour la plupart athées. Leur donne-t-on la parole ? Par qui sont-ils représentés ? Où lit-on leur ras-le-bol devant cette inflation du religieux, cette compassion obscène pour le pauvre croyant discriminé ? Il y a un Conseil français du culte musulman (CFCM). Y a-t-il un conseil supérieur de la laïcité (CSL) ? On se préoccupe plus de la défense des croyants que de celle des républicains laïques, comme si la laïcité était acquise une fois pour toutes. Or c’est elle qui est objectivement menacée […] L’avenir n’a-t-il comme horizon que le passé ? »

Et enfin : «Tout n’est pas digne de respect dans une culture, ou une religion. Le respect aveugle relève d’une démarche fondée sur la foi, pas sur la raison. L’étranger se doit de respecter les us et lois du pays d’accueil. Le principe d’équivalence fait perdre la notion du juste. Il constitue une dérive grave de la notion d’égalité. Il faut que nos beaux esprits reprennent leurs esprits. L’opinion ne leur appartient pas, ils ne peuvent rester sourds à cette montée silencieuse de l’exaspération. Une exaspération, nourrie jour après jour par des prises de position univoques et bien pensantes, sans rapport avec le sentiment général. […] Il s’agit de préserver les fondements universels de l’idéal républicain, si chèrement acquis : liberté, égalité, fraternité, laïcité. Ils sont encore en ébauche, tous frais émoulus de millénaires d’obscurantisme. Et voilà qu’on perd de vue l’essentiel : c’est la démocratie, en plein chantier, qu’il faut défendre et parfaire, pas les religions. Et s’il flottait dans l’air comme un climat de « républicophobie » ? »

Il y a bien ici et là quelques points discutables et souvent discutés, comme la définition de l’espace public; comme l’opportunité d’un CSL en référence au CFCM qui mène au communautarisme et que récusent justement tous les vrais laïques; ou comme la définition du respect dû à une culture ou à une religion, et le diable est souvent dans les détails! Mais tout de même, ce papier donne à penser, il fait plaisir à lire, et à diffuser parmi vous, chers amis !

Oui, tant d’hommes et de femmes ont appris, peu à peu et en silence, à vivre sans religion, et alors qu’ils sont devenus majoritaires, ils se voient déniée la moindre existence. C’est précisément ce que nous avons montré dans notre précédente Lettre Électronique. Et nous continuerons, dans le but de mobiliser une majorité plus motivée, en particulier face au pouvoir actuel qui cherche à réactiver en France les chimères religieuses, dangereuses et meurtrières.

Yves PRAS – Joël DENIS – Claude BETTETO – Frédéric CABY – Thibault GRAC

Membres du bureau du C.A.E.D.E.L. – M.E.L.

(Centre d’Action Européenne Démocratique et Laïque – Mouvement Europe et Laïcité)

http://www.europe-et-laicite.org/

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