L'esprit « pas touche à mon pote ! »

L’esprit « pas touche à mon pote » vient encore de frapper. A travers l’affaire des « répulsifs antijeunes ». Tout est déjà dans ce raccourci linguistique dénonciateur. Non, ce n’est pas une pommade qui préserve des incivilités et agressions. Celles ci ne sont pas le fait exclusif des « jeunes ». Quoique… Le répulsif antijeunes est un boitier qui émet des ultrasons seulement perceptibles pour des oreilles encore préservées des atteintes de l’âge. Quoique.. On pourrait s’interroger sur la fraîcheur des ouies « jeunes », vu les dégâts causés sur elles par l’abus de décibels. Mais venons en au fait. Ce boitier servirait à éloigner des halls d’immeuble certains de ses habitués, appartenant en effet à la catégorie « jeune », et qui y mène tapage, au grand dam des voisins, des milliers de voisins à travers l’hexagone, qui se demandent s’ils vont pouvoir accéder sans dommage à leur porte et à quelle heure ils pourront avoir accès au sommeil.
Qui vous parle des voisins ? La victime, ici n’est pas le voisin, mais le « jeune » qui squatte le hall. Comment a t on osé ? Comment a t on même osé imaginer un tel manquement au respect des droits de l’Homme ? Tous les hérauts de la défense des droits de l’Homme se sont dressés comme un seul Homme contre le boitier d’infamie. Pas question d’engager la moindre discussion sur le sujet. Condamnation unanime des gardiens de l’esprit « pas touche à mon pote » : intellectuels qui assurent le service antidiscrimination non stop, animateurs de télé à la botte du politiquement correct, personnalités diverses soucieuses de ne pas se faire mal voir. Ce n’est vraiment pas tendance ce boitier.
Force est de constater que l’esprit pas touche, est sélectif. Il y a Homme et homme, en dépit de la Déclaration. Là est toute la question. Dans cette affaire, comme toujours, il y deux « hommes » : celui qui occupe le hall de l’immeuble – en effet généralement « jeune »et souvent d’origine immigrée – qu’il prend visiblement pour une extension de son « chez soi », qui y mène bruyamment sa vie, qui y fait ses petites affaires de revente de drogues diverses, qui s’amuse à barrer le passage à l’autre « homme »- le plus souvent une femme d’ailleurs -. Cet homme là, pas celui des droits, non l’homme de base, voudrait rentrer chez lui, pénard, et se livrer à un sommeil bien mérité.
Ces hommes sans grade, les voisins, ont le choix entre la dépression, le suicide ou le long parcours du combattant, qui consiste à alerter les autorités, souvent en vain, pour obtenir que leur hall d’immeuble redevienne ce qu’il n’aurait jamais du cesser d’être : un lieu de passage calme. Une jeune amie, excédée de subir pendant des mois, en plein Paris, la situation décrite ci dessus, a passé six mois, avec ses voisins, en démarches, pour faire « quelque chose ». Policiers et administration se renvoyaient la balle, impuissants. Et pourtant les « jeunes » du hall étaient fichés pour commerce de drogue…Lettres au maire, au Préfet et au Président. Article dans « Le Parisien ». Le hall est redevenu accessible, pour le moment.
L’esprit « pas touche » est devenu sa propre caricature : un conformisme de la pensée, qui applique automatiquement ses dogmes, au mépris du respect qu’il prône. Car enfin, le moindre bon sens veut que les personnes à défendre dans le cas qui nous occupe sont les voisinsn, et non la minorité de délinquants qui les maltraitent. Le boîtier est une tentative pour leur rendre la tranquillité élémentaire dont ils sont privés. Mais on ne peut même pas en parler. L’intimidation exercée relève du terrorisme intellectuel, qui pose une sorte de « bon droit » implicite des squatters et qui fait barrage à tout recours.
Malheureusement, l’esprit « pas touche » s’est installé dans les consciences, il y opère son travail insidieux de chantage , et dicte par en dessous nos choix et préférences. Vous pouvez prédire à coup sûr où va pencher l’opinion de ceux qui la font, à l’aune de ses dogmes. L’affaire Truchelut ? Tous contre elle . Le film « Fitna » Tous contre lui.
A ce propos, Philippe Val soi même, qui en son temps avait tâté du tribunal pour avoir soutenu les caricatures de Mahomet, a fait une apparente volte face. Le patron de Charlie Hebdo, un matin d’avril sur France Inter, en a remis une couche sur l’ignominie du film, et axé son propos sur la stratégie commerciale de son auteur, qui aurait habilement programmé son coup et réussi son marketing. Notre preux défenseur des caricatures, ne mange pas de ce pain à mie « fasciste » ( bien sûr) et avec son flair infaillible, parie qu’il sera par contre du goût de Ben Laden. Renvoie donc dos à dos les vilains « terroristes » de l’extrême. Bien obligée de constater que ce garçon, capable d’émettre à l’occasion des propos libres et justes, rechausse ses pantoufles gauchistes, dès qu’il se sent débordé par la nouveauté d’une réalité. Il partage avec ses ennemis, les « fachos », deux incapacités. L’une, ontologique : le refus d’affronter la solitude, voire le rejet, qu’entraîne souvent l’émission d’un jugement libre de toute affiliation. L’autre, grammaticale. Ces gens là méconnaissent l’usage du point d’interrogation, signe caractéristique du doute.
Moins spectaculaire, la future élection américaine. Des deux candidats à la présidence américaine, qui fait l’unanimité officielle ? Barak Obama. Ce n’est évidemment pas un hasard. Noir, jeune, descendant d’opprimés. La pauvre Hillary, femme, grande bourgeoisie, mûre, épouse d’ex président, ne fait pas le poids. Par derrière, bien camouflée, la bonne vieille misogynie opère : tout plutôt qu’une femme. Eh oui ! on en est toujours là. Certains qui me lisent vont dire « La revoilà, avec son sexisme ! ». Ceux là oublient sans doute que les « pas touche » sont les premiers à traiter les féministes de racistes et colonialistes, quand elles affichent leur refus du voile. Vieilles lunes du gauchisme mal recyclé qui nous bassinait avec ses priorités. A l’époque c’était celle des prolétaires. Maintenant c’est celle des « potes ». L’étendard de l’antiracisme masque souvent un sexisme rampant. Ne nous y trompons pas : on est bien dans le recyclage des standards de la pensée patriarcale, pas dans l’invention de nouveaux modes d’approche de la réalité.
L’esprit « pas touche » a mal tourné. Pavé de bonnes intentions, il s’est égaré dans l’enfer des certitudes.
Anne Zelensky

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