L’intolérance du voile, porte-drapeau du modèle libéral de M. Sarkozy

Publié le 16 janvier 2008 - par

Nicolas Sarkozy, après avoir à Latran encensé les origines chrétiennes de la France en effaçant au passage toute référence aux grands combats politiques et sociaux qui ont permis la conquête de nos libertés républicaines contre l’hégémonie de l’Eglise catholique, après avoir expliqué ce rôle nouveau attribué par lui aux religions de pacification des relations sociales jusque dans les quartiers, le Président français en visite dans les pays du Golfe a célébré lundi dernier les religions du Livre et félicité le roi Abdallah pour ses efforts d’ouverture.

Sarkozy, petit pasteur des peuples

« La politique de civilisation, c’est ce que fait l’Arabie Saoudite sous l’impulsion de sa majesté le roi Abdallah » dit-il « c’est ce que font tous ceux qui s’efforcent de concilier le progrès et la tradition, de faire la synthèse entre l’identité profonde de l’Islam et la moderniser sans choquer la conscience des croyants» (Libération du 15 janvier 2008).

Mais de quoi peut bien parler le Chef de l’Etat français pour féliciter ainsi ce roi d’un autre âge ? De la police religieuse qui sévit quotidiennement dans son pays, qui est celui de la Mecque premier lieu saint de l’islam, en imposant la séparation hommes femmes dans les lieux publics et l’obligation du port du voile ; de la charia dont la lapidation fait partie qui y a force de loi ; de l’interdiction faite aux femmes de conduire sous peine de sanctions graves ; des internautes poursuivis et emprisonnés pour avoir critiqué sur le net le régime et les dérives religieuses de celui-ci ; du droit de la police de retenir six mois tout individu saisi par elle sans autre forme de procès… Rien de tout cela, non, n’habitait le Président…

Mais il existait bien une explication à cette façon d’aborder les choses en terre d’islam tel qu’il en déclinait le contenu devant le Conseil consultatif d’Arabie saoudite, constitué uniquement d’hommes, en insistant sur les points de convergence entre les différentes religions : “Dans le fond de chaque civilisation, il y a quelque chose de religieux.” explique-t-il pour surenchérir, “C’est peut-être dans le religieux que ce qu’il y a d’universel dans les civilisations est le plus fort”. Ainsi, selon lui, les religions ” nous ont les premières appris les principes de la morale universelle, l’idée universelle de la dignité humaine, la valeur universelle de la liberté et de la responsabilité, de l’honnêteté et de la droiture”.

On se demande bien encore de quelle valeur universelle de liberté il s’agit là ? Quant aux Droits de l’Homme, on verra évidemment plus tard, car même attribués à la vocation de l’Eglise, véritable contresens historique que d’aucun n’hésitent pas à franchir, il n’était pas de mise de les évoquer par délicatesse pour ces messieurs auxquels il a été ainsi donné les coudées franches pour ne rien céder de leur pouvoir omnipotent sur l’autre genre. Mieux encore, dans un tel pays contraire à tous nos idéaux de liberté où sur 100 suicides, 96 concernent les femmes, ce qui n’inquiète nullement notre Président sur la condition qui y leur est faite, il appelait à « combattre ensemble contre le recul des valeurs morales et spirituelles » Tout un programme qui ne sera pas tombé dans l’oreille d’un sourd du côté de ceux qui rêvent d’établir en France un communautarisme religieux dont le voile est le porte-drapeau compulsif.

Un choix de communautarisation de la société française dont le voile est le marqueur

Depuis plusieurs mois, on entend monter dans le discours du Président de la République, de Latran à Ryad, une singulière invitation à faire jouer aux religions un rôle d’orientation morale, de pacification de la société, monnayant un financement de leurs activités en adaptant la loi de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905. Ses dernières interventions, sur la place que l’on est censée ainsi faire à la religion dans les sociétés en général, et donc en France en particulier ainsi qu’en Europe, ne font que valider un peu plus une thèse nourrit par la droite qu’il dirige, que la religion aujourd’hui est un levier recommandé pour influer sur la destinée politique commune.

N’y il y a-t-il pas ici une situation d’encouragement direct à la montée d’un islam du voile, marqueur communautaire, manifestant le passage d’une religion vécue comme conviction personnelle à un repère communautaire, passant du « en soi » au « sur soi », devançant la citoyenneté et le sens d’un bien commun dont la responsabilité est censée revenir à tous ? Il n’y a pas de doute ! Mais ce que cela encourage par là-même, c’est une intolérance religieuse vis-à-vis de celles qui ne le portent pas encore, jugées comme se mettant en dehors d’une logique qui est celle d’un intérêt communautaire qui se trouverait comme moins bien défendu s’il n’était pas porté par autant de voiles qu’il y a de femmes prédestinées à l’adopter en raison d’une origine commune.

Ce contexte est propre à faire peser sur une partie importante des femmes d’origine de pays musulmans vivant en France qui n’ont pas encore adopté le voile, parce qu’elles ont choisi de ne pas avoir de religion ou de la pratiquer de façon privée, une pression sur leur liberté considérable. Le Président de la République, à travers la propagande qu’il fait de sa conception du rôle des religions dans la société, se rend directement complice de cette situation et même un de ses principaux architectes.

Un contexte idéologique favorable à bafouer les droits élémentaires des femmes

Ce principe actif propose à travers cette logique que la démocratie ne soit plus conçue comme s’adossant aux droits inaliénables de chaque individu, mais à des minorités religieuses reconnues, jouant contre le sens même du politique comme liberté fondamentale commune. Ce principe communautaire met à mal à la fois l’autonomie des individus, mais aussi la notion même de bien commun que tue la mise en concurrence des minorités avec la citoyenneté.

Dans un tel contexte il n’y a alors aucune retenue à avoir pour bafouer les libertés et droits des femmes refusant de se soumettre à cette logique communautaire, pouvant être facilement livrées à la vindicte de ceux déjà soumis à cette dernière. Cet encouragement au communautarisme est un encouragement à dénoncer toute critique de cet islam du voile en l’assimilant au racisme et par-là, créer un climat qui pénalise les musulmans dits modérés qui souhaitent s’émanciper.

Nicolas Sarkozy n’a-t-il pas dit qu’il fallait combattre l’islamophobie, terme créé précisément par les communautaristes afin d’intimider toute démarche critique à l’égard de l’islam politique qu’il invite de ses vœux, derrière cet appel aux religions. Ce à quoi il y a finalement invitation, c’est à la mise en place de cadres communautaires clientélisés. Ce ré-encadrement de la société par les religions voulu par le Président Sarkozy n’est pas sans lien avec le modèle libéral invincible dont il rêve. Le libéralisme dérégulant toutes les solidarités pour individualiser les vies, entend mettre les religions en situation de remplacer le lien jusqu’alors contenu dans la question sociale ainsi réduite à néant.
Les femmes assujetties à cette logique communautaire sont dans ce contexte les premières à subir cette volonté de mettre les individus selon leur origine, sous le joug de la religion et des imams, en rompant avec une conception républicaine des droits des individus contenue dans la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen relevant d’une culture qui est de se penser chacun comme des égaux.

A quand l’antidote d’une République laïque et sociale allant au bout de ses rêves ?

La religion, à travers le rôle que joue le voile dans cette montée de l’intolérance communautaire et du poids de la tradition qui s’y affirme contre la modernité, est le porte-drapeau non seulement du communautarisme, d’un contrôle social, mais aussi d’un asservissement qui concerne bien sur les femmes qui le subissent consciemment ou non, mais au-delà, toute la société divisée et mise à mal pour construire d’autres choix politiques que ceux faits par le libéralisme. Chacun est ici invité à se définir par ses particularismes sur le modèle de ce rôle des religions incitées à structurer la société selon la logique du droit à la différence rimant avec la différence des droits.

D’un côté, la concurrence libre et non faussée organise la guerre économique du chacun contre tous et de l’autre, les Eglises et les communautés sont désignées comme seul salut dans ce contexte d’un capitalisme éternel signant la fin de l’histoire et tirant un trait définitif sur toute idée de rêve commun d’un monde meilleur sur la terre. On voit ici comment tout se tient. La montée du voile est comme l’indicateur de cette progression d’un modèle de société qui nie la laïcité et l’égalité, les libertés et la démocratie devenues alors comme inutile pour modifier le sens des choses, une démocratie réduite au seul usage du choix des meilleurs gestionnaires d’un monde sans âme renvoyant tout espoir vers le salut céleste.

L’intolérance du voile réside ici, à cette croisée des chemins entre le meilleur des mondes selon Sarkozy ou une République laïque et sociale allant au bout de ses rêves, qui a encore sa construction politique et son projet malheureusement en jachère. Laïques de tous les pays, unissez-vous ! Ce qu’il y a urgence à refonder en politique, c’est sans doute face à ces coups de butoir, un grand parti social, laïque et républicain de portée universelle.

Guylain Chevrier

Historien

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