L'islam tel que le voyait Jacques Berque existe-t-il vraiment ?

Jacques Berque était à l’honneur, dimanche 26 septembre 2010, dans l’émission religieuse «Islam», diffusée de 8 h 45 à 9 h 15 sur France 2.
Né en 1910 à Frenda, en Algérie, mort en 1995 à Saint-Julien-en-Born, dans les Landes, ce fils d’islamologue fut lui-même islamologue parmi les plus réputés, mais aussi ethnographe, sociologue, linguiste et historien. Professeur au Collège de France de 1956 à 1981, il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages et de nombreux articles, dans lesquels sont dénoncés, entre autres, l’autoritarisme bureaucratique du colonialisme, les méfaits de la guerre d’Algérie, l’arrogance des peuples du «Nord» à l’égard des peuples du «Sud»… le tout sur fond d’espérance, car «Il reste un avenir» (Paris, Arléa, 1993) dans lequel l’islam – qu’il vénérait – a toute sa place.
Mais quel islam ?
Cette question ne cesse de diviser ceux qui la posent et ceux à qui elle est posée.
L’islam est-il fondamentaliste ou tolérant ? Egoïste ou altruiste ? Dur ou charitable ? Définitif ou évolutif ? Rejette-t-il machines et concepts, ou cultive-t-il le technologique et le théorique ? Colle-t-il au divin comme le scotch à la vitre ou est-il capable de décoller du divin, et, par suite, de décoller ?

Ces interrogations sont d’autant plus importantes qu’elles n’auraient point vu le jour si certains partisans de l’islam – appelés islamistes – ne confondaient violence et plaidoirie, et ne se réclamaient de l’islam par cette violence même. Car l’islam du réveil de l’islam n’est pas religieux mais politique, et cette politique est à la fois guerrière et rétrograde, comme l’attestent notamment le 11 Septembre et la dissymétrie des devoirs et des droits entre sexes – dont le voile est l’exemple type.
Que l’islam soit l’expression d’un invariant transmis par Dieu à Mahomet il y a quatorze siècles est une évidence. Mais la variation des époques et des milieux est aussi une évidence. L’islam le sait-il ?
Si la libération de la femme apparaît comme une des évolutions majeures de toute société à visage humain, qu’attend l’islam pour libérer «ses» femmes ? Qu’attend-il donc pour évoluer ? Quand cessera-t-il d’être masculinité ? Que peut valoir sa vitalité actuelle s’il la cantonne dans l’immuable ? Ne plonge-t-il pas, comme n’importe quelle civilisation, dans l’univers de la pensée et du mouvant ? N’a-t-il point obligation de jonction avec le relatif et le différent ?
Or, qu’observons-nous aujourd’hui de l’islam sinon la tentation du séparatisme à l’intérieur même de ce dont il ne peut se séparer, et qui n’est autre que la réalité de ce monde ? D’où le piège mortel de la censure, de l’anathème et de l’attentat dans lequel tombent les islamistes. D’où le refus de la modernité, sans laquelle l’islam lui-même ne pourrait être accueilli en Europe !
Qu’il le veuille ou non, l’islam n’est pas seul sur terre, et doit, de ce fait, s’accoutumer à vivre avec d’autres cultures… sans pour autant que leur territoire respectif ressortisse du «Dar el Harb» («Maison de la guerre»), c’est-à-dire d’un espace non islamique à islamiser par la guerre ! Car il n’est point de «vivre-ensemble» qui n’appartienne à un ensemble plus vaste, fait de renouvellements situationnels incessants. D’où la nécessaire primauté du «débattre» sur le «combattre». D’où la désacralisation des concepts. D’où l’urgence d’un «islam de progrès» qui saurait abandonner sa susceptibilité à l’égard de toute critique le concernant pour s’intégrer pacifiquement dans le concert international.
Car enfin, cette religion de la guerre sainte, des suicides offensifs, de l’égorgement rituel des moutons, de la réclusion féminine et du voile aurait-elle oublié que la «Charia» dont elle se réclame sans cesse engage non pas au fixisme, mais au dynamisme, comme l’indique l’étymologie même du mot «Charia» – qui signifie «cheminement» ?
Avouons toutefois que l’islam actuel, tel qu’il se manifeste en Europe, ne semble guère avoir trouvé cette «voie» où voulait le cantonner Jacques Berque. Est-ce la raison pour laquelle ce grand esprit – qui percevait avec émerveillement jusqu’aux «vibrations» du message coranique – n’a jamais souhaité se convertir à la religion d’Allah ?
Maurice Vidal

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