« L'Occident décroché. Enquête sur les postcolonialismes », de Jean-Loup Amselle

Jean-Loup Amselle qui est anthropologue et directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, dresse un panorama de la genèse et de la construction complexe des théories de la subalternité (« Subaltern Studies ») tant en Afrique qu’en Inde et en Amérique latine. Et, ce, à travers la présentation de différents théoriciens de ces continents qui ont tous la particularité d’être hostiles à l’Occident à des degrés divers et de lui « décrocher », tout au moins dans leurs discours théoriques et politiques (« science africaine » contre les sciences, islam comme modernité alternative à l’Occident, « merveilleux de type heideggerien » dans les contes et épopées de l’Inde contre l’histoire, etc.).
Amselle met en évidence le cheminement, via les universités américaines , d’approches identitaires, voire essentialistes, remplaçant les interprétations marxistes-léninistes de la domination impérialiste. Ainsi, par exemple, la volonté de décolonisation des esprits fait passer l’Amérique latine à l’Amérique de l’Indien. L’image de l’Indien va alors remplacer celle du paysan. La lutte pour affirmer l’identité indienne évacue les luttes de classes paysannes. J-L. Amselle montre en quoi les revendications identitaires et anti-occidentales sont encouragées par les Néolibéraux américains dans leur volonté de domination états-unienne du monde. En effet ces théories de la fragmentation déconstruisent les modèles totalisants anti-impérialistes qui structuraient les combats du Tiers-monde des années 1940-1970.
Les théories postcoloniales sont arrivées sur la scène politique française dans la décennie 1990. Les identités ethniques, religieuses et de genre se sont substituées peu à peu aux notions de classe ouvrière et de luttes des classes. Les thèses de la postcolonialité et de la subalternité ont fait émerger des identités fragmentées et des communautarismes : « les juifs de la shoah », « les black », « les beurs », les femmes, les homosexuels, etc.
Comme le montre Amselle, postcolonialisme et subalternisme sont à l’origine de mouvements tels que le Conseil Représentatif des organisations Noires de France (CRAN), des Indigènes de la République, mais permettent aussi de comprendre l’articulation entre le penseur islamiste Tariq Ramadan et la gauche altermondialiste. Ces théories sont à la base des demandes de commémoration fondées sur la mémoire des « communautés de souffrance » (les esclaves, les indigènes de l’empire colonial, etc.) auxquelles s’opposent des historiens soucieux de défendre la liberté de la recherche (association « Liberté pour l’Histoire »).
Tout au long de l’enquête, Amselle montre que ces théories postcoloniales et subalternistes s’opposent au spinozisme, aux philosophies des Lumières (notamment l’historicité et la dialectique développées par Hegel, puis Marx), à l’Universalisme et à la République laïque, voire aux démarches scientifiques, parce qu’ils seraient les outils de la domination occidentale sur les peuples subalternes. Ce qui amène Amselle à travailler sur la théorie de la fragmentation d’un Derrida, par opposition à Foucault et Deleuze. Il explique en quoi la théorie de Gramsci qui est convoquée, a été détournée par les théoriciens subalternistes.
Comme on le devine, ce livre est un outil documenté et argumenté pour comprendre « l’ethnicisation des rapports sociaux », le multiculturalisme et le relativisme à l’œuvre en France et dans le monde. Mais aussi pour réfléchir sur les travers de la pensée « laïcarde » caricaturale telle qu’elle existe encore.
Ce livre mérite que les citoyens et citoyennes soucieux de défendre la République laïque, féministe et sociale s’en emparent attentivement.
Pierre Baracca
« L’Occident décroché. Enquête sur les postcolonialismes », Jean-Loup Amselle, Editions Stock, Coll. Un ordre d’idées, 2008, 325p.

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