L'université Lyon II se surpasse sur la question du voile

C’est Michèle Vianés de « Regard de Femmes » qui, la première, nous fait partager son indignation en nous envoyant un message ahurissant : « L’université de la mode » installée à Lyon, dans les locaux de l’Université Lumière Lyon II, organise un colloque au titre évocateur de la douce poésie qui entoure le monde des femmes : »les voiles dévoilées : pudeur, foi, élégance ». Le but affiché du colloque est d’aborder « tous les aspects du voile, symbolique, sociologique et esthétique, dans l’histoire et dans le monde contemporain, au travers de ses fonctions laïques (sic !) et religieuses » (1).
Alors même qu’une loi, enfin interdit le voile à l’école publique, et que, dans le débat qui a précédé cette décision courageuse du pouvoir politique, le caractère discriminatoire et ségrégationniste du voile a été reconnu, alors même que la bataille autour de ce porte drapeau de l’islamisme militant se poursuit chaque jour ici mais aussi ailleurs – dans des pays où résister signifie parfois en mourir – comment ne pas s’indigner que des responsables universitaires se permettent de banaliser un tel signe et de l’associer à la notion d’élégance !
L’énormité de cette information était telle que j’en suis venue à me demander s’il ne s’agissait pas d’une simple maladresse dans le titre du colloque. Peut-être l’intention des organisateurs était-elle toute autre et, ce qu’ils comptaient faire, était de montrer que l’habillement n’est jamais neutre dans l’histoire de l’humanité, surtout dans l’histoire des femmes. Qu’il faut savoir décrypter le sens de ces symboles. Il y a eu le corset, les pieds bandés des chinoises, les colliers à anneaux de certaines africaines…la liste est longue. L’élégance affichée masquant la réalité de la souffrance Les prétextes pour imposer ces accoutrements grotesques sont nombreux : tantôt la pudeur « naturelle » des femmes qui les inciterait à cacher les signes de leur féminité, tantôt à l’inverse, leur désir de séduire qui les conduirait à mettre en valeur leurs atours (le corset faisait remonter les seins et le crinolines augmentaient le volume du postérieur, les pieds bandés donnaient une démarche de petite fille modeste, les colliers à anneaux mettant en valeur l’élégance du cou ..).
Mais au total le résultat est le même : l’humiliation et le handicap dans les gestes de tous les jours.
Quel était donc le véritable objet de ce colloque ? A la lecture de nos réactions les organisateurs du colloque nous répondent en s’étonnant « du procès d’intention » que nous leur faisons et en mettant en avant « le souci d’équilibre qui a prévalu dans son organisation et la qualité scientifique de ses interventions ». Pour ceux qui n’auraient pas compris que nous avons affaire à de vrais scientifiques l’auteur de la réponse en rajoute une couche en rappelant ce que sont les fonctions de l’Université : « lieu d’apprentissage de la connaissance sans sectarisme ni à priori ; lieu de culture et d’apprentissage scientifique et où les enseignants, cumulant leurs rôles de pédagogie et de recherches, sont formés à la rigueur et à la formulation de leurs résultats en s’abstenant de jugement personnel ; lieu enfin de débat et de discussion où peuvent se confronter des points de vue différents, hors de toute polémique ».
On retrouve bien là une morgue classique chez certains de ceux qui pensent détenir le savoir et ne voient pas qu’ils ont simplement perdu leur bon sens. Que signifie l’équilibre dans le choix des intervenants si cela conduit à mélanger des choux et des carottes ? Quel est cet esprit scientifique qui dit ne pas avoir de sectarisme et d’à priori et qu’il s’abstient de jugement personnel alors que le sujet du voile et de sa signification est déjà largement documenté ? Ainsi, qui oserait dire encore aujourd’hui qu’il n’a pas de sectarisme et d’à priori ni de point de vue personnel sur l’excision des petites filles noires ? Sur l’apartheid en Afrique du Sud ? Sur l’inique « code noir » de l’époque de l’esclavage ? Que signifie aussi cette subtile distinction entre le débat et la discussion où l’on confronte des points de vue (sous entendu entre scientifiques raisonnables) et la polémique (sous entendu avec des militants ayant des positions non fondées sur une analyse scientifique)?
La lecture du programme n’a fait malheureusement que confirmer notre première réaction. Bien évidemment, comme le souligne Michèle Vianés, ni Chadortt Djavan, ni Chahla Chafiq, ni toutes celles qui au risque de leur vie dans leurs pays ou réfugiées en France se battent contre ce symbole possessionnel et obsessionnel de la soumission des femmes à dieu ou aux hommes ne sont invitées. Elles sont sans doute trop partisanes, pas assez « scientifiques ».
A titre d’illustration citons le méli-mélo de deux sessions qui se succèdent, au cœur du colloque. La première est intitulée « les voiles symboles de soumission ou de résistance ». Tout un programme quand on n’a pas d’a priori en effet. On ne peut pas mieux faire pour brouiller les pistes. Quelle logique y a-t-il à mélanger soumission et résistance ? Soit il s’agit de noyer le poisson, et je crois que c’est le cas dans ce colloque, soit il s’agit de dénoncer la fausse résistance prônée par les « nouvelles voilées » à l’égard des valeurs qu’elle qualifient d’ occidentales au nom d’une identité culturelle qui fait des femmes une sous-humanité.
Mais pour que cela soit clair il aurait fallu consacrer une session entière à la question de la complicité dénoncée par Simone de Beauvoir entre certaines femmes et leurs oppresseurs. Pour cela, il aurait fallu que, quelque part au cours du colloque, apparaisse un moment fort de débat sur les régressions en droit qui résultent d’un tel contresens. Au contraire de cela la session présente un mélange de sujets dont on ne comprend pas les liens qui les unissent. Pour couronner le tout cette session est suivie par un morceau de choix qui arrive en fin de colloque, juste avant la synthèse, et qui porte sur « les voiles dans la mode » : le foulard dans la mode occidentale, les sept voiles de l’architecture, puis de nouveau le voile dans la mode de la révélation et la séduction…
Quarante ans après 68, et la naissance du mouvement de libération des femmes, on s’étonne de la confusion qui règne aujourd’hui dans les esprits à propos du voile. Elle est particulièrement grave quand il s’agit de l’université. Celle ci, en effet , quand elle s’empare d’un thème de réflexion et d’étude, lui confère une caution intellectuelle. Celle ci est d’autant plus évidente ici, que le colloque évoqué ne propose aucune approche critique du phénomène du voile et ne donne pas la parole à celles qui pourraient apporter un autre son de cloche sur la question. De cette affaire, le voile sort grandi : il a acquis droit de cité dans ce lieu de savoir et de distance intellectuelle qu’est censée être l’université. Nos protestations auront été vaines, tant est grave l’aveuglement dont font preuve certains milieux, infestés par une idéologie gauchisante. Combien faudra il perdre de grandes capitales européennes pour leur faire comprendre que leurs errements sont vraiment diaboliques ?
Annie Sugier
(1) http://w4-web75.nordnet.fr/rdf/univ/reactions.htm

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