La bataille du col de Mang Yang

Publié le 7 juillet 2021 - par - 11 commentaires - 1 032 vues
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(Également connue sous l’appellation de  bataille de An Khê ou de Dak Po)

« Messieurs, vous êtes désormais prisonniers de votre gloire. »

(« Lieutenant-colonel » Monclar, après la bataille de Chipyong-Ni)

 

Dans l’histoire de nos armes, il est des défaites cuisantes qu’on magnifie, à juste titre, comme des victoires : Camerone pour la Légion étrangère, Bazeilles pour les Marsouins et Bigors ;  Diên-Biên-Phu pour les Paras et la Légion (1). Et puis il y a des défaites dont on ne parle pas, sans doute pour ne pas juger trop sévèrement les brillants  « stratèges » à l’origine de ces hécatombes sanglantes.

Pour les gens peu au fait de notre histoire coloniale, la guerre d’Indochine s’est achevée par la défaite de Diên-Biên-Phu dont la garnison héroïque a été sacrifiée pour permettre la signature des « Accords de Genève » (2). En réalité, c’est la destruction du Groupement mobile 100, en juillet 1954, qui est la dernière grande bataille de notre guerre d’Indochine. Le 24 juillet 1954, un cessez-le-feu marquait la fin des hostilités avec la signature des « Accords de Genève ».

L’armistice entrait en vigueur le 1er août, mettant fin à l’Indochine française et ouvrant la voie à la partition du Vietnam, le long du 17e parallèle. (Mais les dernières troupes françaises ne quitteront le Sud-Vietnam qu’en avril 1956, à la demande du président Diêm.)

Le GM 100 comptait dans ses rangs les 1er et 2e bataillons de Corée, héritiers du glorieux « bataillon de Corée » créé en 1950. Disons un mot de cette unité atypique :

Le 25 août 1950, le gouvernement de René Pléven, sous la présidence de Vincent Auriol, décrétait la formation d’un bataillon d’engagés volontaires issus de divers régiments métropolitains, d’outre-mer et de réserves. Le bataillon est formé au camp d’Auvours (72), actuelle garnison du 2e RIMa, en septembre 1950. Le bataillon embarque à Marseille  le 25 octobre et débarque à Fusan (Pusan) le 29 novembre 1950 pour être intégré à une division américaine.

Son premier chef de corps est un personnage de légende. Il s’appelle Raoul Charles Magrin-Vernerey, mais il est entré dans l’histoire sous le pseudonyme de Ralph Monclar. Héros de Narvik, ancien patron de la 13e DBLE (3) il est, à l’époque, général de corps d’armée (4 étoiles) et l’officier général le plus décoré de France : grand-croix de la Légion d’honneur, médaille militaire, 7 fois blessé, 20 citations dont 15 à l’ordre de l’Armée ; et près de 10 citations étrangères : la Silver star, la Croix du mérite britannique, la Croix de guerre norvégienne… etc.

À 58 ans, Monclar pourrait se reposer sur des lauriers durement gagnés mais il s’ennuie et postule pour prendre le commandement  du « Bataillon de Corée ». L’état-major lui objecte que les USA veulent un bataillon français avec, à sa tête, un lieutenant-colonel. Qu’à cela ne tienne, ce chef charismatique demande à être rétrogradé au grade de lieutenant-colonel et part se battre en Corée.

Le « Bataillon de Corée » ne ressemble à aucune unité classique : il incorpore des engagés volontaires de tous horizons. Certains ont été FFI, d’autres ont combattu dans les Forces Françaises Libres, d’autres ont été frappés d’ « indignité nationale » à la Libération, d’autres enfin n’ont jamais connu le feu et rêvent d’aventure, ou s’engagent tout simplement « pour la  gamelle ».

Les 1 017 hommes du bataillon sont organisés en : une compagnie de commandement, trois compagnies de combat et une de blindés. Ces compagnies sont constituées de profils différents : la première accueille principalement des vétérans des troupes coloniales, la deuxième des anciens de l’infanterie  « métro » et la troisième, la plus turbulente, des parachutistes et d’anciens légionnaires. Des artilleurs et des spécialistes forment la compagnie de commandement.

La composition disparate des compagnies sera un motif de compétition entre elles. Par esprit de corps, leurs soldats vont se dépasser. Le « Bataillon de Corée » sera de tous les combats jusqu’à la fin des hostilités. De son baptême du feu à Wonju aux terribles batailles de Twin Tunnels, Chipyong-Ni et Crèvecœur (Battle of Heartbreak Ridge), le bataillon a perdu au combat 287 tués, 1 350 blessés (dont certains  plusieurs fois), 12 prisonniers de guerre et 7 portés disparus.

Au total, 3 421  soldats français ont servi dans ses rangs.

Le 23 juillet 1953, l’armistice est signé à Panmunjon. Le 23 octobre 1953, le bataillon français quitte les forces de l’ONU et embarque à Incheon pour l’Indochine.

Durant  la guerre de Corée, il aura enrôlé quelques personnages dont on parlera ensuite :

– Joël le Tac, parachutiste des Forces Françaises Libres ; il participe à des opérations en France occupée et aide à la création de réseaux de Résistance. Arrêté en 1942, il est déporté en Allemagne. Après guerre, il est journaliste puis député gaulliste de 1958 à 1981 ;

– Robert-André Vivien. Lui aussi ancien des FFL. Gaulliste historique, durant 48 ans de vie politique. Il a été député du Val-de-Marne jusqu’à sa mort en 1995 ;

– Alfred Sirven, qui interrompt ses études pour s’engager fin 1944 dans les FFI. En juin 1951, il devient soldat du « Bataillon de Corée ». Le 24 avril 1952, alors qu’il est en permission, il attaque une banque à Tōkyō et devient alors le premier auteur d’un hold-up de l’histoire du Japon. Un tribunal militaire le condamne à un an de prison. Il est rapatrié en 1954. Il entre ensuite chez Mobil Oil et s’initie à la franc-maçonnerie. En 1982, il est recruté par le PDG de Rhône-Poulenc, Loïk Le Floch-Prigent, lui aussi franc-maçon. En 1989, il le rejoint à ELF Aquitaine.  Ils feront parler d’eux en 1994 avec « l’affaire ELF », puis, plus tard, avec « l’affaire des frégates de Taïwan » ;

– Citons aussi le lieutenant Jean Pierre Osty, un Cévenol connu sous son nom de plume : Jean Lartéguy, écrivain et journaliste. Ces romans « Les Centurions » et « Les Prétoriens »  sont sans doute (un peu)  à l’origine de ma volonté de servir chez les paras.

Après ce préambule, revenons aux dernières batailles de notre guerre d’Indochine :

Le 24 juin 1954, soucieux d’éviter une nouvelle catastrophe comme Diên-Biên-Phu, l’état-major du Corps expéditionnaire français ordonne au GM 100 d’abandonner sa position de défense à An Khê, dans les montagnes centrales, et de revenir à Pleiku, à quelque 50 km à l’ouest, via la RC 19 (route coloniale 19). L’intention est louable : Diên-Biên-Phu a cessé le combat le 7 mai, mais l’état-major semble avoir complètement oublié Cao-Bang, le désastre de la RC 4, en septembre-octobre 1950. L’anéantissement des colonnes Le Page et Charton nous a coûté 7 bons bataillons et la perte d’environ 5000 hommes (tués, blessés et prisonniers) ainsi que la totalité de leur matériel (4).

En juin 1954, les Services de Renseignement français font état de la présence de plusieurs régiments vietminh (le 803, le 810, le 120 et le 96), ce qui représente plus de 15 000 combattants appuyés par 25 000 porteurs divers et brancardiers, sur le parcours de la RC 19.

Ainsi commence l’ « Opération Églantine » : à 14 h 15, la colonne tombe dans une embuscade du Vietminh (803e régiment), et subit de lourdes pertes. L’énorme embuscade est montée sur trois kilomètres, entre les kilomètres 12 et 15. Les survivants du GM 100 réussissent à s’échapper.

Ils sont rejoints par le GM 42 et doivent encore parcourir plus de 30 kilomètres en territoire entièrement contrôlé par l’ennemi.

Les 28 et 29 juin, ils tombent dans une autre embuscade du 108e  régiment vietminh à Dak Ya-Ayun. Les rares survivants atteignent finalement Pleiku le lendemain.

En cinq jours de combats, le GM 100 a perdu 85 % de ses véhicules, 100 % de son artillerie, 68 % de ses équipements de transmission et de 50 % de ses armes légères.

La compagnie d’état-major n’a plus que 84 hommes sur 222. Le 43e colonial, le 1er  et le 2e  bataillon de Corée, qui comptaient environ 834 hommes chacun, n’ont plus que 452, 497, et 345 hommes. Le 2e groupe du 10e régiment d’artillerie coloniale, qui a été réduit à combattre comme compagnie d’infanterie, après la perte de tous ses canons, ne compte plus que 215 hommes sur les 475 d’origine. C’est une hécatombe !

À la mi-juillet, le reste du 1er bataillon de Corée est engagé dans l’ « Opération Myosotis ». À l’état-major, on aime décidément les noms de fleurs, ça sonne bien et c’est bucolique !

Mais « Opération Chrysanthème » aurait été de circonstance devant un tel gâchis humain !

Le bataillon est chargé d’ouvrir  la RC 14 (route coloniale 14) entre Pleiku et Buôn Ma Thuột qui se trouve à plus de 96 kilomètres au sud. Le 17 juillet, la colonne tombe dans une embuscade au col de Chu Dreh, embuscade  tendue par le 96e  régiment vietminh.

Lorsque les survivants arrivent enfin à Ban Me Thuot, le lendemain, il ne reste plus que 107 hommes sur 452 (dont 53 blessés). Et 47 véhicules supplémentaires ont été perdus.

Tous ces combattants héroïques sont tombés, pour rien, quelques jours avant le cessez-le-feu établi par les « Accords de Genève » signés par le gouvernement Mendès-France.

Les « Accords de Genève » reconnaissaient l’indépendance du Laos, du Cambodge et le partage temporaire du Viêtnam en deux zones : l’armée du Vietminh au nord du 17e parallèle, et le Corps expéditionnaire français en Extrême-Orient au sud.  On connaît la suite de l’histoire…

En ce mois de juillet, ayons une pensée pour les morts du GM 100, mais aussi pour tous les soldats français, légionnaires, supplétifs, tombés à 10 000 km de la mère-patrie.

Le bilan officiel de notre guerre d’Indochine – de 1946 à 1954 – se chiffre à 92 000 morts (20 000 soldats français, 11 000 légionnaires, 15 000 Africains et 46 000 Indochinois) ; 1 900 officiers français, dont deux généraux, ont trouvé la mort en Indochine. Il faut ajouter à ces chiffres le nombre de prisonniers morts durant leur captivité, qui reste inconnu.

Le mot de la fin revient au général Gras, à propos de Diên-Biên-Phu : « Il n’y a pas de places fortes imprenables lorsqu’on renonce à les secourir. Le camp retranché a fini par tomber, comme sont tombées, au cours de l’histoire, toutes les forteresses assiégées abandonnées à leur sort »

Eric de Verdelhan    

1)- Et aussi les 40 bataillons – toutes armes confondues – présents sur place.

2)- L’effectif des troupes engagées à Biên-Biên-Phu représentait moins d’un cinquième des troupes françaises présentes en Indochine. J’ai détaillé ces chiffres dans mon livre « Au capitaine de Diên-Biên-Phu » (SRE-éditions ; 2011).

3)- La 13e Demi-Brigade de Légion étrangère est basée actuellement au Larzac.

4)- L’effectif initial était de 5962 combattants.  L’estimation des pertes est de 4 128 combattants, soit 70 %, (soit 62% pour Lepage et 87 % pour Charton). Les unités n’ont toutefois pas été anéanties stricto censu, car près de 3 000 soldats ont été faits prisonniers, soit 50 % de l’effectif initial. Les rescapés, revenus à pied à Lang Son, sont au nombre de 1 836, soit 30 %. Si l’on adjoint les 1 000 prisonniers libérés entre 1950 et 1954, dont certains très grièvement blessés, on obtient un taux de retour de 47 % de l’effectif initial.

5)- « Histoire de la guerre d’Indochine », du général Yves Gras ; Éditions Denoël ; 1992.

 

 

 

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Notifiez de
Karamba

Franchement, on s en bat les roubignolles

Charles DALGER

Instructif et utile enseignement de l’histoire réelle. Très peu connaissent ces épisode de la guerre d’Indochine.

auver ?

combien de jeunes gaulois envoyés se faire trouer la peau pour rien
et ça continue au sahel!

gillic

Tous ceux qui aiment l’histoire de notre armée se doivent de connaître l’ Histoire du Bataillon de Corée !! Une grosse pensée pour tous ces glorieux combattants qui comme les autres ont été oubliés par notre époque décadente ! Il y a quelques 25 ans j’ avais dans mon secteur un délégué AGPM qui en avait fait partie. Leurs combats en Corée des fois par — 30 rappelait à certains le front de l’ est ! More Majorum ….

Wizzardoz

Et, quand tu constates, encore aujourd’hui, qu’ils y en a qui osent critiquer la digne et juste révolte du 21 Avril 1961, digne et juste révolte et non un push, des soldats et généraux conscients du délitement ainsi que de l’abandon des Valeureux

Wizzardoz

Encore une fois, MERCI!
Pour la mémoire de ces gars, qui pour moi, NE SONT PAS MORTS POUR RIEN!

Domisoldo Dièz

Il y a trois ans de ça j’ai rencontré un ancien caporal-chef de la Coloniale, recapé du GM 100. Tout étonné que je connaisse cette histoire! L’Ancien était assez impressionnant!

Le Faste Fou

Merci pour cette surprenante leçon d’histoire.

J’ai regardé sur la carte où ça se trouvait et ça m’a beaucoup étonné. J’avais toujours cru que les Viet-Minh au sud avaient été anéantis lors de la Bataille de la Plaine des Joncs.

Effectivement, la bataille que vous racontez ici est un événement pour le moins méconnu ! Tous les livres, à partir de, disons 1950, ne parlent plus que du delta du Tonkin et des montagnes du nord, et donnent l’impression que le sud est un peu devenu un refuge confortable pour les trafiquants de la piastre, les chasses de Bao-Daï et les officiers supérieurs à la Navarre.

Fausse impression…

Le Faste Fou

A vrai dire, je n’imaginais même pas de gros contingents Viet-Minh au sud de Hué !

Il est vrai qu’entre les livres, aussi complets, précis et exhaustifs soient-ils, et la réalité du terrain…

Le Faste Fou

Autre chose : à propos de Cao-Bang, sait-on ce que sont devenus les nombreux civils que Charton n’avait pas voulu abandonner lors de l’évacuation ? Dans ce que j’ai lu, soit la bataille est évoquée trop rapidement pour donner beaucoup de détails, soit (Lucien Bodard) le fait est raconté en long et en large avec lyrisme au départ de la colonne Charton, mais à partir du moment où les combats commencent, on a l’impression qu’ils ont cessé d’exister ! Or tel qu’est décrit le caractère de Charton par Lucien Bodard, malgré le côté exagérément lyrique de l’auteur, il m’est impossible d’imaginer qu’il n’ait pas tout tenté pour les sauver.

auver ?

j’avais la quarantaine quand touriste en asie du sudest, j’ai traversé une rizière avec comme seule charge un appareil photos
j’ai eu une pensée pour nos jeunes pioupious qui devaient trimballer des kilos sur leur dos et se faire allumer pour rien ! même pas la gloire d’avoir gagner!

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