La Bible analytique de la campagne de France est belge

Publié le 21 septembre 2019 - par - 1 436 vues
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Mauser MG 34 durant la campagne de France. Rate ta cible et rentre chez toi !

Cet article est complémentaire à celui paru en août 2019 sur RL et RR. En effet, il semble que le lien fourni « Que valait réellement la Wehrmacht en 1940 ? » du Belge Éric Simon ait été aussi fiable qu’un Renault D1 face à un Panzer IV. Un contenu passionnant que je souhaite partager avec les patriotes français.

Quoique belge, je suis également patriote français en son sens moral. L’amour de la France n’est pas affaire de nationalité mais de cœur, uniquement et exclusivement de cœur. La nationalité c’est comme une belle-mère, ça ne se choisit pas.

Si toutefois j’avais ledit choix, j’opterais non pas pour Angela Merkel comme belle-boche mais pour Brigitte Macron comme belle-doche : ceci dans l’espoir de jouer les influenceurs de coulisse, la Macronie ne semblant pas fort consciente de la campagne barbue de France rasée (remplacez le Mauser par la Mosquée) qui se joue en ce moment.

Adalbert le Grand

Au passage, je tiens à remercier Adalbert le Grand qui remet les pendules à l’heure sur RR relativement à la campagne de France et à l’URSS. La victoire de Staline a fait perdre la boule à pas mal d’historiens et d’analystes. Il suffit simplement de se rappeler qu’en 1938 Staline a quantitativement cent fois plus de sang sur les mains qu’Hitler (famine programmée en Ukraine, purges de 1937 etc.)

Je cite : « Autre fait ignoré, le fait que c’est la France qui a fait perdre la guerre à l’Allemagne dès 1940. Contrairement aux idées reçues (répandues par la propagande nazie d’ailleurs), l’armée française s’est bien battue malgré le commandement d’un état-major désastreux, et a d’une part permis l’évacuation de l’armée anglaise de Dunkerque en tenant quatre jours à un contre dix, et d’autre part détruit la moitié des chars (plus que les pertes à Koursk) et les deux-tiers des avions allemands (eh oui!), ce qui a empêché Hitler d’envahir l’Angleterre et retardé d’un an l’attaque de l’URSS ».

Éric Simon

Tout ce qui suit est de sa plume, je me suis contenté ici d’un traitement de texte. L’auteur n’insiste peut-être pas assez sur deux éléments d’importance : un état-major allemand plus jeune – plus audacieux – que son homologue français et « l’envie d’en découdre » après les conséquences jugées humiliantes du Traité de Versailles, un esprit revanchard savamment entretenu par les propagandistes nazis.

Étude structurée en 7 chapitres avec conclusions édifiantes. Je conseille le chapitre 5 Maginot.

1. Préambule sous forme de chasse aux idées reçues
2. La supériorité allemande en matière de blindés
3. La suprématie de la Luftwaffe
4. Supériorité numérique, morale et matérielle de la Wehrmacht
5. Mécanisation contre Ligne Maginot
6. Guerre industrielle ou guerre totale
7. Conclusions

Un cigare, un cognac et c’est parti pour une Blitzkrieg de lecture captivante hors captivité.

Richard Mil

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Éric Simon : Que valait véritablement la Wehrmacht en 1940 ?
Article paru dans la revue du Centre liégeois d’histoire et d’archéologie militaire CLHLM, janvier 2006

Les loups sont entrés dans Paris (la Wehrmacht y défile le 14-6-1940)

« C’est la victoire qui a conféré à la guerre-éclair un statut de doctrine », Hew Strachan

1. PRÉAMBULE SOUS FORME DE CHASSE AUX IDÉES REÇUES

Dans la littérature militaire, on ne compte plus les ouvrages qui tentent d’apporter leur éclairage sur la défaite cinglante qu’ont subie, sur le continent, les puissances occidentales (France, Grande-Bretagne, Pays-Bas, Luxembourg et Belgique) entre mai et juin 1940. Dans la grande majorité des cas, et encore à l’heure actuelle, l’argumentation avancée est à ce point satisfaisante et réconfortante, qu’elle n’a rencontré aucune difficulté pour s’imposer dans la mémoire collective en tant que vérité absolue. En règle générale, ce sont d’ailleurs malheureusement les théories simplistes qui triomphent le plus souvent des questions compliquées. En ce qui concerne le présent sujet, chacun d’entre nous a déjà été confronté à l’une ou l’autre des affirmations reprises ci-dessous.

  • Les nazis possédaient beaucoup plus de blindés que les Alliés
  • Les blindés allemands étaient bien meilleurs que les blindés occidentaux
  • La Luftwaffe était de loin supérieure aux aviations alliées et ceci tant quantitativement que qualitativement
  • L’Allemagne possédait plus de divisions que les Alliés
  • Le moral et le matériel allemands étaient supérieurs à ceux des Alliés
  • Les Alliés se sont enfermés derrière des fortifications désuètes, alors que les Allemands ont privilégié la motorisation et la guerre de mouvement
  • L’industrie de guerre allemande était florissante alors que l’industrie d’armement française avait été minée par le Front populaire.
  • La tactique et la stratégie allemandes supplantaient largement celles des Alliés. L’état-major allié était sclérosé, tandis que l’état-major allemand regorgeait de stratèges compétents et créatifs
  • Le plan allemand était génial et imparable, le plan français était complètement inadapté
  • Par leur neutralité, les Belges ont empêché les Alliés d’attaquer l’Allemagne en septembre 1939 pendant la campagne de Pologne. Neuf mois plus tard, l’armée belge a de toutes manières été écrasée par un adversaire supérieur à tous les points de vue.

À première vue, il ne faut rien ajouter à ces arguments. Tout cela semble tellement cohérent et irréfutable qu’il n’y aurait presque plus qu’à aller se coucher ! Et pourtant, si l’on se penche attentivement sur chacun des points évoqués, tous ou presque s’avèrent irrémédiablement faux et ne résistent pas à une analyse un tant soit peu sérieuse. C’est du moins ce que nous allons nous atteler à démontrer.

2. LA SUPÉRIORITÉ ALLEMANDE EN MATIÈRE DE BLINDÉS

Les spécialistes sont aujourd’hui unanimes, aussi ne tournerons nous pas longtemps autour du pot. En mai 1940, la Wehrmacht possédait moins de chars que l’armée française et a fortiori que toutes les forces alliées réunies. En outre, la qualité des blindés allemands laissait parfois fortement à désirer. Précisons d’emblée que les Allemands ont privilégié une option diamétralement opposée à celle des Alliés en général et des Français en particulier. Dans la préparation d’une guerre, chaque camp répartit ses efforts en fonction de sa stratégie et de sa perception de l’avenir. Nous baptiserons ce phénomène le « syndrome de la durée ».

L’Allemagne, redoutant une guerre longue, choisit de placer la totalité de ses ressources blindées en ligne dès le départ, de manière à obtenir éventuellement un effet de surprise, quitte à manquer de réserves si la guerre venait à se prolonger. L’état-major français fait exactement le choix inverse. Persuadé également que la guerre sera longue, il est convaincu que la victoire appartiendra à celui qui tiendra le coup le plus longtemps. En conséquence, des stocks de blindés sont conservés à l’arrière, de manière à pouvoir constituer des réserves le cas échéant. Lorsque l’on effectue des comparaisons chiffrées, il faut donc faire très attention et bien distinguer les blindés opérationnels affectés aux unités combattantes, des blindés disponibles maintenus en réserve à l’arrière. L’Allemagne concentre tous ses chars et à quelques exceptions près toutes ses automitrailleuses en dix divisions blindées (n° 1 à 10). Selon les sources, cela représente pour l’Allemagne entre 3 439 et 3 683 blindés.

En ce qui concerne les Alliés, les engins blindés sont répartis de manière beaucoup plus diluée : trois divisions légères mécaniques, trois divisions cuirassées et une trentaine de bataillons de chars de combat indépendants en France ; chez les autres alliés, les blindés sont répartis un peu partout en soutien d’infanterie. Le total des forces blindées alliées est estimé entre 4 260 et 5 799 unités.

D’un point de vue strictement quantitatif, on constate un déséquilibre certain entre les forces blindées et pas du tout dans le sens où on l’attendrait. D’autant qu’il convient encore de signaler l’existence au sein de l’armée française de 1 685 vieux chars Renault du type FT, complètement obsolètes et de 206 automitrailleuses présentes dans les colonies. Ce matériel n’est pas comptabilisé en raison de sa faible valeur militaire ou de son éloignement excessif de la métropole.

D’un point de vue qualitatif, la comparaison est encore beaucoup plus surprenante. Du côté allemand, les Pz-I et Pz-II n’ont strictement aucune valeur, ils ne servent qu’à faire du nombre. Leur blindage trop faible (13 à 14,5 mm) et leur armement trop léger (mitrailleuses de 7,92 ou canon de 20 mm) ne leur permettent pas de soutenir un combat contre les automitrailleuses françaises (canon de 25 mm), ni contre les chars légers français (canon de 37 court ou long), ni même contre les chars légers belges (canon de 47). Seuls les chars tchèques et les Panzers III et IV ont une véritable valeur combative. Les Praga (t-35 et t-38) disposent d’un canon moderne de 37 mm long, de deux mitrailleuses de 7,92 mm et d’un blindage de 25 mm. Les Pz-III possèdent également un canon moderne de 37 mm long, deux mitrailleuses de 7,92 mm, ainsi qu’un blindage de 30 mm. Quant aux Pz-IV, ils emportent un obusier de 75 mm, deux mitrailleuses de 7,92 mm et un blindage de 30 à 40 mm. Ces quatre types de blindés ne représentent ensemble que 1 218 unités sur les 3 683 engins opérationnels dont, soulignons-le, un millier d’automitrailleuses de qualités très diverses.

Les chars français sont généralement moulés (coulés d’une pièce), ce qui leur confère une plus grande résistance que les chars allemands, dont le blindage est soudé ou riveté. Les chars alliés sont généralement mieux blindés et plus fortement armés que leurs homologues allemands. Le char lourd français B-1bis avec un obusier de 75, un canon de 47, deux mitrailleuses de 7,5 et un blindage de 60 mm représente, avec le Matilda II britannique, un mastodonte quasiment invulnérable aux projectiles allemands. En comptant les FCM, les Renault R-35 et R-40, les Hotchkiss H-35 et H-39, les Renault D-1 et D-2, les Somua S-35, les B-1bis et quelques Matilda II, on parvient à un total de 2.518 chars opérationnels du côté des Alliés, sans compter les automitrailleuses, ni les chars belges qui ont également une certaine valeur. Les FCM, Renault R-35 et Hotchkiss H-35 souffrent d’un défaut rédhibitoire, ils sont presque tous équipés d’un canon de 37 mm SA-18 court dont l’efficacité antichar est quasiment nulle, sauf à très courte portée. Quelques rares exemplaires (H-39 et R-40), attribués aux chefs de compagnies, ont reçu le canon de 37 mm SA-38 long, moderne et efficace.

Les seuls avantages que l’on puisse reconnaître aux blindés allemands résident dans une autonomie légèrement supérieure (parfois), dans la généralisation d’un équipement radio de bonne qualité (toujours) et surtout dans des tourelles plus spacieuses, qui accueillent un combattant supplémentaire. Cela permet au chef de char allemand de se concentrer exclusivement sur sa manœuvre. Le chef de char français devant quant à lui simultanément diriger son char, envoyer des signaux optiques aux véhicules voisins et manipuler son canon ou sa mitrailleuse. L’autre supériorité allemande, dans le domaine des blindés, réside en une doctrine d’emploi tout à fait différente que nous aborderons ultérieurement, mais qui n’est absolument pas inhérente au matériel, ni à sa conception.

3. LA SUPRÉMATIE DE LA LUFTWAFFE

En cette matière, plus que dans n’importe quelle autre, intervient à nouveau le fameux « syndrome de la durée ».

Du côté français, en matière d’aviation, il confine tout simplement à l’absurde. Jugeons-en plutôt. Après un mois et demi de luttes acharnées et plus de 892 appareils hors de combat en six semaines, on aboutit finalement à une situation où la France qui signe l’armistice du 22 juin 1940 dispose de plus d’avions opérationnels que la France entrée en guerre le 10 mai 1940. L’explication est une nouvelle fois à chercher du côté des options privilégiées par l’état-major français et qui consistent à monter graduellement en puissance au fur et à mesure de l’évolution du conflit, grâce à l’incorporation progressive de réserves précieusement conservées jusque-là. On constate ainsi d’énormes différences entre le nombre des appareils prêts à intervenir sur le front et le nombre des appareils disponibles ou en voie de l’être. Selon les sources retenues ici, le potentiel de l’aviation française varie entre 3 388 et 3 576 appareils de combat.

Dans le camp allié, il faut encore tenir compte des forces aériennes britannique, hollandaise et belge, qui alignent ensemble sur le continent entre 739 et 813 appareils de combat selon les estimations. Il y a encore au moins 1 405 appareils de combat anglais qui participeront à la campagne de l’Ouest depuis leurs bases britanniques. Ils doivent donc être comptabilisés comme des réserves potentielles.

Du côté allemand, le nombre des appareils en service le 10 mai 1940 s’élève très exactement à 5 446 appareils. Parmi ceux-ci, il convient bien évidemment de retirer les appareils d’entraînement et de servitude, ainsi que les appareils affectés au front scandinave, à la défense aérienne du cœur de l’Allemagne et ceux qui, maintenus en réserve, ne peuvent bien évidemment participer immédiatement à la campagne de mai 1940. Après toutes ces déductions, on parvient à des estimations assez précises, oscillant entre 3 578 et 3 632 appareils de combat.

De nouveau, en tenant compte du chiffre le plus élevé pour l’Allemagne et du chiffre le plus faible pour les Alliés, on aboutit à des résultats plutôt surprenants puisque le nombre total des appareils dont disposent les Alliés s’avère très largement supérieur à celui des Allemands. Alliés: 5 023 appareils de combat, Allemagne: 3 632 appareils de combat. En revanche, l’aviation prête à intervenir immédiatement sur le front de l’Ouest est nettement plus importante du côté allemand.

D’un point de vue qualitatif, il ne faut pas non plus se laisser aveugler. Certes, le Messerschmitt Bf-109E apparaît comme le meilleur chasseur du moment, mais sa supériorité sera fortement remise en cause dès que les combats se rapprocheront du littoral et que la RAF fera intervenir massivement ses redoutables Spitfire; il est vrai qu’à ce moment la campagne terrestre sera déjà pratiquement jouée. À côté des Bf-109E, subsiste encore toute une série d’anciens modèles, Bf-109D, Bf-109C ou même des biplans Arado 68F affectés à la chasse de nuit et qui sont bien loin d’afficher des performances aussi enthousiasmantes. Le chasseur lourd Messerschmitt Bf-110, malgré la puissance de ses moteurs et de son armement, souffrira toujours d’énormes problèmes de maniabilité.

Dans les escadres de bombardement et de reconnaissance, la situation n’est pas toute rose non plus. À part les excellents Junkers Ju-88 qui commencent seulement à sortir des usines en nombre significatif, les autres appareils du type Heinkel He-111 ou Dornier Do-17 commencent à vieillir et seront de toutes manières toujours barrés par une capacité d’emport de bombes insuffisante, par une vitesse trop faible et par un armement défensif trop limité.

Les célèbres Stukas peuvent prétendre à un certain rendement, à condition que la suprématie aérienne soit assurée. Quoi qu’il arrive, l’efficacité des bombardiers en piqué est moins physique que morale et ne peut jouer que face à de la bleusaille ; en cas de guerre longue on peut escompter que les troupes au sol apprendront assez rapidement à ne plus se laisser impressionner. L’aviation de coopération est bien développée, elle possède des appareils robustes (Henschel Hs-123 et Hs-126 ou Fieseler Storch), mais aux performances plutôt modestes et qui, comme les Stukas, exigent la supériorité aérienne pour pouvoir opérer efficacement.

Côté allié, les combats aériens de la drôle de guerre révèlent une nette supériorité des pilotes français et britanniques, beaucoup plus expérimentés. C’est d’autant plus encourageant pour eux que le matériel est relativement démodé, notamment chez les Français qui utilisent encore massivement le Morane-Saulnier MS-405, mais également chez les Anglais où des biplans Gloster Gladiator sont toujours en service en 1939. L’arrivée massive des chasseurs américains Curtiss H-75, ainsi que celle des Dewoitine 520 et des Bloch MB-152 français, permettent d’entrevoir de meilleurs lendemains.

L’aviation d’observation, dans un état déplorable en septembre 1939, a été rééquipée de façon satisfaisante grâce à l’arrivée massive des Potez 63.11. C’est surtout le bombardement qui est encore un peu juste chez les Français. En effet, à l’exclusion de quelques dizaines d’appareils modernes du type Breguet 691/694 et d’une centaine d’appareils antédiluviens du type Amiot Am-143 et Farman F-222, tous les groupes de bombardement se trouvent dans le Sud, en train d’effectuer leur conversion sur le nouveau matériel qui arrive à tout va de France et d’ailleurs: Douglas A-20, Glenn-Martin GM-167 F, Amiot Am-354, Lioré & Olivier LéO-451 et Bréguet 691/694.

Côté britannique, l’aviation de bombardement tactique perçoit régulièrement de nouveaux Bristol Blenheim, mais la majorité des escadrilles est encore équipée du bombardier léger Fairey Battle Mk-III qui devra être retiré en catastrophe du théâtre des opérations dès le début de la campagne, en raison d’un taux d’attrition absolument désastreux. La coopération est essentiellement assurée par des Westland Lysander, ce sont d’excellents appareils à capacité de décollage extrêmement court, mais qui nécessitent, eux aussi, une maîtrise complète du ciel pour s’exprimer pleinement.

4. SUPÉRIORITÉ NUMÉRIQUE, MORALE ET MATÉRIELLE DE LA WEHRMACHT

1/2 La Wehrmacht

En ce domaine, concernant une éventuelle supériorité numérique allemande, quitte à lasser, nous aurons encore recours aux chiffres, car ils sont plus éloquents que tous les discours du monde. Le 10 mai 1940, le Troisième Reich dispose très exactement en tout et pour tout de 162 divisions et 1 régiment. Ces unités sont de valeurs très inégales.

À propos de ce qu’inspire l’organisation générale de la Heer, nous ne pouvons résister au plaisir de citer l’historien militaire allemand Karl-Heinz Frieser: « Ainsi structurée, l’armée allemande ressemblait à une lance avec une pointe d’acier trempé, dont le manche, en bois, paraissait d’autant plus pourri qu’il était long… » et il ajoute fort justement: « … pourtant cette pointe d’acier porta un coup mortel aux Alliés. Le fait qu’elle se soit détachée du manche caractérise le déroulement des opérations. Les troupes d’élite avaient attaqué avec une telle fougue que – contrairement à toutes les prévisions – elles laissèrent sur place la masse non motorisée de l’armée de terre. Les divisions d’infanterie en furent réduites à un rôle de figurant »

Les 58 divisions d’élite ou d’active sont excellentes, bien entraînées et bien rodées; elles ont d’ailleurs été gratifiées d’un équipement ultramoderne. Les divisions de réserve sont de création beaucoup plus récente. Les vagues n° 2 à 4 ont été mobilisées fin août 1939. Soit elles subissent le baptême du feu en Pologne avec les troupes d’active et d’élite, soit elles contribuent à entretenir le gigantesque bluff le long de la frontière française. Ces unités sont composées selon les cas de 0 à 9 % de troupes d’active, de 12 à 83 % de réservistes I (instruits depuis la réinstauration du service militaire en mars 1935), de 8 et 46 % de réservistes II (issus des classes dites « blanches » qui n’ont pu être formées lorsque le traité de Versailles interdisait tout service militaire) et de 3 à 42 % de troupes de Landwehr (réservistes de la guerre précédente). Le 15 octobre 1939, les cinquante premières divisions de réserve sont rendues à peu près équivalentes via des échanges de personnel et de cadres. Entre le 15 octobre 1939 et le 1er janvier 1940, quatre divisions sont encore créées, hors vague, à partir de formations de la police nationale, de gardes-frontières ou de troupes de Landwehr, ce qui porte le total des unités de réserves utilisables théoriquement en toutes circonstances, à cinquante-quatre.

Il faut souligner l’importance capitale que revêtent l’aventure polonaise et le baptême du feu. Sur les 104 divisions allemandes disponibles au 1er septembre 1939, seules 14 ne sont pas engagées dans le cadre de « Weißfall » et au moins 57 d’entre elles acquièrent une expérience réelle du combat. Cela représente 42 % des forces que l’Allemagne engagera plus tard à l’Ouest. Nous touchons peut-être ici du doigt ce qui constituera finalement le plus grand avantage de la Wehrmacht en 1940.

Les vagues n° 5 à 10 sont mises sur pied graduellement entre le 1er septembre 1939 (pour renforcer la sécurité à l’Ouest) et le 8 mai 1940 (en prévision d’une guerre longue). À l’exception de quatre divisions, créées hors vague en février 1940 par incorporation de la Landpolizei de Rhénanie, toutes les autres unités sont composées de jeunes réservistes à peine instruits, voire même pas instruits du tout. Au point de vue du personnel, les divisions constituées à partir de la 2e vague sont nettement moins étoffées que les autres (15.273 hommes au lieu de 17.734).

Au point de vue du matériel, si les divisions d’active et les réservistes de la deuxième vague sont équipés de matériel allemand moderne et performant, les vagues suivantes doivent se contenter de matériel tchèque dans le meilleur des cas, parfois de matériel récupéré en Pologne, et bien souvent de vieux matériel allemand rescapé de la guerre précédente ayant de surcroît servi jusqu’à l’usure à des fins d’instruction. Le matériel tchèque, polonais et ancien devrait être rapidement remplacé si l’on souhaite éviter de sérieux problèmes dans le ravitaillement en munitions ou dans l’approvisionnement en pièces de rechange.

Afin d’illustrer ce problème de matériel, citons encore une fois l’inénarrable Karl-Heinz Frieser « Du point de vue du matériel, la plupart des divisions allemandes ne pouvaient (sic) absolument pas soutenir la comparaison avec une division standard de l’armée française ou même britannique. Beaucoup d’entre elles atteignaient à peine le niveau de la première guerre mondiale. Nombre de fils portaient les mitrailleuses que leurs pères avaient déjà portées pendant la dernière guerre. Souvent, les pères eux-mêmes devaient se battre une nouvelle fois avec ces armes-là ».

Au début de leur mobilisation, l’équipement des troupes territoriales (Landwehr) est pour sa part carrément misérable. Les vieux soldats ne reçoivent ni casque, ni bottes, ni masque à gaz, ni gamelle. Certains d’entre eux ne disposent même pas d’uniforme. Ils sont habillés en civils et doivent faire reconnaître leur qualité de militaire au moyen d’un brassard arborant la mention « Deutsche Wehrmacht ». Leur situation sera améliorée pendant la mobilisation par un rajeunissement des effectifs et une modernisation partielle du matériel. Finalement, en mai 1940, sur les vingt-deux divisions de Landwehr, quinze pourront être utilisées en première ligne et sept seront maintenues en réserve.

Le constat est tout aussi dramatique en ce qui concerne les unités de gardes-frontières (Landesschützen), mais dans leur cas la pénurie en moyens humains et matériels ne permettra pas de redresser la situation avant le déclenchement des hostilités. Notons que les 162 divisions répertoriées ici ne sont bien évidemment pas toutes disponibles pour l’offensive à l’Ouest. Certaines sont inutilisables telles quelles et d’autres sont appelées à maintenir l’ordre dans les récentes conquêtes du Reich ou à l’intérieur du pays.

Voici donc la répartition opérationnelle des forces de la Heer le 10 mai 1940

Conquêtes (20 divisions)
Danemark : 1 division
Norvège : 7 divisions
Pologne : 10 divisions
Tchécoslovaquie : 2 divisions

Allemagne (7 divisions)
2 divisions
5 divisions inutilisables de la 10e vague

Front de l’Ouest (135 divisions + 1 régiment)
Première ligne : 93 divisions + 1 régiment
Réserve d’alimentation : 42 divisions

C’est le troisième point qui nous intéresse plus particulièrement, puisqu’il nous donne très précisément le nombre des grandes unités dont dispose l’Allemagne pour se lancer à l’assaut des démocraties occidentales. Retenons bien ce chiffre: cent-trente-cinq divisions et un régiment, il servira comme point de comparaison avec les forces alliées.

Un mot à propos du moral guerrier des troupes et de la population civile. Par rapport à l’enthousiasme de 1914, le moins que l’on puisse dire en Allemagne c’est que les temps ont bien changé. Les Allemands n’aspirent qu’à la paix et toute tentative de guerre non justifiée par une agression extérieure leur paraît dangereuse ou aléatoire. Les succès d’Hitler en Autriche puis en Tchécoslovaquie permettent tout juste au Führer de priver ses opposants d’un prétexte pour le renverser. En 1938, peu avant Munich, un défilé grandiose est organisé à Berlin. En prévision des combats qu’il entrevoit, le Führer souhaite galvaniser l’exaltation guerrière de son peuple. Une division blindée au complet défile pendant trois heures. L’assistance est figée de stupeur, comme si elle réalisait que bientôt c’est la véritable guerre elle-même qui risquait de frapper à sa porte. Face à ce manque d’enthousiasme évident, Adolf Hitler est désespéré. Aux oreilles de ses proches il gémit tristement: « Les Allemands ne veulent pas de la guerre… ». Déçu, puis furieux, il quitte le balcon de la Chancellerie pour son cabinet de travail. Il se jette alors dans un fauteuil, d’où il agonit d’injures le peuple allemand ; exactement comme il le fera sept ans et quelques millions de morts plus tard, pratiquement au même endroit, mais une douzaine de mètres sous terre.

S’il est par contre un domaine où la supériorité allemande est incontestable, c’est bien celui des transmissions. Les Alliés n’ont recours aux communications radios qu’avec une parcimonie d’apothicaire. Redoutant comme la peste l’interception de leurs messages, ils usent et abusent d’une multitude de chiffres, de codes et de cryptogrammes, qui perturbent finalement davantage leurs propres échanges que l’ennemi. Les Allemands ont pour leur part résolu ce problème par l’absurde. Ils émettent la plupart du temps en clair et généralisent à ce point le recours à la radio qu’ils en saturent littéralement les ondes. L’ennemi peut bien évidemment intercepter ce trafic, mais il sera à ce point submergé par le volume diffusé qu’il lui faudra un personnel démesuré pour trier et surtout exploiter les renseignements obtenus. Bref, lorsque l’ennemi disposera enfin des précieuses données, la situation militaire aura tellement évolué que l’information n’offrira plus le moindre intérêt.

D’un point de vue strictement technique, la qualité des émetteurs et des récepteurs allemands est infiniment supérieure à tout ce que les Alliés peuvent fabriquer. Les opérateurs radios sont de surcroît nombreux et remarquablement bien formés. Les appareils de radio sont omniprésents dans l’armée allemande, on en trouve dans les chars, dans les automitrailleuses, dans les avions, dans les camions, dans les voitures, dans les side-cars, ainsi qu’à tous les échelons du commandement. Par rapport à ce qui se passe devant un point d’appui de première ligne, un général de corps d’armée allemand peut parfois être informé et donner ses ordres plus rapidement que le chef de compagnie dans l’autre camp.

Un dernier point mérite d’être souligné, il concerne l’artillerie. Cette arme, ô combien importante, consacre une suprématie alliée écrasante. Tous comptes faits, on relève 7 378 bouches à feu chez les Allemands contre 14 171 pièces chez les Alliés. Si l’on considère que les artilleurs français et belges surclassent systématiquement leurs homologues allemands grâce à une formation supérieure, cela se passe de tout commentaire. Les divisions allemandes d’active et de 2e vague sont dotées d’une artillerie moderne et puissante : 36 obusiers de 105 et 12 obusiers de 150 par régiment d’artillerie. Les divisions des vagues 3 à 4 reçoivent du matériel ancien : 12 obusiers de 150, 36 obusiers de 105 et 26 canons d’infanterie de 75. Les unités des vagues suivantes disposent seulement de 36 ou seulement de 24 vieux canons de 77, dont les projectiles, surnommés « sacs à charbon » en raison du nuage noir dégagé à l’éclatement, n’effrayaient déjà plus grand monde en 1914-1918.

2/2 Les armées alliées

La France aligne de son côté l’équivalent de cent-deux divisions et quatre brigades. Compte non tenu des troupes engagées en Norvège, ni des unités stationnées dans les Alpes (face à l’Italie) ou dans les colonies (Maroc, Algérie, Tunisie, Syrie). Parmi ces grandes unités recensées, septante-et-une divisions et quatre brigades sont déployées en première ligne, tandis que trente et une divisions se trouvent placées en réserve. D’un point de vue qualitatif, il faut considérer que les vingt divisions de réserve B (composées intégralement de réservistes âgés, sans le moindre encadrement actif et de surcroît pauvrement équipées) n’ont qu’une très faible valeur combative. Toutes les autres unités sont à considérer comme valables, tant du point de vue de l’encadrement que de l’équipement.

Les Britanniques alignent sur le continent treize divisions d’infanterie et trois brigades, toutes intégralement motorisées, bien encadrées, remarquablement équipées et soutenues par une artillerie d’excellente qualité. Neuf divisions d’infanterie sont cantonnées entre Hazebrouck et Maulde, prêtes à intervenir. Une division d’infanterie est engagée sur la ligne Maginot, autant pour bénéficier du baptême du feu que pour entretenir la fraternité d’armes franco-britannique. Les trois dernières divisions, encore incomplètes, achèvent leur instruction à l’arrière, tout en formant réserve générale.

Les Hollandais réunissent dix divisions, trois brigades et vingt-cinq bataillons de gardes-frontières. Les unités sont généralement fort mal équipées et leur qualité varie de moyenne à franchement médiocre. Huit divisions, trois brigades et les gardes-frontières sont en première ligne, tandis que deux divisions se trouvent en réserve, affectées à la défense de la position principale : la « Vesting Holland ». Si l’on souhaite illustrer la détresse matérielle de nos voisins bataves, il suffit de rappeler que le 20e régiment d’artillerie de réserve a été entièrement équipé avec des canons de 80 mm modèle 1881 sans bouclier ni frein de recul, aimablement prêtés par les musées nationaux!

Les Belges disposent de vingt-deux divisions et de trois brigades. Quatre divisions et trois brigades sont de véritables troupes d’élite (deux divisions de chasseurs ardennais, deux divisions de cavalerie, une brigade de cavaliers portés, une brigade de cyclistes frontières et une brigade de gendarmerie). Sur les dix-huit divisions d’infanterie, six sont considérées comme bonnes (n° 1 à 6 d’active), six sont notées satisfaisantes (n° 7 à 12 de première réserve) et les six dernières passent pour mauvaises (n° 13 à 18 de deuxième réserve). Entre septembre 1939 et mai 1940, les divisions d’infanterie d’active et les divisions d’infanterie de première réserve sont rendues à peu près équivalentes suite à l’échange d’un régiment d’active contre un régiment de réserve. Seize divisions et deux brigades sont en première ligne, la brigade et les six divisions restantes sont tenues en réserve.

Sur le théâtre occidental des opérations, les quatre futurs alliés (France, Grande-Bretagne, Pays-Bas, Belgique) disposent donc ensemble de cent quarante-sept divisions et de treize brigades. Utilisables en toutes circonstances : 108 divisions + 10 brigades, utilisables sous conditions : 39 divisions + 3 brigades. Le rapport des forces, toujours en défaveur de l’Allemagne, s’établit de la manière suivante.

Allemagne (135 divisions + 1 régiment)
93 divisions + 1 régiment de première ligne
42 divisions maintenues en réserve

Alliés (147 divisions + 13 brigades)
105 divisions + 9 brigades de première ligne
42 divisions + 4 brigades maintenues en réserve

5. MÉCANISATION CONTRE LIGNE MAGINOT

1/3 La France

Il a souvent été reproché aux Alliés en général et aux Français en particulier d’avoir tout sacrifié à la Ligne Maginot en oubliant qu’une armée devait être capable de se déplacer, tant pour se défendre que pour attaquer. D’ici à affirmer que des avions, des chars et des camions auraient été plus efficaces que du béton, il n’y a qu’un pas que certains n’hésitent pas à franchir. Outre qu’il est complètement déplacé, ce débat n’a strictement aucune raison d’être, ce qui ne l’empêche pas d’être remis sur la table à chaque fois que l’occasion se présente.

Il faut tout d’abord insister sur la différence fondamentale qui existe entre le « concept » de La ligne Maginot et la « conception Maginot » qui en a découlé ultérieurement. La Ligne Maginot est une position exclusivement défensive, étudiée par l’armée française à la fin des années vingt et qui voit la majeure partie de ses réalisations importantes se concrétiser dans la première moitié des années trente. L’unique raison d’exister de la Ligne Maginot, c’est de placer la France à l’abri d’une attaque surprise afin de gagner le temps nécessaire à la mobilisation du gros de l’armée. La réalisation de la Ligne pourrait éventuellement aussi être rattachée à une politique de grands travaux, dans le cas, très vraisemblable, où d’aucuns auraient souhaité profiter de l’occasion pour relancer une économie encore ébranlée par la terrible crise économique de 1929.

Technologiquement, la Ligne Maginot est indiscutablement une franche réussite, mais par la suite les responsables militaires vont graduellement oublier la raison d’être originelle de la ligne pour s’enfermer dans un « raisonnement Maginot », infiniment plus pernicieux. Puisque la Ligne Maginot est un succès incontestable, pourquoi ne pas en profiter pour s’abriter définitivement derrière les fronts fortifiés, dont la France ne se risquerait à sortir qu’à coup sûr, c’est-à-dire lorsque sa supériorité serait suffisamment établie. Le glissement est d’importance puisque d’une fortification permettant l’économie des forces en attendant que l’armée mobilisée puisse intervenir, on aboutit à une fortification qui constitue un objectif en soi, où s’engloutissent même les réserves, tout en fermant la porte à d’éventuelles initiatives ultérieures. Pour que ce raisonnement ait eu une toute petite chance d’être intellectuellement acceptable, il eût fallu le pousser jusqu’au bout et protéger l’ensemble du territoire français en fermant également la frontière Nord au moyen de solides fortifications. Ce ne fut pas le cas pour une raison toute simple : la France préférait se réserver la possibilité de porter la guerre en territoire belge plutôt que d’exposer aux feux des combats les régions frontalières du Nord (encore riches à l’époque).

Quoi qu’il en soit, affirmer que les énormes moyens investis dans la Ligne Maginot entre 1928 et 1935 ont finalement été gaspillés est une erreur, pour la bonne et simple raison que ces budgets n’auraient jamais été libérés par les politiciens en vue d’acquérir d’autres fournitures militaires comme des avions, des chars ou des camions. L’eussent-ils même été que le matériel ainsi fabriqué aurait été complètement obsolète et irrémédiablement périmé cinq à douze années plus tard. Le béton, pour sa part, a en définitive parfaitement joué son rôle. Il a permis de couvrir la mobilisation, après quoi il est fidèlement demeuré en place, à telle enseigne que l’armée française s’en sert toujours actuellement, soit plus de septante ans après qu’il ait été coulé.

Et puis, comme nous l’avons constaté à la lueur des paragraphes précédents, la France n’a pas été loin de réaliser le hold-up parfait, en gagnant simultanément sur le tableau des fortifications, sur celui des blindés et sur celui de l’aviation. Elle disposait en effet au bout du compte d’une Ligne Maginot beaucoup plus solide que la Ligne Siegfried, d’une arme blindée au moins équivalente à celle de son adversaire et d’une aviation sur le point d’atteindre un niveau de développement intéressant à terme. Si ce coup fumant a finalement échoué, ce n’est certainement pas pour des questions de qualité du matériel, ni de quantité, ni de budget, mais plutôt pour des questions de doctrine d’utilisation, de concept d’emploi et surtout de malchance… même si ce mot peut paraître ridicule dans une étude qui se voudrait pourtant sérieuse.

Heureusement pour elle, la France de 1940 est encore un pays riche dont les ressources permettent de constituer un parc d’environ 400 000 véhicules automobiles. C’est loin d’être le cas chez l’ensemble des autres belligérants et c’est de toute manière largement suffisant pour équiper l’armée correctement. Seule une répartition trop diluée des véhicules est à déplorer, ce qui entraîne des vitesses de déplacement fort différentes au sein de mêmes unités. Cela ne pose aucune difficulté particulière dans le cas d’une guerre menée suivant un tempo raisonnable, mais les problèmes deviennent insurmontables si la cadence s’accélère; il est alors des décalages que l’on ne parvient plus jamais à rattraper.

2/3 Les autres alliés

La Grande-Bretagne est incontestablement, en mai 1940, la championne toutes catégories de la motorisation. Le « British Expeditionary Force » est intégralement monté sur roues ou sur chenilles. Il est vrai qu’avec une armée de treize divisions et trois brigades, les difficultés pour atteindre un tel degré de mécanisation sont forcément moins importantes qu’ailleurs.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, à l’école de la motorisation la Belgique est un excellent élève. Peut-être même le meilleur d’Europe, derrière l’indéboulonnable premier de classe britannique. La cavalerie (deux divisions, une brigade, trois régiments d’artillerie, génie, transmissions et services) est intégralement motorisée depuis 1938. Notre première division de chasseurs ardennais est rendue particulièrement mobile grâce à la combinaison généralisée du moteur et de la pédale. Notre deuxième division de chasseurs ardennais est en cours de transformation, une partie de ses effectifs se déplace encore à pied (il n’y a qu’un seul bataillon cycliste par régiment, mais plusieurs sous unités sont motorisées). Nous disposons encore de deux régiments légers de gendarmerie entièrement motorisés, ainsi que de deux régiments et demi de cyclistes frontières, comparables en mobilité aux régiments de notre première division de chasseurs ardennais. L’artillerie d’armée est presque entièrement à traction automobile ou ferroviaire, à l’instar de nombreux organismes du ravitaillement, de la défense antiaérienne, d’un régiment d’artillerie de corps d’armée (14A), ainsi que de l’artillerie des chasseurs ardennais (20A).

Bien sûr, tout ce charroi n’appartient pas en propre à l’armée et une grande partie provient de la réquisition avec tous les aléas que cela implique. Il n’empêche qu’en chiffres bruts la Belgique est plutôt bien nantie, sa faiblesse réside plutôt dans la répartition des moyens que dans l’existence des moyens eux-mêmes. Au lieu de tout concentrer sur certaines unités, nous n’avons pas su, pu, osé, ou voulu éviter la dilution. En conséquence, au lieu de posséder quelques unités intégralement motorisées à côté d’une masse entièrement pédestre ou hippomobile, on constate chez nous, exactement comme en France, des vitesses de déplacement différentes au sein de mêmes formations. Dans des circonstances de combat trop précipitées, cela aboutit inévitablement à une désagrégation des unités, qui ne parviennent jamais à se présenter au combat tous moyens réunis. Il n’empêche que sur les 112 régiments combattants dont dispose l’armée belge, 31 sont entièrement motorisés en mai 1940, ce qui représente tout de même une proportion assez respectable de 27,7 %.

3/3 L’Allemagne

Il est plus que temps de tordre définitivement le cou à l’un des mythes les plus fortement ancrés dans la mémoire collective: celui de la motorisation de l’armée allemande. De toutes les forces armées engagées dans la campagne de l’Ouest, la Wehrmacht est, de très loin, la moins bien pourvue en matériel roulant automobile.

Juste après la campagne de Pologne, la situation est même carrément catastrophique. En janvier 1940, la Wehrmacht ne dispose plus que de 120 000 camions. À cette époque, l’industrie du Reich n’est pas capable de fournir plus de 1 000 camions par mois (soit 0,8 % du parc), ce qui n’est même pas suffisant pour maintenir un semblant d’équilibre, étant donné que le taux d’usure normale (c’est-à-dire les pertes sans le moindre combat) se monte à 2 400 camions par mois (soit 2 % du parc). Au strict point de vue du transport automobile, tout comme le pionnier Cugnot et son célèbre fardier, le Reich fonce droit dans le mur.

Fait remarquable, en tirant fort logiquement les conclusions qui s’imposent face à une situation aussi inquiétante, les Allemands transforment finalement leur lourd handicap en un avantage considérable. Tout simplement en adoptant, une fois encore, des mesures radicales. Au mois de janvier 1940, le général Halder (chef de l’état-major de l’armée de terre) lance, tout à fait officiellement, un vaste programme de démotorisation de l’armée, qui commence à porter ses fruits au début du printemps. Il s’agit pour lui de restreindre de manière drastique le nombre des véhicules à moteur dans la troupe et de les remplacer par des vélos, des chevaux et des véhicules attelés. Cette opération permet en même temps de concentrer le matériel automobile ainsi libéré dans les unités d’élite désignées pour bénéficier d’une mobilité particulièrement soignée.

Allez, encore quelques chiffres ! Entre 1914 et 1918, l’armée du Keiser avait employé 1 400 000 chevaux. Pendant la deuxième guerre mondiale, la Wehrmacht en utilise 2 700 000, soit le double. Ce qui caractérise l’armée allemande de 1940, ce ne sont donc ni les blindés ni les camions, mais bien les chevaux et les bottes. Sur les 162 divisions et 1/3 dont dispose l’OKW en mai 1940, seulement 17 divisions et 1/3 sont entièrement motorisées, ce qui ne représente que 10,7 % de l’ensemble. Toutes les autres unités sont quasi-intégralement piétonnes et hippomobiles !

Si les publications respectaient ces proportions, un livre consacré à l’histoire de la Wehrmacht en mai 1940 et contenant une centaine d’illustrations, devrait montrer : 89 photos de fantassins ou de chevaux, 8 photos de camions et 3 photos de blindés. On est généralement bien loin du compte. Il faut bien admettre qu’une iconographie privilégiant le côté spectaculaire des choses a également contribué à répandre la légende d’une supériorité allemande en moyens mécanisés.

6. GUERRE INDUSTRIELLE OU GUERRE TOTALE

Pour justifier la défaite, il a longtemps été de bon ton d’accuser les gouvernements du Front populaire d’avoir saboté l’industrie d’armement française. En face, la florissante industrie de guerre allemande ne pouvait bien évidemment qu’accentuer au fil du temps le déséquilibre, enlevant du coup tout espoir de retournement de situation.

1/2 En France

La réalité est encore une fois bien différente de la fiction. Certes, le 10 mai 1940, la situation en matière d’équipement militaire aux armées est complètement déficitaire. Aucun programme de fabrication n’a atteint ses objectifs. Cela touche tous les domaines sans exceptions, aussi bien la marine que les blindés, l’aviation, l’artillerie antichar, l’artillerie antiaérienne, les armes individuelles que les munitions. Depuis le début des années trente, l’industrie française des productions de guerre, sortie particulièrement traumatisée de la grande crise économique, ne cesse de tituber entre des plans de restructuration mal conçus, des objectifs trop ambitieux et des échéances utopiques. L’existence de conflits sociaux incessants n’améliore évidemment pas la situation.

À partir de juin 1936 jusqu’en avril 1938, les deux gouvernements Blum et les trois gouvernements Chautemps ont alternativement le mérite de placer l’industrie de l’armement sur une orbite étudiée pour le temps de guerre. Bien sûr tout ne se résout pas en une fois, bien sûr il y a des nationalisations douloureuses, bien sûr il y a des sabotages et bien sûr les résultats ne sont pas immédiatement au rendez-vous. Il n’empêche que la machine industrielle est placée sur de bons rails et qu’à long terme, elle devrait être capable de soutenir des cadences de production de plus en plus importantes. À partir du mois d’avril 1940, les commandes militaires vont se mettre à sortir des usines françaises suivant un rythme inconnu jusque-là.

Une terrible lutte contre la montre s’engage alors. Si la drôle de guerre dure encore six mois, la France sera en mesure de résister victorieusement à toute attaque. Si ce délai dépasse un an et demi, c’est la France elle-même qui sera susceptible de prendre l’offensive avec quelques chances de succès.

2/2 En Allemagne

À court terme et à moyen terme, le facteur temps a joué en faveur de l’Allemagne À la fin de la campagne de Pologne, la situation matérielle des troupes est catastrophique. Entre le mois d’octobre 1939 et le déclenchement de l’offensive le 10 mai 1940, les sept mois qui s’écoulent permettent à l’industrie allemande de compléter, à son rythme, l’équipement des troupes. Hitler lui-même reconnaîtra que cette période de répit aura été bénéfique. Pourtant, si l’on sait que l’ordre d’attaque à l’Ouest a été reporté vingt-neuf fois au cours du même intervalle, on prend immédiatement conscience du caractère parfaitement fortuit et non calculé de ce « providentiel » délai.

Telle quelle, l’industrie germanique dispose d’un potentiel nettement plus élevé que l’industrie française. Toutefois, la conversion vers une industrie de guerre est loin d’avoir été réalisée. Les matières premières manquent déjà cruellement, les entreprises concurrentes qui gaspillent encore leurs forces à travailler sur les mêmes projets sont nombreuses, la répartition des commandes n’est pas centralisée et se fait encore selon le bon vouloir des entrepreneurs, enfin la production économique est toujours principalement destinée à satisfaire des consommateurs « civils ». Il faut également reconnaître que les dirigeants du Reich ne souhaitent pas une économie entièrement axée sur les productions de guerre.

La campagne de l’Ouest étant envisagée primitivement comme une guerre longue, la mobilisation économique est planifiée pour fonctionner lentement mais sûrement (syndrome de la durée encore). Une augmentation significative de la production n’est planifiée que pour le mois d’octobre 1940, le point culminant devant être atteint en automne 1941. Tout ceci explique pourquoi les cadences de production tardent à décoller. Le passage à une économie véritablement orientée sur la guerre ne se fera, en Allemagne, qu’après l’échec avéré de la guerre-éclair contre l’Union Soviétique, c’est-à-dire après le mois de décembre 1941.

7. CONCLUSIONS

Encore et toujours des questions… L’armée allemande possède donc moins d’hommes, moins d’artillerie, moins d’avions, moins de blindés et moins de camions que les armées alliées. Le moral des troupes n’y est pas particulièrement plus brillant. Certaines unités manquent à ce point d’instruction et de matériel qu’elles en deviennent inutilisables. La Ligne Maginot est parfaitement au point, tandis que le Westwall est loin d’être achevé. Au point de vue de la capacité industrielle, l’avantage allemand se rétrécit chaque jour et les perspectives d’avenir jouent indiscutablement en faveur des Alliés. Et pourtant, c’est bien la Wehrmacht qui remporte la campagne de l’Ouest. Et de quelle manière !

Si les mobiles traditionnellement invoqués pour justifier la débâcle disparaissent, il convient peut-être de s’attacher à expliquer la défaite par ses véritables raisons. Il existe des causes positives (imputables à l’action d’un belligérant) et des causes négatives (résultant de l’inaction ou de l’impéritie d’un belligérant). Au rayon des causes positives, épinglons dans le désordre l’excellence du déploiement initial allemand ; la hardiesse du plan d’opérations allemand et l’efficacité de la tactique de combat allemande. Au rayon des causes négatives, il s’agit de mettre en évidence la médiocrité du déploiement initial allié ; l’excentricité de l’option Breda dans le plan d’opérations allié, ainsi que la passivité et le manque flagrant d’imagination des Alliés.

Du côté des explications moins rationnelles, j’ajouterais encore le facteur chance, même si cela peut prêter à sourire. On a beaucoup écrit à propos de la chance. On dit qu’elle se range toujours du côté des meilleurs, que ce n’est jamais tout à fait par hasard que l’on a de la chance, que la chance sourit aux audacieux, ou qu’il faut savoir forcer sa chance ; tout cela est certainement très vrai. Il n’empêche qu’après des années passées à étudier la question, je ne peux désormais m’empêcher de penser que si les Allemands ont remporté cette victoire, c’est surtout parce qu’ils ont bénéficié d’un phénoménal coup de bol !

Le phénomène du frottement

Avant de terminer, il n’est certainement pas inutile de rappeler qu’en matière militaire il existe un fossé gigantesque entre la théorie et la pratique. En se contentant d’aligner des chiffres et des informations nous risquerions, dans le cadre de cette étude, de tout réduire à de simples formules, perdant ainsi de vue l’incroyable complexité que finissent par revêtir les choses en période de guerre. Les professionnels savent que les manœuvres les plus réalistes ne suffisent pas pour se familiariser à cette fameuse complexité, que le génial théoricien militaire prussien Carl von Clausewitz (1780-1831) a baptisé le frottement dans son ouvrage intitulé Vom Kriege : « Dans la guerre, tout est simple; mais les choses les plus simples y sont difficiles. Les difficultés, en s’accumulant, provoquent un frottement, dont quiconque n’a pas vu la guerre ne peut se faire une idée exacte. Le frottement est le seul concept qui permette de se faire une idée assez générale de ce qui distingue la guerre réelle de la guerre sur papier ».

Le cas de l’Opération Niwi semble particulièrement indiqué pour illustrer ce phénomène. Sans entrer dans les détails, rappelons qu’il s’agit pour les Allemands de déposer quelques centaines d’aéroportés derrière les positions belges des Ardennes, entre les villages de Nives et de Witry. Leur mission consiste à couper les communications des chasseurs ardennais et à semer le trouble sur les arrières afin d’écourter leur résistance. L’objectif est de permettre aux blindés du « coin blindé » von Kleist d’atteindre la Meuse au plus vite. La manœuvre commence plutôt mal puisque plusieurs petits avions Fieseler Storch s’égarent et que beaucoup d’aéroportés sont lâchés un peu n’importe où. Certains sont faits prisonniers, les autres, à défaut d’exécuter les ordres à la lettre, tentent d’en respecter l’esprit. Ils organisent donc des bouchons de résistance çà et là, tout en coupant les communications téléphoniques. Nonobstant des débuts difficiles, l’opération est en train de rebondir, mais malgré cela les aéroportés vont finalement obtenir un résultat radicalement opposé à leurs espérances. Du côté belge, une compagnie de chasseurs ardennais défend le petit village de Bodange. Suite à la rupture des communications opérée par les hommes de Garski, le commandant Bricart ne reçoit pas l’ordre du repli. Appliquant alors scrupuleusement le règlement, il ordonne la défense sur place et va être obéi au-delà de toute espérance. Sa 5e compagnie, pourtant amputée d’un peloton et privée de tout armement antichar, va bloquer la 1re Panzerdivision du général Kirchner pendant plus de sept heures, provoquant des embouteillages monstres sur une cinquantaine de kilomètres. Tout cela au prix de onze tués, de dix-huit blessés et d’une trentaine de prisonniers… Vous avez dit frottement ?

Éric Simon

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