La consécration du fÅ“tus

La chambre civile de la Cour de cassation vient de prendre une décision lourde de sens : elle permet aux familles qui le demandent de donner un état civil à leurs bébés « morts nés ». Jusqu’alors, ceux ci ne pouvaient bénéficier que d’une « déclaration d’enfant sans vie », à condition de répondre au seuil de viabilité établi en 1977 par l’OMS : un poids de plus de 500 g. ou une grossesse de plus de 22 semaines.
Or la décision de la chambre civile n’indique ni un poids ni un terme minimal à partir desquels les parents pourraient faire une démarche de reconnaissance civile. « Cela voudrait dire que, éventuellement, des débris de fausse couche de 15 jours ou trois semaines pourraient être déclarés à l’état civil » souligne le Pr Claude Sureau, gynécologue obstétricien, auteur notamment de « Son nom est personne » ( Albin Michel). Voilà qui nous ramène aux temps proches, dans les années 70, où l’association « Laissez les vivre », patronnée par le célèbre Pr. Lejeune, ennemi des féministes, clamait que le fœtus est une personne.
Ce n’est pas un hasard si le président de « Droit de naitre », qui, dans la même lignée, milite pour le statut juridique de l’embryon, au sein de la mère, se félicite de l’arrêt de la Cour de cassation.
Cette décision d’une cour de justice est à rapprocher, au delà des apparences, d’une déclaration faire en Angleterre par l’archevêque de Canterbury. Celui ci estime légitime l’adoption de certains aspects de la charia. Ce même archevêque s’était déjà fait remarquer en 2001, à l’occasion du 11 septembre, en affirmant que Al Qaida avait « de vrais objectifs moraux. »
Le retour du refoulé religieux est bien en marche.
Redonner un statut au fœtus et autoriser la charia en pays non musulman, procèdent du même combat : contribuer à saper les fragiles conquêtes de la raison, incarnée par le droit, pour revenir à la primauté de la foi, incarnée par la religion, faire rentrer dans le rang, l’individu tout frais sorti de la mainmise des appartenances. Et surtout remettre au pas celles par qui est arrivé le scandale de l’avortement libre. On ne mesure pas assez le tournant civilisationnel que représente la liberté de disposer pour les femmes de leur corps. C’est cette liberté qui reste dans la gorge de nos gardiens du temple patriarcal. Et ils la remettent en cause directement – en Pologne, en Lithuanie, récemment en Espagne ..- ou indirectement par cette décision d’une cour française de justice.
Et pourtant la liberté d’avorter est une illusion. Pendant que la cour de cassation se préoccupe de consacrer l’existence d’un être hypothètique, le fœtus, des êtres bien vivants et constitués, les femmes adultes, voient leur droit à disposer de leur ventre et de ce qui s’y développe, contesté, grignoté, malmené. Je veux parler de la grande misère de l’IVG. Un livre « Avorter aujourd’hui » d’Olivia Benhamou ( Mille et une nuits 2004) en dresse le constat. On croit communèment que la question de l’avortement est réglée, parce qu’une loi a été votée en 1975.
« Aujourd’hui, ce n’est plus la loi qui est remise en cause, mais sa pratique. Et lorsque la mise en oeuvre de la loi vacille, ce sont les femmes qui trinquent » écrit O. Benhamou.
L’accès à l’avortement est un vrai parcours de combattante, comme en témoignent les femmes interrogées par l’auteur : au lieu de leur donner les éléments d’information, on se préoccupe plutôt de les dissuader, quand ce n’est pas de les culpabiliser, les conditions d’accueil sont déplorables, les moyens attribués aux IVG dans les hôpitaux réduits au minimum, et le nombre de médecins qui le pratiquent de plus en plus restreint , vu le discrédit qui entoure l’acte et sa faible rémunération.
Or une grossesse sur trois n’est pas prévue. Parmi elles, une sur deux donne lieu à un avortement. Cependant le nombre des IVG est stable depuis trente ans : environ 215000 par an.
En filigrane, se joue l’ancestrale primauté : la préférence à l’enfant, fut il virtuel, sur la femme. Par cette brèche réouverte, peut s’engouffrer la reprise en main du sexe redevenu deuxième, d’autant que le contexte est au retour du refoulé religieux.
Anne Zelensky

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