La crise identitaire entre revendications et déni

Publié le 28 septembre 2013 - par - 1 576 vues
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Être ou ne pas être, telle est la question. Cet Être est-il notre corps, notre être biologique ?  Quoique d’aucuns aimeraient nous le faire croire,  nous savons bien que nous ne sommes pas qu’une somme d’organes. De fait, nous nous distinguons du monde animal par la pratique du langage.  Le nom qui nous est donné, l’image de nous-mêmes  que le regard de l’Autre nous renvoie, les mots qui nous sont adressés et que l’on échange, sont ce qui nous apporte reconnaissance.  C’est dans cette dépendance de l’Autre qu’émerge et  existe le sujet humain. La mère qui est l’Autre inaugural, est le miroir dans lequel se façonnent le narcissisme, les frustrations et blessures, dont dépendent notre conception de nous-mêmes. C’est pourquoi les revendications identitaires recouvrent toujours cette question lancinante, passionnelle, celle de la « dignité », dont les conceptions varient selon les différents modèles culturels, éducatifs et sociaux.  C’est ce qui fait de la construction identitaire le vecteur de l’humanisation mais aussi une boîte de Pandore. L’éducation en est le maître d’œuvre et les institutions son prolongement.

La crise identitaire contemporaine tient pour une part à la mutation des valeurs morales et des modèles éducatifs qui est intervenue dans le champ occidental avec l’avènement de la société de consommation. D’autre part à la mise en contact de ce modèle déstabilisé avec celui des sociétés traditionnelles qui lui sont pour la plupart antagonistes.

Dans les sociétés traditionnelles, la « dignité » est conditionnée à l’appartenance au sexe mâle.  Cette éducation qui valorise les fils pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils font, ne favorise pas leur investissement dans le travail (ce qui cause l’anémie économique, endémique, qui a cours dans la plupart des sociétés traditionnelles). Ces prémisses éducatives engendrent un modèle social où le Droit a pour fonction de légitimer l’arbitraire des inégalités sexuelles, économiques et sociétales (politiques féodales, prédatrices,  tribalisme, théocentrisme, ethnocentrisme).

Comment des hommes dont les critères de « dignité » sont référés à l’appartenance au sexe mâle et sans culture du travail, peuvent-ils trouver leur place, c’est-à-dire leurs repères, dans une société dont les critères de « dignité » sont dans une large mesure associés à la réussite sociale et économique ? Qui plus est : quand cette réussite et cette dignité sont accessibles aux femmes (qui deviennent ainsi non plus des contrepoints négatifs, voués à faire valoir leur supériorité virile, mais des compétitrices).

De fait, nous voyons qu’ils réagissent sur ces deux fronts : défendre leur conception traditionnelle de la dignité  en contraignant les femmes à adopter un statut dévalué ostentatoire. D’autre part s’approprier les critères de  dignité de la société de consommation, ceux de la réussite économique, en affichant ses signes ostentatoires de richesse, acquis généralement par des trafics et prédations en tous genres.

La société occidentale est des moins préparée à faire face à cette situation, parce qu’elle est prise en porte-à-faux avec sa culture chrétienne. D’une part en raison de son reniement, c’est-à-dire la submersion de toutes ses valeurs humanistes et morales, quand ont triomphé celles de la société de consommation : l’impératif de jouissance et ses valeurs matérialistes, comptables, monétaires. D’autre part du fait d’un retour en boomerang du refoulé chrétien qui se manifeste sous la forme d’un sado-masochisme auto-sacrificiel : repentance, auto-dénigrement, haine de soi. Et ses contreparties : l’idéalisation et la victimisation de l’Autre. Ce qui n’exclut pas une  duplicité : la tentation de la barbarie. Une régression  abyssale qui, pour l’idéologie libérale-libertaire, est une progression puisqu’elle permet de repousser les limites ultimes des interdits énoncés par le droit occidental (esclavage, polygamie, viol, pédophilie, meurtre).

Véronique Hervouet

Psychanalyste, essayiste*, vice-présidente du SIEL

*Auteur de L’Enjeu symbolique – Islam, christianisme, modernité

(Editions de L’Harmattan)

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