La déconstruction de l’idée même de la France

Éric Zemmour et Philippe de Villiers ont vu juste : c’est dans les années soixante-dix que le travail de sape a commencé contre l’idée même de la France : à ce moment-là, on a cessé d’offrir à notre jeunesse l’image d’une Espérance française. C’est à Sciences Po Paris qu’on a senti le basculement, en 1972, lors de la venue du président Georges Pompidou, déjà bien malade, mais splendide dans l’adversité, à l’occasion du centenaire de l’École libre des Sciences politiques. C’était le 8 décembre 1972. Il n’avait plus qu’un an à vivre.

Il mit en garde contre les renoncements, les abandons. Il évoqua le renouveau de notre vieux pays : « Le principal obstacle qui se dresse devant nous se rattache au souvenir de la dernière guerre : c’est l’obscur sentiment d’être dépassés, d’être condamnés à nous replier sur la recherche du seul progrès matériel, du bonheur individuel, le sentiment que la France est condamnée aux rôles de second plan, que, par exemple, elle doit s’en remettre à d’autres pour sa politique extérieure, qu’elle doit faire le choix de la soumission. »

Il y eut, chez les étudiants, un long murmure et un concours de ricanements. Pompidou venait de citer l’admirable discours de Thucydide à Périclès, au début de la guerre du Péloponnèse : « Un régime politique indépendant ne se propose pas les lois d’autrui. » Il y eut dans le public des rires indécents.

Le président toisa les frondeurs et les sceptiques. Il semblait sans illusion. Tout bouffi de cortisone, il luttait. De sa voix éraillée, il poursuivit, semblant n’écouter en lui que l’urgence des vérités de la survie. Celles d’un peuple en péril et d’un homme qui se savait condamné. Il conclut en nous adressant un long regard de tristesse et de compassion. Il tourna les talons et disparut, encombré du mal qui devait l’emporter.

L’idée que la France puisse encore prétendre à l’indépendance et à la grandeur paraissait surannée. Le propos présidentiel tranchait avec l’atlantisme anglo-saxon. « Pompidou est dépassé » disait-on.

Et en même temps, un documentaire « Français si vous saviez » décrivait avec force témoignages l’effondrement de la France en 1940. À la même époque, toute la rue Saint-Guillaume alla découvrir un autre film de la même veine, « Le Chagrin et la Pitié« . Ces plongées cinématographiques effectuées dans la mémoire collective de la France occupée venaient contrebattre le vieux discours d’une France résistante.

Avec cette propagande au label : « les heures sombres de notre histoire » affleurait le temps de la grandeur déchue. Tout se brouillait, les certitudes chancelaient. C’était un renversement de perspective.

De Lattre, le colonel Rémy, d’Estienne d’Orves et tant d’autres combattants nous avaient dit : la France en guerre, ce fut la Résistance, même s’il y eut, hélas, des collabos. Et on nous disait désormais : la collaboration, ce fut la France, même s’il y eut des résistants.

Le Chagrin et la Pitié décrit un peuple qui s’abîme et se déshonore avec l’occupant. Les Français sont des collabos. Plus grave, leur patriotisme niais les aurait conduits, la baguette sous le bras, le béret sur la tête, à la collaboration. Plus tard, André Harris, le producteur du documentaire, raconta une anecdote : « Le directeur général de l’ORTF hésitait à passer le documentaire. Il alla rendre visite au général de Gaulle à Colombey, pour lui demander ce qu’il devait faire de ce film qui faisait émerger des vérités désagréables.

De Gaulle lui répondit : « La France n’a pas besoin de vérités, la France a besoin d’espoir. » L’espoir, ces chercheurs de collabos le tuaient à petit feu. On voulait nous faire honte d’être français. La patrie devenait une notion dangereusement charnelle pour des gens peu élaborés, la province, les ruraux profonds.

La seule patrie qui vaille serait celle des droits de l’homme, celle du genre humain, comme l’avait déjà dit le baron de Cloots en 1790. Cette expatriation fut un glissement radical et spectaculaire. Les dominants de Sciences Po imposaient leurs idées sans avoir besoin de se justifier pour dénoncer un patriotisme outrancier.

Un acteur majeur de cette époque était le ministre de l’Intérieur de Georges Pompidou depuis le 31 mai 1968, appelé pour remettre de l’ordre. Il succédait à Christian Fouchet, le ministre du mois de mai et de la chienlit. Le Général de Gaulle salua au Conseil des ministres sa réputation d’ami de l’ordre public. Il ajouta : « Enfin Fouché, le vrai ! », en référence au ministre de la Police de Napoléon, connu pour sa poigne.

Raymond Marcellin était un proche de Pompidou, mais il lui tenait grief d’avoir tout cédé au patronat et à la démocratie chrétienne, aux idées à la mode, ces fameuses « idées chrétiennes devenues folles » de Chesterton. Il reprochait au président d’avoir empêché une circulaire qui subordonnait la délivrance d’une carte de séjour à l’obtention d’un contrat de travail pour mettre fin aux régularisations automatiques. Pompidou recevait le patronat qui exigeait une immigration de travailleurs pour faire baisser les salaires. Et il fit voter cette loi dangereuse contre le racisme qui remet tous les pouvoirs d’appréciation au juge.

Raymond Marcellin ajoutait : « Je me méfie des juges. Tu leur donnes un doigt, ils te prennent le bras. Un juge est un censeur. Une loi de cheval, transmise aux prétoires, deviendra une loi de dromadaire. Passée entre les mains des magistrats et de leur jurisprudence de démiurges, elle n’est plus reconnaissable !

Il avait perçu, dès 1972, les dégâts de cette loi Pleven qui interdisait à un citoyen français de préférer un compatriote à un étranger. Ainsi tombait un mur porteur : la liberté, sur le forum, de préférer son voisin à son lointain. Peu à peu, le patriotisme allait devenir une pathologie, la frontière, une déviance, la nation, une mare aux diables xénophobes.

Nos deux défaites, en Indochine et en Algérie, devaient ainsi promouvoir une nouvelle posture officielle, la haine de soi et la haine de ceux qui nous ont précédés. Cette exécration, cette aversion de soi-même devaient habiller désormais le narcissisme de l’instant et conduire à l’égotisme absolu.

Avec Éric Zemmour : Nous devons reprendre le contrôle de notre pays.

Thierry Michaud-Nérard

Source : Philippe de Villiers, Le moment est venu de dire ce que j’ai vu.

 

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5 Commentaires

  1. « Le Chagrin et la Pitié décrit un peuple qui s’abîme et se déshonore avec l’occupant. Les Français sont des collabos. », à l’ouest rien de nouveau !

  2. Excellent article. Et ce qui s’est produit en France, s’est produit dans tout l’occident. Résultat, aujourd’hui, en occident, un patriote est forcément un raciste, un facho, un arriéré, bref un ennemi à éliminer pour le bien des générations futures. Et ce qui est vrai pour le patriote l’est aussi pour le chrétien, l’hétéro etc.

    • Il existe encore des pays oû le patriotisme existe encore et même se renforce ou bien renaît et ce, même en Europe. Hélas, la France est une exception à la règle : par des Traités (de Barcelone, entre autres, voir ISESCO) elle a été vendue aux arabo-musulmans par des chefs-d’Etat collabos et traîtres qui auraient été placés devant un peloton d’exécution en 45. L’Allemagne et d’autres pays européens « suiveurs » font également figure d’exception pour le moment, en espérant que leurs peuples se réveillent enfin et renversent la table pour retrouver leur honneur et non pour devenir de plus en plus soumis à certains envahisseurs qui commencent à se comporter en maîtres.

  3. Il faut croire malheureusement que nos français (les souchards j’entends) n’ont pas encore assez souffert… mais ça viendra.

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