La démocratie n’a pas le monopole de la légitimité

Il a affirmé qu’à travers l’élection des représentants, ces derniers devenaient la voix littérale du peuple et qu’ils agiraient en conséquence. Lorsque ces représentants légiféraient, ces lois étaient l’incarnation de la volonté du peuple et, d’une manière plus propre à la philosophie rousseauiste, donc quiconque obéissait à ces lois était entièrement libre et ceux qui s’y opposaient n’étaient pas libres, et donc sujets à être libérés. Le débat actuel sur cette affirmation est de savoir si l’interprétation de cette volonté générale sera de nature métaphysique ou littérale, car la métaphysique permet de légitimer des régimes non démocratiques et même totalitaires, car on peut soutenir qu’une élite d’avant-garde bienveillante pourrait mieux comprendre la volonté générale que n’importe quel électeur, alors que la volonté littérale a perçu, avec moins de raison, qu’elle était précisément ce que les démocraties libérales d’autrefois étaient. Le problème avec ce concept est moins la manière dont il est perçu que le concept même de volonté générale. Une telle volonté générale suppose qu’il existe une telle volonté qui englobe l’ensemble d’un peuple et représente avec précision toutes ses revendications. Une telle conception de la volonté aurait du mal à aller au-delà des simples besoins vitaux de l’homme car, surtout depuis la conception d’une société de masse industrielle cosmopolite, un consensus sur ce qu’est le bien de la communauté n’est pas courant au sein de la population. Les électeurs et les groupes de vote votent perpétuellement les uns contre les autres pour s’assurer une plus grande part du gâteau et l’utiliser pour promouvoir leurs propres intérêts fondamentaux.

Le contexte multipartite et pluraliste de notre époque rend les conceptions homogènes de Rousseau incohérentes et permet aux libéraux moins radicaux d’autrefois de concéder que la démocratie était en fait une règle majoritaire. Et cela se résume à l’adhésion à une société pluraliste fragmentée et, finalement, au principe de la séparation des pouvoirs où la majorité exerce néanmoins son pouvoir, bien qu’avec l’opposition constante et l’interférence occasionnelle de la minorité. Cette formulation suppose ensuite qu’en adoptant une constitution de base et un système parlementaire, des discussions rationnelles au sein de ce parlement permettront d’assurer une dialectique de la thèse et de l’antithèse et de produire la synthèse la plus souhaitable. Cela est dû à l’axiome rationaliste de la pensée libérale. C’est la croyance que tout individu donné est entièrement rationnel et que l’interaction d’idées opposées crée une vérité rationnellement raffinée. C’est pourquoi la liberté de pensée, la liberté d’expression, la liberté de la presse, l’ouverture, la diversité, le pluralisme, la représentation et, dans ce cas, la séparation des pouvoirs sont des composantes indissociables du libéralisme. Néanmoins, cette conception se retrouve aussi avec l’État de droit plus ou moins identique à celui que Rousseau a formulé, mais avec moins de mobilité et d’action dans la législation.

Là encore, cette conception tombe également à plat lorsqu’on considère la nature de l’homme et si la rationalité existe chez l’homme comme le prétend ce postulat. Parce que, premièrement, comme Rousseau, il suppose à tort que toutes les entités agissent en conséquence de manière utopique, alors que même les idéologues démocratiques les plus ardents ne s’empêcheraient pas d’admettre que cela est faussé par la démagogie des politiciens de carrière et la psychologie facilement changeante des masses, sans parler des aspects concernant l’essence même de la nature humaine qu’ils n’oseraient pas admettre. Pourtant, il suffit de gratter la surface de la politique aujourd’hui pour trouver une myriade d’exemples de corruption, de diffamations, de fausses allégations, de cloisonnement et d’autres déviations des principes libéraux qui révèlent le jeu de la volonté particulière dans le système qui semble représenter la volonté du peuple. Deuxièmement, ce postulat suppose, conformément à la tradition libérale, que les individus, en particulier ceux qui ont des dispositions politiques, sont motivés par la proportion, complètement divorcés de tous les désirs et de toutes les passions. Cela est dû à la montée du rationalisme radical au cours du Siècle des Lumières qui conceptualise un État idéal dans lequel les individus sont entièrement rationnels, abstrait de toute autre impulsion. Cette affirmation est doublement fallacieuse. L’utilisation du mot « rationnel » indique une vague inférence logique qui est finalement le point de vue libérale des philosophes qui préconisent l’utilisation de cette méthodologie.

« Logique » est pour eux synonyme de leurs propres déductions, et cela est rendu évident par le processus complexe par lequel ils sont censés justifier leurs conclusions. L’autre problème est que cet état idéalisé de l’individu dit « rationnel » ne correspond à la réalité de la condition humaine. Que l’on trouve cela agréable ou pas, la vérité est que les êtres humains ont des pulsions et ne sont pas exempts de désirs et de passions. Ce problème est reconnu par certains de ces théoriciens et, associé à leur vision négationniste de la nature humaine, il est tenté d’être résolu par des utopies lointaines et une dictature jacobine. C’est ce que les Soviétiques ont tenté de résoudre en dénonçant la démocratie « bourgeoise » et en conduisant le prolétariat vers une utopie communiste prétendument démocratique avec une période transitoire de dictature du prolétariat.

Les Jacobins décapitaient même les ennemis présumés du peuple qui étaient soi-disant des obstacles à un mode de gouvernance véritablement démocratique. L’élément démocratique dans ces deux cas était que la démocratie a été momentanément suspendue au nom de la construction d’une véritable démocratie, d’une utopie. Que la démocratie soit menacée, peut-être même par la volonté de la majorité, les non-radicaux n’insisteront pas pour rester des démocrates contre la majorité, mais assisteront à leur tour à la disparition de la démocratie, comme ce fut le cas, au moins en partie, durant la République de Weimar. Ce qui soulève une autre question, celle de la légitimité. Il est essentiel de rappeler que la démocratie n’a pas le monopole de la légitimité et qu’il existe de nombreuses formes de légitimité allant de la dynastie à la théologie. Cela dit, la démocratie tire sa légitimité du principe de consentement des gouvernés. C’est pourquoi le vote, dans l’abstrait, est censé représenter la volonté du peuple, ce qui indique le consentement du peuple à être gouverné par l’organe élu. Mais c’est simplement une affirmation de fait que la démocratie est en fait une tyrannie de la majorité. Si cette idée libérale est construite sur une population consentante, c’est à cause d’un credo nihiliste qui sera abordé plus tard, qu’arrive-t-il à la minorité ?

Si le consentement est effectivement la base de la gouvernance, que deviendra la minorité dont la présence n’est pas consensuelle ? Cela s’intensifie encore plus dans la tradition libérale qui est obsédée par l’idée de tout dégrader et de tout réduire à des termes individuels. À ce stade, les seules voies pour contourner cette question fondamentale sont soit d’adopter la vision radicale rousseauiste de la volonté générale, qui a été déconstruite et contestée auparavant et dont il a été démontré qu’elle pouvait justifier des dictatures sans aucun élément démocratique, soit d’adopter un constitutionnalisme libertaire modéré. Quoi qu’il en soit, ce sophisme ne laisse aucune place à la démocratie libérale au sens concomitant. Des discussions ont-elles lieu, comment se déroulent-elles et dans quelle mesure le processus et les résultats sont-ils fiables et authentiques ? De telles questions laisseraient perplexes les partisans de la démocratie directe et une certaine réponse viendrait de ceux qui prônent une démocratie représentative et parlementaire. La réponse indiquerait les délibérations parlementaires et les complications judiciaires quasi publiques.

Deux questions se posent, l’une est de savoir si ces formes de discussion sont rationnelles et constructives et l’autre si elles sont démocratiques dans leur principe. Maintenant considérant que le besoin d’ouverture, de contrôles et d’équilibres dans une démocratie est fondé, au moins en partie, sur le postulat, qu’il partage avec l’anarchisme, que le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument. Ignorant le fait que cela est en contradiction avec la vision rationaliste des individus, si le pouvoir en soi évoque une pulsion corruptrice chez ceux qui l’exercent, comment ces discussions entre ceux qui sont au pouvoir par le biais du parlement sont-elles censées satisfaire aux critères rationalistes de discussion ? Outre le fait que, dans la pratique, la démocratie, sans exception ou presque, aboutit constamment à l’élection de démagogues porteurs qui ont en fin de compte à l’esprit leurs intérêts et ceux des milieux financiers qui les soutiennent, cela indique que de telles discussions ne sont pas rationnelles. En outre, les discussions parlementaires ne nécessitent pas le consentement des gouvernés puisque les partisans représentatifs sont élus par les électeurs dans le cadre d’options données aux candidats, dont aucun n’a obligation concrète de représenter l’électeur ni de remplir ses engagements pompeux, ce qui perpétue l’image stéréotypée mais véridique des politiciens irresponsables.

En fin de compte, cela fait également partie intégrante d’une autre question majeure de la démocratie, à savoir la question de la responsabilité dans la gouvernance. Comme il a été noté précédemment, Churchill a eu raison d’affirmer que la démocratie était la pire forme de gouvernement, mais la réalité est que cela inclut les autres formes de gouvernement.

Hassan Ejaaibi

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5 Commentaires

  1. liechenstein democratie directe wikipedia un peuple une langue culture occidentale 30 ans pour obtenir la nationalite un prince des ministres 25 ans de provisions d avance pour le budget tres bon niveau de vie a comparer avec les pays musulmans deliquescents

  2. la responsabilité des gouvernants…..
    si cela était , il y aurait peut être un peu moins de candidats à chercher à prendre les commandes….
    en fait tout le problème est là ; la seule sanction possible est la non re-élection ; c’est un peu court quand il y a eu mensonges et tromperies
    cela dit notre pays s’éloigne de plus en plus de l’esprit démocratique , avec toutes ces lois électorales faites et trafiquées par les élus pour obtenir de fausses majorités afin de pouvoir soi disant gouverner …
    et aujourd’hui clairement une minorité impose ses dictats

  3. la démocratie c’est comme la liberté, tout le monde ne peut pas en profiter.
    une très grande majorité de médias qui disent à peu de choses près la même chose, est ce le signe d’une réelle démocratie ?

    • Le principe qui pose l’égalité des citoyens est une imposture.Que mon suffrage de Francais de vieille souche éduqué vaille celui d’un immigré récent,analphabète, me semble la chose la plus inique qui soit.

  4. la démocratie, comme la liberté d’expression est réservée aux seuls « progressistes »

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