La démondialisation, l’irruption du politique et l’ère des ruptures

Publié le 13 novembre 2019 - par - 5 commentaires - 502 vues
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La démondialisation. Concept économique ou concept politique ?

Face aux grands retournements du monde et aux évidences les plus affirmées, il est toujours utile de se poser des questions de fond. Dans le cas de la démondialisation comme source et effet de répercussions innombrables, faut-il la tenir pour un concept économique, ainsi qu’il semblerait à une première lecture du phénomène ou bien comme un concept politique ? Plus loin, ne s’agit-il pas d’un nouveau paradigme désignant un retour des vieux cycles historiques et donc d’une fausse découverte ? Au premier abord,  la démondialisation est présentée comme un modèle alternatif à l’économie néolibérale, fondée sur l’interdépendance des sociétés et donc sur une  critique du libre-échange, née d’un courant de pensée hostile au libéralisme et à ses corollaires. Il serait question, par ce terme, d’une nouvelle organisation de la société planétaire, soustraite à l’emprise de la finance et caractérisée par un repli  autarcique, articulant le cadre local et la dimension internationale. Ses partisans préconisent, au travers de son adoption, une reterritorialisation du développement, plus équitable et plus écologique, privilégiant le marché intérieur au marché mondial, sous le primat d’un protectionnisme national et européen (J.Sapir). L’instauration d’une régulation de la finance mondiale, dans le but d’un développement eurocentré et sur des régions à base civilisationnelles communes, aurait une portée réformatrice incontestable, selon ce point de vue. Or, il n’en est pas ainsi dans une lecture de la démondialisation comme concept politique. Dans ce cadre, la séparation classique  entre l’État et la société reprend son importance comme ligne de régulation des inégalités nouvelles et comme remise en cause des interdépendances asymétriques.

Les menaces et la diplomatie globale

La diplomatie globale, pratiquée par Kissinger pour négocier les accords SALT 1 et SALT 2, en fut une application remarquée, puisqu’elle associa les aspects économiques aux aspects stratégiques en vue de la stabilité à atteindre, en matière nucléaire, entre les États-Unis et la Fédération de Russie. De même et de nos jours, la différente régulation des échanges en termes de barrières tarifaires et de prélèvements fiscaux par l’Administration Trump, s’est fait sentir par la prise de conscience de la dangerosité, structurelle et sociale, de la désindustrialisation. Dès lors  a commencé une surenchère de menaces de la part des États-Unis, sans distinction de pays ou d’aires économiques, au nom de l’instinct protecteur du peuple américain. Or la mondialisation, qui avait fait disparaître les oppositions et les séparations traditionnelles entre l’État et la société et avait mis en exergue la contradiction entre la démocratie et l’État impérial, a rabaissé le rôle politique de l’État à une fonction technique de gestionnaire du développement capitaliste. Cette même mondialisation, dont l’apogée date de la première décennie du XXIe siècle, s’inverse progressivement en son contraire, la démondialisation et la réémergence du politique. C’est le moment culminant du monde unipolaire.

La démondialisation, l’irruption du politique et l’ère des ruptures

La démondialisation est l’irruption de la politique dans un monde dépolitisé, l’éveil des oppositions anti-système au cœur de cadres politiques exsangues, neutralisées  par la bifurcation d’économie et d’éthique, sous laquelle se cache toujours  une pluralité de projets de domination, d’exclusion  et de puissance .

En effet, si la mondialisation fut, à l’Est, la conséquence libératrice de la fin du monde bipolaire et des régimes totalitaires (chute du mur de Berlin et fin de la division de l’Europe), elle fut aussi la mère anesthésiante, à l’Ouest, d’une grande illusion, celle d’un monde post-historique, post-national et post-identitaire, un monde dépossédé  des passions humaines, culturellement aliéné et embrigadé par l’Amérique.

Ainsi, la démondialisation  apparaît aujourd’hui, au plan de la connaissance, comme un retour de l’histoire, de l’existence  tragique du monde, de la « jealous emulation »,  de l’État national et de la souveraineté décisionnelle. Elle est aussi le retour, en Europe, de la différenciation, civilisationnelle et raciale, par opposition à un univers indifférencié, homogène, d’apparence universelle et dissimulateur des ennemis, déclarés et visibles.

La mondialisation a désarmé  les nations européennes par son utopie de reconstruction du monde sans effusion de sang et par la négation du sens de la violence armée et des conflits militaires ; négation irénique, portée par les fils des fleurs dans la  célébration mythique de la culture hippie de Woodstock  à la fin de la guerre du Vietnam, par les sit-in des campus américains et par la vocation déstructurante de Mai 68.

Et enfin la mondialisation a étreint l’Europe, spirituellement amorphe, entre l’Amérique impériale et l’immense Eurasie des tsars, de l’Empire du milieu et du Soleil Levant.

Peuple, populisme et nouveau « compromis historique »

Au sein des vieux cadres institutionnels, l’irruption du politique a sonné, en Europe, l’éveil des peuples, sous la bannière inattendue du populisme, suggérant l’exigence d’un nouveau compromis historique entre le demos et les élites.

C’est au plan spirituel et historique que la démondialisation représente, au fond, l’achèvement de l’ère des neutralisations et des dépolitisations, débutée il y a deux siècles, et le retour aux antithèses de la démocratie et de l’État constitutionnel libéral, faisant de l’évolution de la forme d’État un piler de référence et de protection, qui, parti de l’État absolu du XVIIIe, a abouti d’abord à l’État neutre ou non interventionniste du XIXe, puis à l’État total du XXe et enfin à l’État gestionnaire d’aujourd’hui.

Ce type d’État a égaré sa raison d’être profonde, la sécurité des citoyens et l’identification de l’ennemi et  recouvre désormais la représentation d’un demos hostile et  islamisé, conjuguant, en sa forme fusionnelle, l’irrationalisme éthique des religions et le fanatisme fondamentaliste des idéologies.

Par ailleurs, la société civile est devenue la proie de cet ennemi intérieur, un conglomérat  étranger, invasif, déraciné et violent, politiquement enhardi contre les intérêts et les besoins, mais aussi les  convictions, les valeurs et les formes culturelles de vie, appartenant aux traditions européennes, détournées de la civilisation occidentale.

Le peuple, menacé de désagrégation par une immigration massive, a-t-il voté pour sa mise à mort démographique ?

De figure secondaire et apparemment inessentielle à  la mondialisation, l’État souverain est devenu à nouveau incontournable et le « peuple » resurgit contre la démocratie convertie en utopie diversitaire et en régime mis sous tutelle par les juges et par  leurs sanctions liberticides.

Le « peuple », cette figure exaltée et honnie de l’histoire, fera-t-il table rase de la « révolution  » multiculturelle, en sujet vengeur de son aliénation forcée et en réaction à sa mise à mort identitaire ? Une mort qui commence par la dissolution de son histoire et de son passé, promue par le gauchisme intellectuel et par le recours à une « histoire métissée » (P. Boucheron)

Sera-t-il cagoulé et corseté, dans la camisole de force d’une souveraineté des élites, affranchie de tout contrôle référendaire et échappant à la colère du « souverainisme » populaire ?

Une insurrection d’ampleur mondiale (Ivan Krastev) apparaît de moins en moins comme une hallucination intellectuelle, car la réponse à l’irruption du politique à l’âge de la démondialisation se résume à la question :  » l’Ouest doit-il  adopter ou refuser la démocratie illibérale théorisée à l’Est ? »

La démocratie illibérale et l’État souverain, entre compétition économique et compétition politique

Or, si la fonction du politique se transforme dans les démocraties avancées, la démondialisation fait du peuple un acteur incontournable des contre-pouvoirs, un sujet de changement qui arrive au pouvoir pour restaurer la démocratie trahie par les élites cosmopolites.

En termes politiques, la mondialisation a représenté la dissolution et le déclin de l’État classique européen, celui du « Jus publicum europaeum » comme cadre des relations interétatiques qui s’est fragmenté et polarisé depuis. Ce cadre, dominé par les appétits de puissance, demeure celui de toujours, le champ d’une compétition belliqueuse, où l’état d’hostilité et de guerre peut reprendre à tout instant, puisque dans le monde des Léviathans, « Pugna cessat, bellum manet » (le combat cesse, mais la guerre demeure).

Ainsi, en guise de synthèse, si la mondialisation a été emblématisée par la chute de la bipolarité et la financiarisation de l’économie mondiale, russe et chinoise, la démondialisation représente la crise politique et morale de ce système et ouvre sur une série de conflits qui se succèdent et s’installent dans la durée, de nature ethnique, sociale et  géopolitique : en Europe, le Brexit, l’Ukraine, l’invasion migratoire et, à proximité immédiate, la Syrie, l’Irak, l’État Islamique, la Turquie, reconfigurant les alliances et secouant leurs fondements et leurs principes.(l’Otan en état de mort cérébrale – E. Macron)

Dans le système international, le déplacement du centre de gravité du monde de l’Ouest vers l’Est et, en ce qui concerne l’Occident, la rupture de légitimité entre les peuples et leurs élites et la crise de l’État démocratique ajoute à ces critères un épuisement des formes dominantes de pensée, qui quittent le terrain de la morale humanitaire et des droits de l’homme  pour s’orienter, dans les relations interétatiques, vers le  réalisme et, dans les relations internes, vers le conservatisme et le populisme.

À ce sujet, une nouvelle séparation prend forme en Europe entre les États libéral-démocratiques de l’Ouest et les États illibéraux de l’Est.

La fin du « statu quo  » et la critique de la modernité

En effet, la crise du mondialisme et l’inversion de son procès, la démondialisation, marquent la fin de la légitimité du « statu quo » et celle de l’institution qui l’emblématise, l’Union européenne, puissance antithétique aux mouvements de l’histoire.

Or dans l’impossibilité de faire revivre le passé, se pose l’éternelle question de toute impuissance politique : »Que faire face à l’avenir ? »

La restauration du passé est donc une restauration du mouvement de l’histoire, le refus du primat de la société civile sur l’État et le retour des passions politiques, populaires et nationales. C’est aussi le retour du religieux qui structure le rapport au monde du sujet collectif et qui appelle à la critique de la modernité radicale et à l’esprit de déconstruction qui l’accompagne.

Comme inversion du pouvoir globalisé, la démondialisation met en crise les tyrannies modernes, déconnectées du réel, dispersées en oligarchies solidaires et dressées contre les intérêts des « peuples ».

La « gnosis globalisante », la vengeance de l’histoire et le temps des orages

Aux grandes portes de l’avenir, l’optimisme le plus débridé s’attend à un nouveau krach mondial, signalé par la névrose d’ un ralentissement économique synchronisé et par une démondialisation étendue.

Celle-ci comporte l’enchaînement disruptif de trois arcs de crise, du Sud-Est asiatique, du Proche et Moyen-Orient et de l’Europe de l’Est, secoués par une confrontation des modèles économiques, sociétaux et culturels, que  le choc de civilisations, opposant Orient, Occident et Islam, aggravera avec force incendiaire.

Ainsi le siècle que nous vivons verra la coexistence d’une nouvelle guerre froide, d’une confrontation globale permanente et d’une lutte de classe des peuples et des nations, à l’échelle continentale.

L’âge des révolutions et des guerres civiles n’est pas terminée, car une immigration massive et incontrôlée fera de la démographie, de la religion et de la culture le terrain privilégié d’un affrontement, armé et violent, où se décidera du sort de l’Occident.

Portant atteinte à l’être des nations,  la « gnosis globalisante » ouvrira un horizon de vide intellectuel sur la fin d’un monde, travaillé confusément par la déconstruction du passé et par la recherche d’une espérance qui était assurée autrefois par les grandes métaphysiques et promise, puis trahie, par les trois concepts-clés de la modernité et de la révolution des Lumières, « liberté, égalité, fraternité ».

Pendant ce temps, à l’âme corrompue et malade, le monde européen, abandonné par sa civilisation, connaîtra la déshérence existentielle, avant le moment des orages et la  vengeance de l’histoire.

Irnerio Seminatore

Bruxelles, le 9 novembre 2019

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Notifiez de
POLYEUCTE

La Mondialisation fut un piège financier de Souveraineté. L’Occident en paie le prix.
Chacun essaie d’en sortir (populisme, illibéralité), Chine et Gafas rendent la tâche difficile.

lafronde

Pour faire simple. Le Commerce mondial est fort ancien, il a produit l’écriture simplifiée et la monnaie. L’abandon de la souveraineté nationale au profit de l’UE (LE laboratoire du mondialisme) fait que TOUT désormais dépend de l’Etranger ! Le Droit, y compris les « droits sociaux » (ou droits créances). L’Emploi, notamment à cause de la NON-compétitivité fiscale de l’Etat en France, due au clientélisme de ses politiciens. La Sûreté des personnes avec les migrations-invasions. La Liberté avec les concepts fumeux de « droit à la dignité » et l’indifférenciation forcée (prohibition de la discrimination). Le monde du Droit mondial (appliqué au seul Occident qui l’a conçu) est un monde de démagogie, de déclin matériel, de ruine morale. Si d’autres mondes sont pires, ce n’est pas une raison !

BUTTERWORTH
BUTTERWORTH

amphigourique plus concis et PERDU Or dans l’impossibilité de faire revivre le passé, se pose l’éternelle question de toute impuissance politique : »Que faire face à l’avenir ? »Or dans l’impossibilité de faire revivre le passé, se pose l’éternelle question de toute impuissance politique : »Que faire face à l’avenir ? »