La face cachée du voile

S’il est un livre qu’il faut lire impérativement, c’est bien « UNE EDUCATION ALGERIENNE, de la révolution à la décennie noire » de Wassyla TAMZALI paru dans la collection Témoins chez Gallimard.

En disant cela, je m’adresse à nous tous car ce livre est magnifique. Mais il est plus que cela. Il est un passage de témoin entre celle qui a vécu la tragédie d’un pays, l’Algérie, et ceux qui ne veulent plus jamais laisser le champ libre aux intégristes quel que soit le pays où ceux-ci veulent s’implanter.

Ce livre, c’est l’histoire d’une tragédie annoncée mais à travers des signaux que personne n’a voulu décrypter parce que la révolution était trop belle, parce que les souffrances avaient été trop longues, parce que l’espoir était si grand. Et sans doute aussi, parce que les signaux négatifs touchaient surtout les femmes et que le féminisme n’apparaissait, aux yeux des femmes elles-mêmes, que comme un des avatars du colonialisme.

Les racines du mal venaient de loin. Dès la guerre de libération les maquisardes avaient été pointées du doigt, soumises au test de virginité puis exclues et certaines même fusillées car accusées de créer le désordre. Toujours la même « misogynie névrotique ». Mais le pire était à venir :

« Le Front islamique du salut et ceux qui oeuvraient dans son ombre commençaient à montrer leur visage. Un vent de misogynie émeutière enflait dans les mosquées et empestait la ville. Les prêches des mosquées me plongeaient dans l’effroi. De quels temps, de quels lieux venaient ces paroles meurtrières contre les femmes ? Pouvaient-ils être de mon pays les hommes qui éructaient une telle haine ? Bien avant la guerre civile la guerre contre les femmes avait commencé ».».

Ce livre, c’est l’histoire d’un pays qui était devenu l’emblème d’un Tiers-mondisme triomphant. L’image même du socialisme des pays émergents. Un pays qui s’est laissé surprendre par ceux que Wassyla appelle « les autres » qui un peu à la fois s’introduisent dans la vie de tous les jours. Le jeu du retour en arrière, dans le train de la religion, s’enclenche pratiquement dès l’origine de la prise du contrôle du pays par le FLN :

« Le pouvoir utilisa cette arme de destruction massive que nous n’avions pas encore identifiée : la religion ».

Et puis il y a la tragédie personnelle de Wassyla. Fille d’une famille de notables dont le père est assassiné pendant la guerre de libération, dont les biens sont saccagés par l’armée française et dont le nom, après la libération, « les Tamzali », est épinglé parce qu’il est porté par des notables. Les nouveaux maîtres de l’Algérie veulent « laver plus blanc » comme gage d’un socialisme qui n’a guère d’autres prouesses à son actif. En dépit de tout, Wassyla, la femme libre, l’avocate veut toujours croire à la révolution et fait front.

C’est, après coup, dans ce livre à la fois distancié et brûlant de souvenirs, qu’elle cherche à comprendre l’aveuglement de tout un peuple et d’abord celui des femmes mais aussi le sien.

Comment interpréter cette inexplicable complicité de l’opprimé et celle toute particulière des femmes vis-à-vis des hommes (« Dans la queue des bataillons d’opprimés consentants, celui des femmes n’est pas le moindre. Elles avaient cette attitude étrange, et universelle, de l’opprimé qui prend la défense de son oppresseur »). Et pourtant la réalité de la misère des femmes lui sautait aux yeux dans le hall du Palais de Justice, alors lorsqu’elle assurait les permanences et que se pressaient les femmes en quête d’un bout d’attention enfin.

Wassyla pense pouvoir échapper à cette réalité-là, elle qui marche droit dans ses certitudes, gonflée d’une liberté que son père lui a toujours affirmée. Mais elle n’échappe pas à la loi de la rue, aux regards des hommes qui sont devenus maîtres de l’espace public.

Et le voile s’invite au jeu du retour en arrière.

Il est loin ce temps où, comme le dit Wassyla, « le voile n’était pas un manifeste politique ». C’est bien cela qu’ici, maintenant en France certains ne veulent pas comprendre. Mais eux n’ont plus l’excuse de ne pas savoir. Depuis, il y a eu la décennie des années noires de la guerre civile en Algérie :

« Le corps voilé des femmes était au centre du séisme qui touchait l’Algérie Dorénavant, de nombreuses femmes algériennes étaient voilées de noir jusqu’aux ongles et, comme des nuées de corbeaux envahissaient les rues d’Alger ».

Avec des mots qui vont droit à l’essentiel, Wassyla décrit la colère de celles qui résistent, leur rage contre celles qui se solidarisent avec l’ennemi, la responsabilité qui est la leur vis-à-vis des petites filles sans défense, la prison qu’elles se forgent par inconscience et qui est promis à toutes les femmes. Cette souffrance qui la submerge, c’est bien celle que nous ressentons et que l’on voudrait nous interdire d’exprimer, ici en France car elle serait anti-démocratique et raciste :

« J’avais peur(…) j’avais mal (…) j’étais en colère. Pour moi la question des femmes était une blessure ancienne qui se rouvrait à la vue de milliers d’algériennes en tchador noir. Ce que je n’avais pas voulu regarder en face s’imposait alors qu’il était trop tard : la trahison des grands frères nous avait mené à un désastre national. Le mépris pour les femmes avait été la forfaiture la plus lourde commise par les révolutionnaires algériens, mes amis ».

Vous qui ne voulez pas comprendre que nous défendions Fanny Truchelut poursuivie parce qu’elle a refusé que des femmes portent le voile dans les parties communes de son gîte dans une région bien lointaine de l’Algérie, les Vosges profondes, vous qui pourtant avez lutté pour que ce signe n’ait plus sa place à l’école, vous qui pensez qu’il y va des valeurs démocratiques et laïques à respecter le droit d’adultes majeures de porter un signe religieux même s’il signifie l’asservissement des femmes, diriez-vous la même chose s’il s’agissait de la croix gammée ?

Qu’est ce qui doit l’emporter dans l’interprétation du sens de ce signe, son caractère religieux ou le symbole d’un fascisme meurtrier ?

Annie SUGIER

Présidente de la Ligue du Droit International des Femmes

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