La femme dans l'islam : une déesse opprimée

Malgré la loi sur les « signes religieux ostentatoires », le débat autour du voile islamique est toujours d’actualité, et le restera sans doute aussi longtemps que l’islam existera. Dans cet article, je vais essayer d’exposer brièvement les raisons profondes de la pérennité de ce débat, et les enjeux colossaux qu’il recouvre. Mon analyse n’a rien d’orignal, elle s’appuie sur le travail de Fethi Benslama, La psychanalyse à l’épreuve de l’islam. (1) Le débat sur le voile cristallise toutes les oppositions irréductibles entre la civilisation musulmane et le monde moderne, bâti sur le double héritage judéo-chrétien et gréco-romain, réinterprété par les Lumières.
Ce qui est en jeu dans le voilement des femmes, c’est à la fois la conception du désir, et la définition de la responsabilité, tout comme le problème de l’origine de la violence, et donc aussi de la paix entre les hommes. Par ailleurs, pour les musulmans, ce qui se joue là, c’est aussi le salut de leur âme. Je tiens à mentionner ce dernier aspect parce qu’autrement, on ne comprend pas l’ampleur des passions qui se déchaînent autour de ce sujet.
Dans l’islam, le voile est pensé comme la solution à un problème anthropologique fondamental : le désir humain. Il faut remonter aux sources de l’injonction musulmane de voiler les femmes pour le comprendre. Voici « la scène originaire » qui est à l’origine de ce précepte, telle que la décrit Fethi Benslama: « Un jour, en entrant sans permission et sans avertissement dans la maison de son fils adoptif Zayd (2), le prophète surprend l’épouse de ce dernier en tenue légère. Il est troublé et captivé par la vue de cette femme dont on dit qu’elle fut très belle.
Devançant le désir du prophète et le dessein de Dieu, Zayd divorce de sa femme, laquelle interpelle aussitôt le prophète, vivant dans la crainte et le tourment de son désir : et maintenant ? Alors, non seulement Dieu autorise leur mariage mais il le fait célébrer par les anges. Il n’en fallait pas moins pour affronter le trouble et obtenir la légitimation. Ce cas unique d’une célébration céleste sera cependant la dernière noce du prophète. Dans le mouvement même par lequel la sourate (« Les factions », XXX, 3) lui fait don de la femme de l’autre, elle lui interdit d’en prendre d’autres : « Il n’est point licite à toi de prendre encore d’autres femmes (…) fusses-tu ravi par leur beauté. » (V,52). Simultanément, l’adoption comme pratique antéislamique est interdite. Zayd n’était pas le fils de Muhammad : « Muhammad n’est le père de nul de vos mâles. » (V, 42).
Ayant écarté tout grief incestueux contre le prophète par cette manœuvre généalogique, la loi s’attaque alors à la racine du risque et généralise la restriction du voile : « Ô prophète, dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des croyants de serrer sur elles leurs voiles. Cela sera le plus simple moyen qu’elles soient reconnues et qu’elles ne soient point offensées. » (V, 59) On pourrait récapituler tout l’enjeu du voile comme structure à travers ces deux fragments coraniques : « fusses-tu ravi par leur beauté » et « serrer sur elles leurs voiles ». Dans la mesure où les femmes ravissent les hommes jusqu’à les mener à risquer la transgression de l’inceste, l’interdit du voile trouve sa raison dans la menace que fait courir l’extrémité du désir humain sur l’ordre social. »
Dans cette vision, le voile n’est pas un « signe religieux ostentatoire », c’est au contraire la dissimulation du corps de la femme en tant que celui-ci est en lui-même une source de fascination, un signe (anti)religieux ostentatoire. Lorsque les musulmans revendiquent le fait de respecter la femme parce qu’ils la voilent, il faut comprendre qu’ils voient dans la dissimulation de son corps la reconnaissance même d’un pouvoir quasi divin de la femme en tant que corps. Cela est corroboré par une autre histoire fondamentale de l’islam, le moment où Mahomet reçoit pour la première fois « le message divin ». Ne sachant pas si l’être surnaturel qu’il voit est un ange ou un démon, il se confie à sa première femme, Khadija. Celle-ci soumet alors l’être surnaturel à un test : elle se dévoile, et demande à Mahomet « Est-ce que tu le vois toujours ? » Mahomet répond par la négative. Alors Khadija lui dit « Réjouis-toi, ce n’est pas un démon, mais un ange. » (4) D’après ce récit, on voit que la femme est considérée dans l’islam comme douée d’un pouvoir sacré : à la vue de sa tête dénudée, les anges s’enfuient. C’est à travers cette démonstration par l’absurde que Khadija rassure Mahomet du caractère divin de l’apparition qui lui révèle le Coran.
Ces deux scènes sont absolument capitales pour comprendre le statut de la femme en islam. Elle n’est pas l’égale de l’homme, elle lui est métaphysiquement supérieure, puisqu’elle peut agir sur un être surnaturel, et c’est pour cette raison même qu’il faut domestiquer son pouvoir, et la dissimuler sous un voile. C’est cette structure mythique fondamentale qui se heurte de front à notre modernité. La dénoncer comme archaïque ne fera pas avancer le débat.
Les significations de ces scènes mythiques sont multiples. Ce que l’on peut noter, c’est que l’on a à faire à un thème anthropologique fondamental, que l’on retrouve aussi dans la civilisation occidentale : le rôle du regard dans la genèse du désir. Dans les Evangiles par exemple, se pose le même problème de la fascination, et de l’origine du désir à travers le regard. « Vous avez appris qu’il a été dit: Tu ne commettras point d’adultère. Mais moi, je vous dis que quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà commis un adultère avec elle dans son coeur. Si ton oeil droit est pour toi une occasion de chute, arrache-le et jette-le loin de toi; car il est avantageux pour toi qu’un seul de tes membres périsse, et que ton corps entier ne soit pas jeté dans la géhenne. » (5)
Alors que les Evangiles mettent en avant la responsabilité de celui qui regarde, pour lui enjoindre d’arracher son œil si celui-ci le pousse à la convoitise, l’islam opte pour la responsabilité de celle qui se montre à l’œil concupiscent. Cela peut sembler tout aussi rationnel. L’essentiel, dans ces deux textes religieux, c’est d’éviter la déflagration désirante issue de la rencontre entre l’œil et le corps. Tout deux résolvent le problème d’une manière extrême, parce que le danger est extrême. Pour toutes les civilisations, la maîtrise du désir est capital, comme l’a montré Freud dans Le malaise dans la culture. L’exacerbation des désirs engendre toujours la rivalité, la guerre, la mort et la destruction. C’est un lieu commun de toutes les cultures. L’islam, par la dissimulation du corps de la femme, veut résoudre radicalement ce problème du désir, en empêchant son apparition.
La solution musulmane au problème anthropologique du désir, engendre cependant un problème différent : par le voilement du corps ostentatoire de la femme, on élimine complètement la responsabilité individuelle, à la fois du côté de la femme et du celui de l’homme. L’homme n’est pas considéré responsable de sa concupiscence, et la femme n’est pas considérée comme douée d’un désir indépendant. On est en présence d’un simple mécanisme : sans voile, la femme attire et l’homme est attiré ; avec un voile, plus de convoitise, ni de risque d’agression. C’est ce simplisme qui séduit dans l’islam. Il n’y a plus de culpabilité telle qu’on a pu la connaître dans le monde judéo-chrétien, pour des « péchés en pensée », il y a juste un dysfonctionnement du mécanisme : il n’y a pas de voile, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de guillotine pour trancher net la fascination naturelle que le corps exerce sur l’œil.
Cette conception a des conséquences explosives. Elle est synonyme de la disparition de la honte, et corollairement de la liberté. L’éducation telle que nous la connaissons dans le monde occidental, est basée sur l’exact opposé de cette vision mécaniste : c’est l’individu qui est considéré responsable de ses pulsions et de ses désirs, non pas l’objet. On peut et on doit résister à ses désirs, lorsque l’on n’y arrive pas, on a honte. Quelqu’un qui se considère pris dans un mécanisme fatal de fascination, ne peut pas avoir honte lorsqu’il y succombe, et se considère comme dépourvu de la liberté psychique fondamentale de réprimer et de refouler ses désirs.
Je sais que l’on a beaucoup glosé en Occident sur le refoulement et sur la répression des désirs engendrée par la morale judéo-chrétienne. Nietzsche en a décortiqué brillamment les conséquences, à savoir ce qu’il appelle la « morale du ressentiment ». Cependant, à regarder le désir en face, il n’y a que deux options : le ressentiment ou l’affirmation violente et éhontée. La première option est synonyme de liberté individuelle par rapport au désir, la seconde est abandon au mécanisme du désir. La civilisation moderne a choisi de laisser le champ libre au désir, pour le meilleur et pour le pire, en faisant le pari d’éduquer les sujets désirants. L’islam penche pour la seconde option, en l’amendant avec la dissimulation des objets du désir.
Posé en ces termes, la rencontre entre l’Occident et l’islam est un choc symbolique d’une violence inouïe. Tout ce que l’Occident a construit sur la base du refoulement et la sublimation, à savoir la culture humaniste et l’éducation moderne, est inutile pour l’islam. Ce n’est pas étonnant que le seul savoir qu’importent les pays musulmans est le savoir technique : la littérature et les beaux arts, lieux par excellence du refoulement et de la sublimation, ne peut pas les intéresser. Plus encore, ces œuvres sont pour l’islam une mise en scène du désir humain non jugulé par le voile, et comme tels, dangereux. Ayaan Hirsi Ali raconte dans son autobiographie que la première fenêtre par laquelle elle a entrevu la liberté désirante de l’Occident, c’était les romans de la… Bibliothèque Rose : « Comme beaucoup de filles de ma classe, je lisais des romans – ces histoires à l’eau de rose – tout en sachant que cela aussi, c’était résister à l’islam de la façon la plus basique qui soit. En me consacrant à ces lectures, je m’autorisais la première chose qu’une musulmane doit s’interdire : ressentir du désir en dehors du mariage. Une musulmane n’a pas le droit de se sentir libre, ni de se laisser emporter par la passion, ni d’éprouver tout ce que j’éprouvais en lisant ces romans. » (6)
Je crois que c’est dans cette divergence fondamentale sur le traitement du désir qu’il faut chercher les raisons de l’échec de l’école française à intégrer un certain nombre d’enfants de culture musulmane. Les principes anthropologiques de notre modèle d’éducation sont opposés à la vision coranique. S’il y a tant de « sauvageons », ce n’est pas parce que les parents auraient démissionné de leur rôle éducatif, c’est parce que l’islam, d’après l’exemple même de Mahomet, est une démission avouée de l’individu devant ses pulsions, compensée partiellement par une domestication violente des principaux objets du désir, les femmes. Mahomet, en tant que modèle par excellence du musulman, donne un exemple de faiblesse morale extrême: comment ses fidèles pourraient-ils vouloir mieux faire ?
La femme en islam, c’est une déesse irrésistible, et c’est comme telle qu’elle est opprimée. D’autre part, l’homme est postulé comme fondamentalement faible, c’est pourquoi il croit devoir se défendre des charmes de la femme, avec toute la rigueur nécessaire. Psychiquement, cela peut être une configuration confortable, car les deux sexes se voient ainsi allégés du fardeau de la liberté : seul le désir est responsable et coupable. Le voile, c’est la vaine tentative de destruction du désir, sans cesse recommencée, pour le malheur conjoint. Paradoxalement, pour relever concrètement les femmes musulmanes, il faudrait les rabaisser dans l’esprit des hommes musulmans. Ce sont eux qui devraient être rassurés quant à leur pouvoir de résister aux charmes indéniables du beau sexe. Si la peur des hommes musulmans devant les attraits des femmes diminuait, celles-ci pourraient gagner en liberté concrète ce qu’elle perdraient par ailleurs en statut mythique. Mais d’ici là, il ne fait aucun doute, avec Nietzsche, qu’ « il faut défendre les forts contre les faibles » !
Radu Stoenescu
www.philo-conseil.fr
(1) Ed. Aubier, Paris, 2002
(2) Tabarî, Muhammad sceau des prophètes, Paris, Ed. Sinbad, p. 237-242.
(3) La psychanalyse à l’épreuve de l’islam, p.210-211.
(4) Idem, p.206.
(5) L’evangile selon Matthieu, 5. 27-29
(6) Ma vie rebelle, Nil Editions, Paris, 2006, p. 144

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