“Amours voilées” et le député islamiste marocain

Publié le 2 mars 2009 - par - 466 vues
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Un film fait scandale au Maroc, depuis qu’il a été présenté en avant-première au festival de Marrakech en décembre 2008, et qu’il vient de sortir dans les salles du royaume et en Europe. Il s’agit du long-métrage « Amours voilées » (Hijab el Hob) du réalisateur Aziz Salmy (1).

Vous allez me dire qu’il faut dire « Amours voilés ». Ou alors il s’agit de plusieurs amours de sexe féminin qui sont voilées, une sorte de sauterie polygamique orientale. Mais non, vous n’y êtes pas du tout, car dans ce cas le film se serait appelé « Maîtresses en hijjab » ou quelque chose comme ça.

Si, au lieu de faire du rap monosyllabique dans un lycée-poubelle, vous relisiez chaque jour les œuvres complètes de Chateaubriand et Flaubert comme vous le conseille Eric Zemmour, vous sauriez qu’« amour » devient féminin au pluriel dans la langue littéraire, et dans une acception précise : il s’agit alors de sentiments forts et passionnels. Donc déjà rien qu’avec le titre « Amours voilées » et un peu de culture classique, on voit qu’on n’a pas affaire à une suite d’attirances organoleptique et juvénile, ni à un pince-fesses maugrabin teinté de néo-orientalisme, ni à une nième lune de miel bédouine de Nicolas Sarkozy.

Vous allez me dire alors que ce qui a dû choquer une partie du public marocain, c’est l’association des deux mots « amours » et « voilées ». Vous n’y êtes pas non plus. Comme si le hijjab empêchait les sentiments ! Et puis pour ceux et celles qui placent les sentiments amoureux un peu plus bas que le cerveau et le cœur sur le plan anatomique, je leur rappelle que le foulard islamique se porte sur la tête, et donc laisse une certaine marche de manœuvre aux autres parties du corps. Car dans le film, c’est bien d’un hijjab qu’il s’agit. Et pas d’une burka ou autre voile intégral et intégriste, ni du haïk traditionnel du Maghreb, ce grand drap blanc et informe qui a l’immense avantage de masquer les séquelles disgracieuses de grossesses à répétition.

Le hijjab, même si le terme est utilisé dès le Coran, c’est de nos jours ce néo-voile alter-mondialisé par les islamistes de tous poils. Pour vous en faire une idée visuelle, c’est le truc que portent les filles musulmanes dans les manifestations où il y a Olivier Besancenot et Marie-George Buffet. Attention de ne pas vous tromper, puisque dans ces défilés on trouve également des filles avec un foulard noir et blanc qui s’appelle le keffieh palestinien. Mais ces filles à keffieh, en fait ce sont surtout des bobos non-issues-des-minorités-visibles qui veulent montrer leur solidarité avec les Palestiniens, et qui font rire tous les Arabes du Proche et du Moyen-Orient. Parce que là-bas le keffieh n’est porté que par les hommes.

Désolé pour ce long préambule, mais il était nécessaire que nos compatriotes de confession non-musulmane saisissent toutes ces nuances culturelles pour mieux comprendre la suite de l’exposé.

Alors « Amours voilées », c’est l’histoire de Batoul, une jeune fille de 28 ans, médecin à Casablanca. J’ai bien dit une jeune fille de 28 ans, car au Maroc, les jeunes femmes sont de vraies jeunes filles jusqu’à leur mariage, ou alors elles se font recoudre l’hymen pour faire semblant. Batoul est médecin car papa était assez riche pour payer ses études. On est donc dans un milieu bourgeois, et pas du tout dans les faubourgs populaires. Désolé pour nos amis de la gauche qui voudraient nous faire le coup de l’apartheid social pour excuser le voile islamique : ça ne rentre pas dans les cases une fois de plus.

Alors Batoul est BCBG. Mais sa famille est conservatrice. Nous ne sommes pas donc pas chez des intellos parvenus de Marrakech ou de Tanger qui sirotent le whisky tiède en se donnant des allures de clones de Bernard-Henri Levy. Nous sommes dans la famille traditionnelle marocaine, riche et meublée comme dans les séries télés, mais sans alcools ni Rolex et avec gandouras cousues d’or. Evidemment, il est hors de question que Batoul fréquente un homme avant le mariage. Désolé pour nos amis de la droite qui pensent que leur ultra-libéralisme économique est un rempart contre l’obscurantisme. C’est au contraire son meilleur allié.

Traditions ou pas, Cupidon ne connaît pas plus de frontières que le tsunami des subprimes, et il concurrence parfois Allah sur ses terres. Et Batoul la puritaine rencontre Hamza l’occidentalisé, et ils tombent amoureux l’un de l’autre et réciproquement. Je ne vous dis pas où le coup de foudre est tombé parce que sinon ça gâcherait votre plaisir si vous allez voir le film. Et Batoul et Hamza vivent des amours – au féminin pluriel, voir plus haut – dont le film donne quelques images réalistes sans toutefois tomber dans la vulgarité. En un mot, ils font l’amour sans être mariés.

Est-ce ces scènes un peu ardentes qui ont choqué certains Marocains ? Pas non plus ! Ils en voient d’autres désormais, grâce aux antennes paradiaboliques qui leur apportent les charmes de l’Occident – chacun son tour -, et aussi ces nouveaux feuilletons turcs genre Dallas à Istanbul ou Santa Barbara sur Bosphore. Entre parenthèses, avez-vous remarqué que 97% des aventures galantes de ces soupes télé à la turque se déroulent dans les 3% d territoire de la Turquie qui sont sur le continent européen ? C’est vrai que Feux de l’amour en Anatolie, c’est pas trop crédible comme scénario.

Est-ce le fait qu’une jeune fille de 28 ans ait une relation sexuelle hors mariage qui met en émoi une partie du peuple de Mohamed VI ? Pas non plus ! Dans les films et les feuilletons des télévisions arabes, l’adultère ou la fornication – évidemment suggérés, pas montrés en gros plan – font partie des ficelles mélodramatiques habituelles. Ca permet d’enchaîner sur l’enfermement de la fautive et des grosses scènes de larmes, ou du meurtre de son amant et puis la police tout ça, ou alors la fuite des deux tourtereaux dans un havre de paix jusqu’à ce que la morale retrouve ses droits et que les pécheurs s’amendent ou soient punis.

Alors qu’est-ce qui fait bondir certains Marocains ? Hé bien c’est que la femme adultère continuera sa conduite « illicite alors qu’elle se met à porter le voile pour une raison qu’on ne peut dire ici pour ne pas gâcher le suspens. Ce qui choque, c’est l’association de l’adultère et du hijjab. Et pour être précis, le hijjab en tant de hijjab, et pas en tant que voile traditionnel. Car dans les films arabes, on a déjà vu des voilées coucher hors mariage, mais il s’agissait de dames mûres ou de gamines avec un foulard traditionnel, qui peut d’ailleurs servir à éviter les regards indiscrets lors des rendez-vous galants. Tandis que dans « Amours voilées », c’est ce néo-hijjab islamiste alter-mondialisé, qui représente aux yeux des intégristes une démarche militante de ré-islamisation pure et dure.

Ce n’est ni la « pécheresse » ni le péché qui choque le spectateur, mais le rapport entre cette représentation de la femme fautive et la symbolique du voile. Et pour mieux faire saisir ce rapport tel qu’il est perçu chez les croyants – ou plus exactement chez ces néo-croyants, ces « born again » de l’islam radical, ces « re-convertis » comme on les appelle parfois -, rien de mieux de laisser parler un spécialiste ! Nous en avons justement un sous la main, en la personne du député marocain Abdelbari Zemzimi, du parti Renaissance et Vertu. Ca ne s’invente pas ! Ce député veut faire interdire le film « Amours voilées », et il explique pourquoi dans une interview au magazine Aujourd’hui Le Maroc qu’on peut trouver sur Internet (2).

Vous allez voir, c’est très instructif. Surtout pour nos concitoyens non-musulmans.

Abdelbari Zemzimi : « D’après ce que l’on m’a raconté, car je n’ai pas encore vu le film, le réalisateur s’est focalisé sur l’histoire d’une fille voilée présentée comme étant réelle. »

Ca commence bien : le type a une opinion tellement tranchée sur le film qu’il veut le faire interdire, mais il ne l’a pas vu. C’est comme ces ministres anglais qui n’ont pas visionné le court-métrage « Fitna », mais qui ont traité son auteur Geert Wilders de « raciste » et qui lui ont interdit de venir en Angleterre, c’est comme ces sociologues télégéniques qui parlent du Coran sans l’avoir lu, et ces cadres UMP qui déblatèrent au Fouquet’s sur la Seine-Saint-Denis sans y avoir mis les pieds.

Le député parle d’une « histoire (…) présentée comme étant réelle ». Or le film est une pure fiction romanesque. On voit ainsi poindre toute la confusion mentale entre trois niveaux : les choses réelles, leurs représentations, les fictions qui imitent la réalité. Ce qui accroît l’effroi de ce député, c’est qu’on représente le réel par une fiction. C’est dans la pure tradition iconoclaste de l’islam ; mais également dans l’assimilation du récit et de la réalité raconté par le récit, dans la « performativité » de la parole qui réaliserait par elle-même la chose qu’elle raconte. C’est d’ailleurs ainsi que naissent les légendes marocaines, comme le père de Jacques Chirac instituteur dans l’Atlas, le géniteur ibérique de Zohra Dati ou l’humanisme du prophète Mahomet.

C’est déjà grave en soi, mais alors vous imaginez comment va déraper ce cerveau quand ladite parole n’est pas un film, mais un livre, le Coran, censé écrit par Allah lui-même ! Le Coran devient doublement auto-réalisateur, primo par la confusion qu’on a évoquée, et secundo parce qu’on croit que l’auteur est le dieu suprême, donc infaillible, qui ne fera pas d’erreurs comme un cinéaste ou un écrivain. Aucun non-musulman ne pourra comprendre un musulman s’il ne comprend pas cela : pour un croyant à l’islam, tout ce qui est dit dans le Coran ou rapporté de Mahomet est aussi vrai que le verre d’eau qu’il voit devant lui. Il n’y a aucune distanciation entre la croyance et la réalité. Dès lors, tout analyse historique et contextuelle du Coran n’a pas lieu d’être, ni toute interprétation qui se dégagerait du sens effectif des versets. Une lecture métaphorique ou allégorique du Coran, comme le fond les juifs de leur Bible, les chrétiens de leurs Evangiles, et les socialistes de leur Histoire de France, est impossible en islam ; puisque le texte est la parole divine elle-même, et non pas le commentaire indirect d’une histoire des prophètes (comme dans la Bible), de Jésus (comme dans les Evangiles), ou du Front Populaire (comme dans les one-woman-show de Marie-Ségolène Royal).

Voilà aussi pourquoi l’islam est bien plus iconoclaste que toute autre religion, et qu’il condamne les représentations humaines, et – dans ses formes les plus rigoristes – les représentations fictives comme… les romans et le cinéma. Ecrire un roman, c’est imiter Allah et son Coran, c’est prendre le risque de tromper en « présentant comme réel ». Voilà pourquoi le roman et le cinéma sont nés en Europe et pas dans l’Andalousie musulmane.

Abdelbari Zemzimi : « Pour la petite histoire, cette fille entretient avec un jeune homme une relation illégale, qui se solde par une grossesse. Et ce n’est pas tout … Quelques séquences du film montrent des filles voilées fumer du narguilé. Ces séquences démontrent que les filles voilées ne sont pas sincères dans l’accomplissement de leur devoir religieux. »

Les amours – au féminin pluriel – de Batoul et Hamza sont appelées « relation illégale », donc qualifiées uniquement par leur aspect charnel et leur conformité à la charia. Et la tendresse, bordel ! Mais j’oubliais que le verbe « aimer » est inconnu dans les 114 sourates du Coran, sauf pour désigner l’amour des humains pour Allah – et pas l’inverse – ou l’amour des biens matériels et des troupeaux. Chez ces gens-là, on ne s’aime pas, Monsieur, on prie et on compte.

Des filles voilées fumant le narguilé et même des cigarettes, vous en verrez dans des grands cafés du Caire ou de Casablanca – où les salles réservées aux femmes se multiplient conformément au néo-féminisme islamique – ou dans les discothèques interlopes d’Alger, là où on joue au billard en attendant le visa qui n’arrive jamais. L’islam interdit le tabac, mais c’est une interdiction faible, contrairement à l’interdit de l’alcool ou du porc, puisqu’elle est établie par analogie. Hé oui, il n’y avait pas de tabac en Arabie du temps de Mahomet ! Donc ce n’est pas trop choquant que des filles voilées commettent en quelque sorte un péché de gourmandise. Et puis, comme on le verra plus tard, notre député islamiste admet qu’on puisse pécher. Donc ce n’est pas le fait que des filles se fassent une pipe à eau qui le gêne, mais le fait que ce soient des « filles voilées » qui soient représentées en train de commettre cette faute mineure. Il leur dénie la « sincérité » non pas de leur foi, mais de leur « devoir religieux ». Quelle densité d’aveux dans cette phrase !

La religion n’est pas considérée comme une piété spirituelle, et même pas comme une croyance et une foi, mais comme un « devoir ». C’est le dieu qui commande, et l’homme obéit au dieu, et la femme obéit au dieu et à l’homme, point barre. La relation avec l’entité divine est une relation de pouvoir et d’ordre, et pas d’amour (comme chez les chrétiens) ou de doute réciproque (comme chez les juifs). Le péché – ici le narguilé – n’est pas analysé en tant que comportement néfaste au pécheur ou à ses proches, mais comme désobéissance à Allah.

Je vous laisse imaginer combien cette analyse de la pertinence des comportements humains handicape le progrès, les sciences et les techniques. Supposez que demain on fasse une découverte quelconque. Le non-musulman se demandera si elle est utile ou non à l’humanité. Le musulman se demandera si l’usage de cette découverte est islamiquement licite ou illicite. Autant ne rien découvrir du tout, ça lui évitera de se creuser la cervelle et de compulser des milliers de hadith ! C’est pourquoi il y a si peu de Prix Nobel scientifiques d’origine musulmane, et encore, uniquement parmi des chercheurs totalement occidentalisés qui se moquent de la religion comme de l’Alcoran.

Vous remarquerez également la confusion entre la « sincérité » religieuse et le fait qu’on peut céder à un narguilé pour se faire plaisir. Un non-musulman peut avoir un problème de dépendance à l’alcool ou au tabac, et être « sincèrement » conscient de son problème et « sincèrement » désireux d’en sortir. Mais pour notre député islamiste, la « sincérité » ne se mesure qu’à la nature licite ou illicite (hallal ou haram) de l’acte examiné selon la loi islamique, sans autre contextualisation que celle décrite par cette loi, et sans tenir compte de l’intention des auteurs. Là encore, vous imaginez les dégâts qu’une telle activité encéphalique peut causer autour de soi.

Abdelbari Zemzimi : « Le message que le film veut faire passer n’est pas logique, ni légal, parce que la fille en portant le voile n’a d’autre intention que de s’acquitter de son devoir religieux, tout comme n’importe quel autre musulman qui fait sa prière, donne l’aumône, ou accomplit le jeûne. »

Ca devient de plus en plus précis : le port du voile ne traduit, pour Abdelbari Zemzimi, que la réalisation d’un « devoir religieux ». Tout comme d’autres actes : prière, aumône et jeûne. Revenons justement sur ces trois devoirs du musulman. Une prière pour un chrétien, c’est un dialogue avec son dieu et accessoirement avec ses plénipotentiaires. Pour notre musulman modèle, c’est « acquitter un devoir religieux ». L’aumône pour un bouddhiste, c’est venir à l’aide à son prochain. Pour notre musulman modèle, c’est « acquitter un devoir religieux ». Le jeûne pour un juif, c’est la commémoration d’un épisode biblique. Pour notre musulman modèle, c’est « acquitter un devoir religieux ».

Ainsi tous les dogmes de l’islam, tous les commandements coraniques ne font aucun sens pour le croyant en dehors du fait qu’il faut y obéir parce que c’est la loi divine. Il n’y a pas place pour la spiritualité dans la prière et le jeûne ou pour la compassion dans l’aumône. Les sentiments, même respectables, s’effacent devant le seul objectif de l’obéissance à la charia. C’est un état de dépersonnalisation et d’auto-embrigadement qui fait peur, et qui explique tout à fait les folies jihadistes. Les armées occidentales qui espèrent vaincre les talibans en Afghanistan doivent tenir compte de ce paramètre. Elles ne font pas face à des soldats réguliers qui pensent à leur femme et à leurs enfants, et qui combattent dans un but – légitime ou non – défini par un gouvernement humain. Elles font face à des zombis d’Allah.

Le port du voile est également un « devoir religieux ». Ce n’est pas spirituel, ce n’est pas un signe d’humilité devant le Créateur – comme la kippa chez les juifs –, ce n’est pas rendre service à quiconque. C’est un « devoir religieux » et c’est tout. Les pays qui veulent lutter contre la multiplication des foulards islamiques doivent en tenir compte. L’institutrice ou le proviseur séculier tente d’expliquer la laïcité aux jeunes filles voilées, mais en face d’eux, leur concurrent en autorité n’est pas l’obscurantisme de barbus, mais Allah en personne. C’est donc deux mondes qui ne peuvent pas communiquer sur le plan de la raison. La jeune fille choisira l’un ou l’autre de ces mondes. Pour emporter le match, l’enseignant devrait jouer entre l’opposition de la raison à Allah, et l’opposition de sa propre autorité à celle d’Allah. Comme Allah c’est de l’hébreu pour 99% de ces enseignants – et d’ailleurs c’est normal dans une logique laïque – la seule solution viable est l’autorité. Ca tombe bien, car un musulman ou une musulmane intégriste comprendra dix fois mieux une autorité, même s’il la conteste, qu’une explication étrangère au référentiel islamique, puisque le rapport d’autorité est déjà dans sa logique d’obéissance à Allah.

Notre député marocain de Renaissance et Vertu a un curieux raisonnement, puisqu’il dit que le message du film n’est « pas logique, ni légal » parce la fille voilée devrait obéir à son dieu par le port du voile. On peine à saisir la relation de cause à effet. Batoul est voilée dans le film, donc ce n’est pas du tout le problème qui est plutôt dans l’adultère. Et quel est le rapport avec la « logique » et le « légal » ? Cette phrase n’a ni queue ni tête, elle mélange tout dans un embrouillement ahurissant. Le « devoir religieux » est mêlé au « légal », donc on retrouve l’intégration de la légalité civile dans la charia. Mais notre député trouve également tout cela « pas logique », donc il y a confusion entre le raisonnement, la logique, et le devoir légal assimilé au devoir religieux. La logique et la raison n’existent, elles aussi, qu’au travers des dogmes religieux. Ce qui n’en fait pas partie est illogique et irrationnel. C’est le contraire même de la conception occidentale des religions, où ce sont les dogmes qui sont irrationnels. Professeurs, pensez-y quand vos élèves musulmans contestent le darwinisme : pour eux, c’est la version créationniste qui est logique et rationnelle, puisqu’elle est coranique, et c’est la vôtre qui est en dehors des clous.

C’est trop dur à entendre, n’est-ce pas ? Et pourtant c’est vrai. Nous sommes sur une autre planète. Cela vous donne une idée de la schizophrénie que doivent ressentir les musulmans du Maroc ou de France, qui apprennent tantôt Descartes, Spinoza et les sciences, et tantôt le Coran, le prophète et la charia. Ce n’est même pas deux mondes complémentaires, c’est deux mondes qui ne peuvent partager aucune logique commune, aucune axiomatique de base, et qui se contredisent sans cesse. Par conséquent, tout ce que l’on peut construire sur ces bases est très fragile.

Cela n’est toutefois pas vrai pour des islamistes très intelligents et qui ont su maîtriser leur connaissance de ces deux mondes, comme par exemple Tariq Ramadan. Ces personnes ne tiennent pas vraiment un double discours, mais un discours unique et volontairement ambigu pour être entendu d’une manière différente et même opposée par les musulmans et les non-musulmans. Le « moratoire sur la lapidation » en est un parfait exemple. Pour les non-musulmans naïfs, c’était une condamnation de ce châtiment. Pour les musulmans, c’était un temps de réflexion pour appliquer la lapidation d’une manière encore plus conforme à l’islam.

De même pour le voile islamique : Tariq Ramadan et l’UOIF évoquent la « liberté religieuse ». A destination des non-musulmans, c’est faire appel à leur libéralisme sur le plan des religions. A destination des musulmans, c’est l’interdiction aux infidèles de contraindre en quoi que ce soit un musulman dans ses « devoirs religieux ». C’est exactement la même ambiguïté voulue quand les musulmans brandissent le verset : « nulle contrainte en religion ». Le non-musulman comprend qu’on ne peut contraindre personne à croire ou ne pas croire à ce qu’il veut. Mais dans son contexte littéral, le verset a une toute autre signification : personne ne peut contraindre un musulman à agir à l’encontre son « devoir religieux ». Le mot « religion » dans ce verset désigne uniquement l’islam, la bonne et l’unique bonne religion, alors tous les non-musulmans pensent qu’« en religion » veut dire « en matière de religions ». Tariq Ramadan se gardera bien de vous signaler votre méprise, puisque ça arrange son fond de commerce.

Abdelbari Zemzimi : « S’acquitter de son devoir religieux ne veut pas dire que l’on est exempt de l’erreur. On peut trouver une personne porter la barbe et commettre des erreurs, ou des errements. Même parmi les compagnons du Prophète, il y eut des hommes et des femmes qui sont tombés dans l’erreur mais qui n’ont pas été bannis. N’est-ce pas pour cela que Dieu a appelé à la pénitence. La pénitence redresse le comportement de tout un chacun. »

Cela confirme ce que nous avons vu plus haut : ce n’est pas la représentation en soi du péché de Batoul qui est « pas logique ni légal » aux yeux de notre député, puisque l’erreur est possible, et qu’on peut la réparer par la « pénitence ». Cela explique la proximité des mosquées et des bars à alcool dans les grandes villes marocaines. C’est pratique d’avoir le réparateur pas trop loin du lieu de la panne.

Notons également que la barbe est considérée – tout comme le voile – comme le témoignage de l’acquittement d’un devoir religieux. La fixation que font les religions – et pas que l’islam pour le coup – sur la localisation et la fourniture pileuse des adeptes a toujours été un sujet de perplexité pour moi. Si un lecteur pouvait éclairer ma lanterne, je l’en remercie.

Abdelbari Zemzimi : « Mais voilà, ce n’est pas de cet œil que le voit le réalisateur du film «Amours voilées». En concentrant son objectif sur la fille voilée, ce dernier a porté préjudice à l’image de cette dernière. »

Vous tenez le coup ? Parce que là on arrive à l’os. Je rappelle qu’il s’agit d’un film de fiction, où une fille voilée a une relation amoureuse et charnelle avec un homme hors mariage. RIEN DE PLUS. Hé bien notre vertueux parlementaire marocain semble dire cette représentation d’un personnage fictif « porte préjudice à l’image »… dudit personnage ! C’est comme si on montrait un film avec un personnage de barbier, et qu’on dirait que ce film porte préjudice à l’image du barbier.

En fait, le député islamiste a allègrement confondu dans sa phrase le personnage Batoul, fille voilée, avec la fille voilée générique qu’il se représente dans sa tête. Pour Abdelbari Zemzimi, Batoul n’existe pas en tant qu’individu à qui il arrive une histoire humaine ; du moment qu’elle porte le hijjab, elle devient la représentation symbolique de la fille voilée. Si Batoul était une musulmane sincère non voilée, le film n’aurait pas gêné notre parlementaire marocain.

Et ce n’est même pas le film qui « porte préjudice » à cette voilée symbolique, mais c’est le réalisateur du film. Il a une confusion (une de plus !) entre le roman et le romancier. Ce qui est normal pour un idolâtre du Coran, qui est un livre qui auto-réalise la parole de son auteur divin.

Alors pour le député, le réalisateur Aziz Salmy a « porté préjudice » à la fille voilée générique, il l’a déflorée avec sa caméra, il a levé le voile. Il a commis un blasphème non contre l’islam, mais contre le symbole du voile. Et nous allons voir que notre parlementaire va préciser encore plus sa pensée.

Abdelbari Zemzimi : « Ce que je revendique, c’est la suppression de tout ce qui, dans le film, contribue à la déformation de l’image de la femme voilée ».

Nous sommes toujours bien dans l’« image de la femme voilée », dans le symbolique pur, faisant abstraction du personnage Batoul et de ses aventures. Et ce symbole est « déformé » par le réalisateur aux yeux de notre député islamiste. Le voile donne donc à la voilée un statut de bonne musulmane intouchable. C’est un marquage extérieur d’un bien, tout comme on marque les troupeaux.

Abdelbari Zemzimi : « On ne peut accepter que ce film véhicule un appel à l’abandon du voile »

Le film n’appelle pas à l’abandon du voile, mais le député islamiste – qui ne l’a pas vu – en fait cette lecture bizarroïde. Il faut donc relier sa supposition à ses phrases précédentes pour la contextualiser. Ce n’est pas très simple de suivre des méandres aussi tordues, et je me risque uniquement à une hypothèse.

Abdelbari Zemzimi a peur de la Femme, comme la plupart des musulmans. C’est pourquoi ils la voilent, et le Coran impose même aux femmes de parler uniquement à voix basse, et de ne pas faire de bruit avec leurs bijoux. Mais plus exactement, c’est du désir féminin que les hommes ont peur.

Et dans ce film « Amours voilées », le désir féminin explose, et il est satisfait par l’amant, sans culpabilisation importante des intéressés. Et là où le voile intervient et rend Abdelbari Zemzimi furieux, c’est que ce voile ne sert à rien. Le hijjab perd sa fonction d’imposer à la femme son « devoir religieux », d’étouffer sa liberté et son désir. Batoul fait l’amour et jouit avec son hijjab, malgré son hijjab. La fonction de cage symbolique ne marche plus.

Quand je dis que Batoul fait l’amour avec son hijjab, en fait elle l’enlève bien sûr. Mais il est présent en dehors d’elle, avec sa charge symbolique. Batoul ne cesse de mettre et d’enlever son voile, ou de jouer avec lui, marquant ainsi la distance et l’indifférence qu’elle souhaite apporter à ce bout de tissu tout en le l’ignorant pas. Il n’est présent qu’emblématiquement, et extérieurement à son être. C’est donc un refus de la consubstantialité entre la femme et son voile, consubstantialité que défendent les partisans du voilement religieux, et que défend Abdelbari Zemzimi comme nous allons le voir plus loin. Vous entendrez souvent les militantes du foulard dire que sans lui, elles se sentent nues. C’est un refoulement du corps et de son désir, et une chosification à la fois du voile et de celle qui le porte.

Et si notre député islamiste voit donc dans ce film « un appel à l’abandon du voile », ce n’est pas un appel à l’abandon du bout de tissu, mais à l’abandon de sa fonction symbolique de répression du désir féminin. Le message qu’il perçoit dans le film – ou de ce qu’on lui en a raconté -, c’est que Batoul a ignoré la cage virtuelle et vertueuse en tissu, elle a fait comme si elle n’existait pas.

On peut alors mesurer l’angoisse que ce film provoque chez Abdelbari Zemzimi et ses pairs, si ça ne sert plus à rien qu’ils voilent leurs femmes et leurs filles. C’est un véritable cauchemar pour eux, et pour bien le faire comprendre aux non-musulmans, on peut l’illustrer par un autre cauchemar.

Imaginez que vous ayez une belle voiture de collection, que vous bichonnez. Pour pas qu’on vous la vole, vous l’enfermez dans un garage avec une porte blindée fermé à clef. Et puis dans un rêve, vous voyez votre voiture sortir du garage malgré la porte. Le garage n’est même pas ouvert, la voiture en sort tout en ignorant la porte, tel un fantôme traversant les murs. Et votre voiture se promène toute seule, vous ne savez même pas où, avec qui et dans quelle position.

Dans le cas de notre député, la voiture c’est la fille voilée générique, mais le voleur de voiture, celui qui va profiter de la belle auto, c’est aussi la fille voilée générique, puisqu’elle va profiter de son propre corps et vivre des amours – au féminin pluriel – avec son amant. C’est l’appropriation de la femme et de son désir par elle-même qui gêne l’homme, qui ressent cette femme comme un voleur d’un bien dont il veut la jouissance exclusive.

Abdelbari Zemzimi : « Je me demande si l’on a le droit d’utiliser l’argument de la liberté pour porter préjudice à la réputation du voile. Toute fille, voilée ou pas, est exposée à l’erreur. Pourquoi, alors, s’acharner sur la fille voilée ? Je compte interpeller le ministre de la Communication sur cette question. Et le gouvernement est appelé à assumer ses responsabilités. »

C’est la dernière étape des aveux successifs d’Abdelbari Zemzimi : dans ses phrases précédentes, le film portait préjudice à la fille voilée générique, et là il porte préjudice directement « à la réputation du voile ». La fille voilée et son voile sont confondus et chosifiés en fille-voile. Et ce n’est plus la fille qui a sa « réputation » entachée, mais le voile lui-même, donc sa fonction de voile répressif du désir féminin.

Notons au passage que l’excision est un autre moyen –moins symbolique et plus efficace – de réprimer le désir féminin. Donc si l’excision est préislamique, elle s’est parfaitement intégrée à l’arsenal machiste musulman. Et même chez les peuples musulmans où l’excision n’est pas pratiquée, les femmes qui ont péché par fornication sont parfois punies par l’ablation de leurs organes génitaux externes.

Abdelbari Zemzimi reproche au réalisateur de « s’acharner sur la fille voilée » alors que selon lui, « toute fille est exposée à l’erreur », qu’elle soit ou non voilée. Curieux terme d’« acharnement », comme si le réalisateur saccageait à dessein quelque chose d’important pour notre député. Cette chose importance c’est tout simplement la fille-voile, puisqu’il s’en foutrait si l’héroïne du film ne portait pas le hijjab. Pour les islamistes, les filles voilées sont ipso facto des soumises, et par déduction les filles non voilées sont considérées comme des putes. Comme dans certaines citées de France.

Cela confirme que la fille-voile est intouchable pour le député islamiste, et grâce au voile. Mais cette fois la faute n’est plus seulement à la fille qui « abandonne » le voile en se moquant de sa fonction, mais également à Aziz Salmy le réalisateur qui « s’acharne » sur cette fille-voile… mais tout en libérant la vraie fille, la fille-femme, Batoul, et en lui permettant au travers d’une fiction de faire l’amour et de jouir en dehors de la charia. Dans l’imaginaire musulman, la femme n’est pas directement la représentation du diable comme chez les chrétiens. Donc Aziz Salmy joue certainement le rôle de Satan, qui en islam a un rôle d’acteur et pas seulement de tentateur.

En passant, on voit que notre député islamiste intègre encore une fois le réalisateur au scénario du film réalisé. Toujours cette confusion mentale entre les niveaux des systèmes. Il faudrait expliquer à ce type le théorème de Gödel, mais c’est mission impossible.

Car le chemin est très long pour des personnes comme Abdelbari Zemzimi, pour arriver à un raisonnent autre qu’au travers de ses peurs et de son Coran ; ou pour considérer les femmes-voiles autrement que comme des esclaves dont ils contrôleraient les désirs. En effet, cela ne demanderait pas seulement une reprogrammation de leurs fonctionnements, mais l’abandon d’un dieu-maître et de son fatras coranique qui est, pour ce qui concerne les femmes, le garde-chiourme virtuel des harems de ces Messieurs.

Mais soyons réalistes : des gens comme Abdelbari Zemzimi sont irrécupérables, impossible à reprogrammer, au vu de toutes les perturbations mentales mises en évidence par l’interview. La solution ne viendra pas d’eux, mais des femmes comme Batoul qui rendront inutiles ces hijjabs islamistes.

C’est pourquoi il nous faut des films comme « Amours voilées » qui détruisent et ridiculisent symboliquement la fonction répressive du foulard. Mais il nous faut également des interviews de députés islamistes de Renaissance et Vertu, pour que les non-musulmans comprennent la dangerosité de ces mouvements présentés comme « islamistes modérés », que ce soit à l’encontre des femmes ou à l’encontre de l’intelligence et de l’avenir de l’humanité. C’est le totalitarisme lié à l’obscurantisme et à la stupidité, et on peut résumer cette conjonction terrifiante dans le terme de barbarie modérée.

Précisons enfin qu’en arabe, Batoul veut dire la vierge, et qu’Hamza veut dire le lion. Cela ajoute à la symbolique de la défloraison hors mariage, de la transgression de la religion à laquelle était soumise Batoul. Hamza est le lion libéré de la pesanteur islamique, et qui en libère à son tour Batoul. Et le tout dans une transcendance métaphysique et physique librement consentie par les deux amoureux dont le dieu n’est plus le commandeur Allah imposant ses « devoirs religieux ». « Amours voilées » est un film où souffle un esprit humaniste et harmonieux qui est sans cesse mis en contraste avec la cruauté du conformisme religieux coutumier aidé dramatiquement par le destin. Ce film traduit cette quête d’émancipation qui se développe dans le monde arabo-musulman, mais qui subit de plein fouet l’alliance menaçante des traditions oppressantes et de l’islamisme contemporain. « Amours voilées » est un film rebelle et militant qui montre la rivalité actuelle de plus en plus vive entre la liberté et la charia en terre d’islam. Cette rivalité traverse le personnage complexe de Batoul qui vit à la fois le bonheur et une tragédie digne de l’antiquité grecque, et à qui Hamza apporte la solution qu’elle espère. Il n’y aura qu’un vainqueur dans cette course contre la montre. Il faut que ce soit la liberté.

Et c’est pourquoi « Amours voilées » ne sera pas interdit au Maroc, car c’est une œuvre de salubrité publique.

Djamila GERARD

(1) http://www.amoursvoilees.info/

(2) http://www.aujourdhui.ma/couverture-details66267.html

Djamila GERARD

(1) bande-annonce : http://www.youtube.com/watch?v=KZAYDr5HQYo et musique du film : http://www.dailymotion.com/video/x85iup_anyhow-bof-amours-voilees-leon-rous_shortfilms

(2) http://www.aujourdhui.ma/couverture-details66267.html

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