La Grande Illusion de 1936, c’est le suicide programmé de 2014

Publié le 25 avril 2014 - par
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A sa manière, le film « Mais qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?« , brillamment désossé sur ce même site par Carl Pincemin, rejoint « La Grande Illusion » au cimetière des oeuvres prévenant de la fin des choses.

La Grande Illusion. Souvenons-nous de cette scène, épurée, dans laquelle Erich Von Stroheim s’étonne qu’un Pierre Fresnay agonisant lui annonce, justement, cette fin-là. « Alors, il n’y aura plus de Raffenstein, et plus de Boildieu ?« . « Eh oui« , lui répond simplement l’homme qu’il a mortellement blessé d’un coup de revolver alors qu’il couvrait, désinvolte et brave, la fuite de deux camarades (Dalio et Gabin…)

Eh oui. Il n’y eut plus de Raffenstein, et plus de Boildieu. En quelques mots filmés en 1936, Renoir décrivait et à mon avis souhaitait, à travers la destinée de deux aristocrates foudroyés, le suicide à venir de l’Europe et, à l’intérieur de cette apocalypse, l’effacement définitif de la France en tant que puissance par ce qui fut le seul mois de Juin 1940. Tout est dit dans ces phrases, et plus largement, dans le film.

Nous sommes en effet dans l’émotion servant la Cause, en 36 comme aujourd’hui, laquelle émotion est le parfait contrepoint cinématographique des bains de sang, reportages-fictions et autres réalités violentes qui caractérisent l’oeuvre dite d’action généralement médiocre et vite oubliée. Le sentiment absolu, donc, irrationnel, partial et engagé, contre la raison froide. Et qui l’emporte… Comme elle fait des héros sublimes de Renoir les victimes d’une guerre dont on ne voit rien, en vérité. À moins qu’on ne veuille rien en voir.

Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu pour devoir subir de la même manière les derniers outrages infligés à une culture vieille d’une petite vingtaine de siècles? L’oeuvre éponyme n’apporte d’autre réponse que sa logique prospérant sur l’occultation à peu près complète de la réalité profonde, la seule qui vaille qu’on la démystifie. Seuls comptent le rire et la larme que l’habileté des faiseurs arrachera au chaland venu s’asseoir dans une salle obscure « pour voir un bon film ». Le ressentiment accumulé, le désir de revanche sur l’Histoire, le mépris pour la civilisation qui s’efface, tout prépare le moment où la fiction prendra le pas sur le tangible, ou le deviendra carrément. Et l’ovation imbécile de la foule mise au ban de ce qui fut son territoire parachève la mise en perspective d’un scénario à priori bancal.

Ainsi triomphe l’humeur du jour. Et vogue la galère des nations avec à son bord les peuples hagards qui pleureront discrètement ce qu’ils furent. La Grande Illusion est un chef d’oeuvre définitif et la pochade multiculturelle du moment le film-culte de demain. On a les références que l’on peut, la hantise angoissée de nos parents ou le crétinisme endémique de nos « convivants », mais au fond, cela n’a aucune importance dans la mesure où, quelles qu’elles soient, elles nous mènent les unes et les autres semblablement au désastre.

Alain Dubos

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